Edgar Degas
Femme à sa toilette

1885

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue étrangère niveau 1
1° Prix Aine Josephine Tyrrell
Marymount International School of Rome Rome Italie



 Bonjours, je m´appelle... ah attendez, mon nom ne compte rien. A ses yeux je suis seulement une demoiselle de Paris, un objet qu´on pourrait voir parmi plusieurs. Je suis la femme qui était assise devant lui, la sirène qui s´était portée volontaire un matin pour mettre ses ruses à bon fin, celle qui l´a inspiré.

Ce matin je suis entrée chez lui ; son appartement était son studio, l´endroit où il se laisse libre, où il devient maitre des couleurs et dieu de la création. J´étais nerveuse, en me prenant par la main, il m´a montré la petite chambre où il veut que tout se déroule. M´assoyant sans parler, je n´osais plus bouger : la tension et la peur m´immobilisaient. Il se positionnait à moins d´un mètre de moi : j´ai hésité, mais lentement j´ai attrapé les boutons de ma robe, et un à un je l´ai déboutonnée. Il n´ a rien manifesté, il indiquait le bain sans aucune instruction. Il a passé la tête derrière sa toile, et le regardant furtivement, je me suis assise dans mon petit bain; lentement j´ai pris ma position. J´ai cherche de penser seulement à la serviette dans ma main, la sensation de l´étoffe sur ma peau, mais c´était impossible. Le soleil m´a chauffé les épaules, il rayonnait sur mon « rituel », me préservait du froid qui venait de ses yeux.
J´étais toujours consciente du studio autour de moi, mal à l´aise à cause de son indifférence, sa reluctance à me parler et à ne m´attribuer aucune valeur.

Je suis restée immobile jusqu´au moment où un coup de vent frais a ouvert la porte de la chambre et m´a glaçé la peau, j´ai grelotté : tout d´un coup il a montré de l´émotion, j´étais consciente de sa frustration provoqué par mon mouvement, je me sentais encore plus exposée et vulnérable. C´était alors que je lui ai prêté de l´attention : il m´examinait cliniquement, il me regardait attentivement mais sans aucune émotion, ses mains dansant sur la toile faisant un miroir du tableau : il réfléchissait sur la réalité devant ses yeux. Mon sourire aux lèvres, je retournais à ma tâche ; en dépit de sa présence, je me sentais calme parce que malgré son attitude, il m´intriguait. J´inclinais ma tête et j´ai continué à me laver : un bras et après l´autre. L´eau à mes pieds était chaude et apaisante ; j´ai décidé de changer ma position, je m´agenouillais. Une boucle a échappé à mon chignon, il tombait sur mon dos mais je ne lui ai prêté aucune attention. En levant, brièvement, les yeux, j´ai vu qu´il me dévisageait, il était un peu dérangé par mon changement, mais il n´a rien dit. J´ai étendu mon bras ; en ce moment le soleil a paru derrière des nuages, et mon poignet était éclairé par la lumière. Je crois que l´effet lui a fait plaisir : « Ne bougez plus » il disait brusquement. En me baignant, j´ai beaucoup pensé. Le lit, en désordre comme le reste de la chambre, me rappelait mes ménages, mais j´étais indifférente à son message : imperturbable. Je m´émerveillais de l´art qu´il créait, une représentation magnifique du sexe féminin, mais qui, apparemment, ne réfléchissait pas sa véritable opinion et attitude vers nous. Il finissait, j´ai émergé du bain et, en mettant ma robe, je l´ai approché pour voir sa création, sa perception de moi. Et Voila ! J´ai vu moi-même, assise sur sa toile ; ma modestie était protégée avec maitrise, il m´avait donné un air de sérénité et confiance. De l´autre cote, en dépit des similarités, « sa » femme, sa création, était d´une manière ou d´une autre, très différente de moi. Elle était comme une déesse qui, vaguement, me ressemblait. J´ai jeté un coup d´oeil à mon artiste : il était a la fenêtre, il ne me regardait pas, ce qui se passait dehors était plus intéressant maintenant. J´ai baissé les yeux en rougissant, sa peinture était à couper le souffle, mais il m´ignorait, il refusait de me parler.

Quand je me rappelle de ces jours, je pense à quand je suis allée me baigner inconsciente du fait que l´art de cet homme m´aurait immortalisé. Mais je me rappelle aussi de ma confusion pendant cette période : j´ai rencontré un homme qui, en dépit de son attraction vers notre sexe, se refusait de nous accepter, de se fier de nous, de s´approcher de nous.

Bonjour, je suis connue comme « Femme à sa Toilette » de Dégas. Mais pour lui, je suis seulement une autre femme, une autre toile, un autre objet à peindre sur le mur.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Jean-Baptiste Siméon Chardin
L'Enfant au toton

1738

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue étrangère niveau 1
2° prix Bailey Proft
William H. Hall High School West Hartford, CT 06117 États-Unis



  Bonjour! Vous me voyez? Moi! Ici. Je porte le veston brun et je porte une perruque. C´est blanc et très démangeant. Regardez! Au milieu du tableau. Bon. Je sais vous pensez « c´est bizarre » ; un tableau vous parlant. Mais, je ne suis pas le tableau. Je suis dans le tableau. Je suis le petit garçon. Le petit garçon qui a beaucoup à dire. C´est pourquoi je suis si heureux que vous soyez ici. Vous pouvez me voir. Je suis dans mon monde. Je suis seul, enfin. Je ne vous dirai pas « l´histoire de ma vie. » Mais j´ai des inquiétudes. Aucun besoin de s´inquiéter. Ce n´est pas grand-chose. Merci de m´écouter.C´est la première fois que je suis seul depuis le début de la semaine. Je suis très occupé tout le temps. J´ai toujours des responsabilités avec mon percepteur. J´apprends les mathématiques, l´anglais, la langue, et l´histoire. C´est d´un ennui. Des fois, je regarde par la fenêtre, mais alors, le percepteur hurle. Aussi, je dois apprendre les manières. Mon père veut que je sois robuste et fier. Il essaie de m´enseigner les manières et les règles. Il y a tant de règles. Je ne peux pas me les rappeler toutes. Il veut que je porte haut le nom de la famille. Je veux plaire à mon père. Cependant, quelquefois, je ne me sens pas motivé et il se sent vexé. J´essaie tout de même.
Tout le voisinage connait mon père. Vous le connaissez ? Je serais étonné si vous ne le connaissiez pas. Il est un homme bien respectable. Quand ma famille marche dans la ville, tout le monde veut lui parler. Il aide des gens. Il est proche du gouvernement. Il semble que toute cela l´ait épuisé. Je dois devenir mon père à l´avenir. Je ne sais pas si je pourrai tenir notre nom avec tant d´honneur.
Tout ce que je dois faire aujourd´hui est dans cette image. J´aime cette pièce. C´est petit, mais je peux m´y faire. Les couleurs sur le mur sont douces. J´aime mon bureau lisse. Quelquefois, je prétends faire mon travail. Mais, je repose ma tête plutôt sur mon bureau lisse. Ici, sur mon bureau, j´ai mes plumes d´oie, et le parchemin. Oh ! Voilà ! Ma toupie favorite! Vous la voyez ? Je devrais compléter mon travail maintenant. J´ai eu beaucoup de responsabilités dernièrement. Mais, j´ai besoin de me détendre un peu. J´ai besoin d´agir comme un enfant. Je la ferai pivoter et je penserai. J´ai besoin de me soulager.
Je me suis rendu compte que tu ne sais pas mon nom. Permets-moi de me présenter. Je m´appelle Claude Sébastien Marie de Lancy de la Grand.
Je suis privilégié. J´ai une mère et un père tendres. J´ai des frères et des soeurs. Je suis l´ainé. Ils s´ennuient, mais ils sont aussi amusants. Cependant, j´ai parlé à mon père. Je me soucie de sa déception. Je m´inquiète.
Dernièrement, j´ai eu beaucoup d´ennui avec mon identité. Je ne me sens pas capable de garder le nom de la famille. Je ne sais pas ce que mes parents pensaient quand ils m´ont donné un nom. J´ai déjà onze ans et je ne suis pas grand. Mon nom « LaGrand » n´illustre pas mes attributs. Mes parents souhaitaient un fils. Je ne suis pas le produit de leurs souhaits.
J´ai beaucoup de responsabilités à l´avenir. Pensez-vous que je deviendrai prospère? Pensez-vous que je répondrai aux espérances de mes parents? Il me semble que mon avenir est décidé. Je dois être le meilleur. Mon identité est dictée et il est nécessaire que je remplisse les souhaits de mes parents.
Je me sens semblable à ma toupie préférée. C´est petit. C´est blanc comme mes cheveux. Comme je regarde fixement le bois, je commence à apprendre de ma toupie. Je vois les entrebâillements et les trous. Je vois la gravure. Je vois les endroits où j´ai fait tomber ma toupie. Ce n´est pas parfait. C´est unique. Mais la toupie remplit toujours son but. C´est mon divertissement. La toupie a été faite pour tourner. La toupie complète sa tâche sans question. La toupie complète le cercle, une rotation à la fois.
Je peux être pareil à ma toupie. Je suis différent de mon père. Je ne suis pas une copie de ma génération. Cependant, à l´avenir, je prendrai les responsabilités parce que je sais que j´ai une responsabilité de remplir. Tout comme ma toupie tourne et me divertit, je remplirai les souhaits de mes parents.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Léonard de Vinci
La Cène

1495-1497

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue étrangère niveau 1
3° prix Timothy Ching Yin Lee
HKMA David Li Kwok Po College Hong Kong Hong-Kong



  Un Simple Mur
Timothy Ching Yin Lee

Je suis un simple mur de couvent. Etant un mur, mon seul objectif est d´aider le couvent à rester debout. Pendant des années, c´était mon seul but. Les moines se penchent sous mon arc. Pour moi, c´était le sens de mon existence. Il c´est aussi simple que ça, non? Mais qui est l´homme avec un pinceau, qui a m´a examiné avec intérêt pendant des heures? Enfin, il s´est dit quelque chose à lui-même, a plongé son pinceau dans de l´encre, et a peint sur moi. J´ai eu la sensation comme d´être lavé avec une serviette, c´est humide, et rafraîchissant. Mais à la différence d´être lavé, je suis devenu sale, pas propre. Qui est cet homme? Est-ce que c´est une mauvaise personne, qui me souille avec son encre? Les moines disent toujours que «les gens qui font des saletés dans le couvent sont méchants».

Je vois cet homme de plus en plus souvent, tous les jours. Chaque fois qu´il vient, de plus en plus de lignes d´encre apparaissent sur moi. C´est, en tout cas, un homme étrange, qui me parle pendant son travail.
?Je vais vous transformer en une merveilleuse peinture.?
?Ils méprisent ce que je fais maintenant, mais ils le verront.«
Il est un homme intéressant, et je commence à jouir de sa presence. Il n´y avait personne qui me parlait avant. Je devrais peut-être commencer à tenir un journal sur lui.

Jour XX du mois XX, 1495

C´est presque de la fin de l´année, et je crois que je commence à voir ce que l´homme est en train de faire. Ses lignes commencent à ressembler à des formes familières - je crois que je vois des formes de personnes et une longue table. Il n´y a personne d´autre qui voit ces choses, cependant. Il y avait un moine qui pensait que l´encre était de la saleté et a essayé de la nettoyer. L´homme au pinceau l´a chasse au loin, a lancé des malédictions et a dit que le moine ne pouvait pas apprécier l´art. L´homme au pineau. Comme ça que je vais l´appeler à partir de maintenant.

Jour XX du mois XX, 1496

L´homme au Pinceau a scellé la porte, pour avoir plus de place pour ?peindre´. Son encre a pris la forme d´un tableau, d´une pièce avec quatorze personnes. Je sais ce que c´est maintenant; ce n´est pas un homme normal, mais un illusionniste. Sur moi, avec de l´encre, il a créé une fausse pièce, qui a de la profondeur. C´est un magicien extraordinaire, les animaux et les insectes essaient vraiment d´entrer dans la salle, même si son illusion n´est pas achevée.

Jour XX du mois XX, 1497

Pour quelque raison, je ne vois plus l´homme au pinceau. Il n´est pas venu depuis des mois. Je ne peux pas dire que c´est devenu la solitude, parce qu´à dans sa place, de nombreuses autres personnes sont venues. Mais, elles ne venaient pas pour prier; elles sont venue me regarder. Elles ne peuvent pas m´utiliser moi comme porte, et elles ne viennent pas pour prier. Donc, quelle est la raison de mon existence?


Jour XX du mois XX, 1498

Un jour, l´homme au pinceau est revenu. Il m´a dit,
»Désolé. Il te manquait quelque chose. Mais je vais le terminer.?
En disait, il a commencé à travailler une fois de plus. Que voulait-il dire? Son illusion de treize hommes fascinés est devenue plus claire et plus détaillée que jamais. De plus en plus de gens sont venus voir son travail. Mais un jour, l´homme au pinceau a soudainement disparu. Je ne l´ai jamais revu.

Jour XX du mois XX, 1517

Je pense que je sais maintenant pourquoi l´homme au pinceau a dit qu´il a raté quelque chose. Au cours de ces dernières années, son illusion a rapidement disparu. Il n´y avait plus personne qui venaient me voir. Les moines ont découpé une porte en moi. Du nouveau, je suis un simple mur de clôture. Peut-être que je devrais être heureux? Mais étrangement, je me sens ... seul.

Jour XX du mois XX, 1796

Pourquoi je tiens ce journal, encore? c´est devenu un document sur moi, et non plus sur l´homme au pinceau. Je n´ai pas vu un moine depuis de nombreuses années. Il ya des soldats français qu´ se cachent dans le couvent maintenant. Ils s´amusant à jeter de l´argile sur moi. Je remarque qu´ils le jettent à la tête des treize hommes sur «la peinture». Je ressens quelque chose comme de la colère. C´est étrange, pourquoi un mur, comme moi, se soucie de cette peinture qu´ disparaît?

Jour XX du mois XX, 1943

Le couvent est bombardé. Des murs au hasard, comme moi, sont endommagés par les éclats d´obus. D´autres sont complètement renversés. Toutefois, une bombe est tombée près de moi, et je suis tombé. Heureusement, les sacs de sable m´ont empêché de me casser.


Après l´attaque, c´est devenu très calme. Combien de temps j´ai été seul, dans ce couvent en ruine? Cela me rappelle une certain époque, quand il n´y avait personne sauf un homme avec un pinceau, et pas de bruit sinon le ?plish´ de l´encre.
«Attendez, regardez ce mur! Est-ce que c´est une peinture?»
?Oui, c´en est une! C´est une trouvaille spectaculaire!?
J´entends les voix des gens. Avant que je comprenne, beaucoup de gens sont autour de moi. Un mur ne doit pas avoir de sentiments, mais je ressens quelque chose qui ressemble au bonheur. Ces personnes ont le même sourire que celui que l´homme avait; l´homme qui était assis prés de moi et m´a montré son art, il y a de nombreux siècles. dans un couvent isolé.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Auguste Rodin
La Main de Dieu ou La Création

1902

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 1
1° Prix Nathalie DE BIASI
Lycée du Parc Lyon France métropolitaine



  La Main


Modèle. Creuse. Roule. Lisse. Griffe. Serre. Terre. Referme. Forme. Ebauche. Clive. Sens. Tourne. Caresse. Pose. Plie. Tends. Saisis. Touche. Suis.
Modèle. Je creuse, roule, rends lisse. Griffe. Serre la terre. Ferme. Donne forme. Ebauche. Clive. Sens l´aspérité. Tourne. Caresse. Et me pose. Plie, tends les doigts. Saisis. Touche la joue. Suis.
Le modèle. Je creuse le sol, le roule, lisse. Griffe et serre, dans la terre, referme. Deux formes s´ébauchent. Clive. Je suis les lignes naturelles, tourne, caressant. Pause. Des plis. Je tends les doigts, saisis. Je touche, essuie la poussière.
Modèle de la paume. Je creuse dans la terre, la pierre, la chair, roule la glaise, lisse. Comme des griffes qui se serrent dans l´air et se referment, je me déforme. La pierre se clive dans le sens de mon geste. Je tourne, caresse la surface pour en enlever la poussière, pose l´outil. Je plie et déplie les doigts. Attends. Saisie. Je touche. Je suis.
La paume qui modèle. Comme les mains qui creusent dans la glaise. Un corps qui roule, une courbe lisse entre les traces de griffe. Elle. La serre. Le marbre s´effrite comme un bloc de terre qui renferme une forme déjà là, gauche. Il suffit de la libérer. Je sens les lignes, tourne autour de l´ébauche. Caresse. Prends la pose. Cherche les articulations justes, le bras tendu. Saisir, toucher, l´être.
L´un modèle de l´autre. Il creuse dans sa chair et roule. Lisse. Elle sera belle. La terre, encore informe. Nue. Clivage entre le reste et la mère. La tête tourne sous la main qui la caresse, vient se poser au creux du bras qui se plie. Saisir l´instant avant que les lèvres se touchent ; ou celui qui suit le second baiser. Elle creuse son corps pour l´accueillir. Ils s´enroulent en une étreinte simple, qui se resserre doucement. Elle semble flotter au-dessus du sol, accrochée à rien, à lui. Les formes se referment, l´une dans l´autre, ébauchent un troisième baiser. On sent les mains sur la nuque chauve, la tête tourner sous les caresses, la tête qui se pose sur le ventre, les jambes repliées et le bras qui se tend vers la cheville, sans la toucher.
Les mains poursuivent le geste, fondent l´une dans l´autre dans une cire encore chaude, mais déjà froide comme du marbre poli parfaitement, un magma blanc où la paume plonge, creuse et roule, criblée de coups de burin, presse, pétrit, informe, des vagues douces et brutes qui roulent sur les corps, un pli de matière qui se tend et se tord comme un troisième visage embrassant le même souffle, et modèle des formes aux courbes d´argile ? naissent, pétrifient incomplètement, et la main pose les outils, qui roulent sur le sol avec un bruit sourd. J´éprouve l´échine nue, les lisses et les saillies des omoplates qui se resserrent, il y a quelques traces couleur de terre, comme si l´oeuvre s´en était extraite, seule et achevée déjà, saisie, dans ce mouvement, je sens quelques grains s´accrocher à ma paume burinée, un souffle, je tourne autour du dos de la main, en caressant les creux et les plis avant de me lever, je m´ouvre, et me referme un peu raidie, je tends les doigts, le poignet dessine là un angle étrange, il semble qu´elle dort, qu´elle tombe, ou se réveille, je touche puis m´enlève, caresse la nuque du sculpteur qui se recule pour regarder

La Main de Dieu, ou La Création
Marbre
Auguste Rodin.

 
 © ImageImaginaire 2009
 
Giorgio De Chirico
Le Mystère et la mélancolie d'une rue

1914

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 1
2° prix Claire-Marie Foulquier-Gazagnes
Sciences Po Paris Paris France métropolitaine



 Fin de l´après-midi, les ombres rasantes étirent les silhouettes. Le sombre dévore les formes, lisse les aspérités et réduit le passage central en goulot. Les arcanes démultipliés se contractent : plus d´issues latérales. La chaleur dissout les corps aux contours estompés. Un fanion damasquiné s´esquisse curieusement dans la continuité du toit. La rue prométhéenne a dérobé le jour au ciel vert qui noircit.

Sommes-nous au coeur d´un tableau d´ombres ? Un illusionniste colle-t-il sur le fond de la toile des figures perceptibles en transparence ? La petite fille, saltimbanque en jupette, est figée dans un mouvement factice. Ses cheveux volent sans que vent ne bruisse sur les aplats de couleur. L´autre, l´ombre manchote, ressemble à ses figures en carton qu´une main malhabile anime derrière un drap blanc lumineux. Aux meurtrières découpées, le manipulateur d´ombres peut dès lors coller son oeil, épiant ses spectateurs.

Est-ce un décor de cinéma à l´abandon ? L´équipe de tournage, écrasée de chaleur, s´est retranchée, sous l´air conditionné. On y tournerait une épopée romaine anachronique, une grandeur décadente aux perspectives biaisées, un ensemble aussi illusoire que la roulotte aux portes trop courtes pour se fermer. Les pierres en stuc friable murmureraient des histoires invraisemblables de complots et de femmes. Une jeune actrice, redevenue enfant, enjambe, cerceau en main, les deux rails nécessaires au déplacement de la camera. Joue-t-elle sincèrement ou joue-t-elle encore à jouer ?

Les ombres ne seraient-elles pas plutôt fantomatiques ? Regardez cette enfant, sortie de la béance maternelle d´une roulotte fantoche : n´a-t-elle pas le fol espoir de ne faire qu´un avec le point de fuite, au loin ? La vie, ce serait donc un cerceau qui monte indéfiniment sur une pente raide. Plus le cerceau roule, plus l´horizon s´éloigne. Et pourtant, la grande ombre, à mi-parcours, se dresse, barrant la route de sa lance immatérielle.

« Le mystère de la mélancolie d´une rue, peint par Giorgio de Chirico en 1914 est là encore caractéristique de son jeu sur les chromatismes sans nuance... ». Une foule compacte s´est constituée devant la toile exposée que le guide dissèque impudiquement dans une bruyante litanie. Arrachée à ma rêverie, je cligne des yeux, aveuglée pour un temps encore, par l´or mélancolique de la rue.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Claude Monet
Impression, soleil levant

1872

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 1
3° prix Pierre Vermander
Pierre de Fermat Toulouse France métropolitaine



 
Je déambulai sur la jetée dans le petit matin après une nuit quelque peu agitée par d´incessants souvenirs qui m´obstruaient la mémoire. Plongé dans le tourbillon sans fin du ressassement, l´errance physique que je menais semblait bien peu de chose au regard de ma perdition spirituelle. Butant contre les pavés érodés par le Temps, mon oeil ne s´éprenait de nulles formes mais cherchait plutôt dans cette brume opalescente un moment peut-être à jamais perdu de mon existence.

Les canotiers étaient déjà de sortie, promenant dans l´estuaire des âmes qui sûrement comme moi n´avait pu trouver dans le sommeil un remède aux affres de cette si cruelle conscience et qui, pour tenter de la soulager, prenaient langue avec d´innocents esprits encore maintenus hors des questions qui assaillent les Grands.

Je fus soudain happé par un reflet de cet astre apollinien dans une flaque d´eau que la digue avait héritée de la pluie ténue mais tenace qui tombait quelques instants auparavant. Ce soleil d´automne osait honorer de son regard le lagon miniature qui subsisterait encore pour une ou deux heures à l´assèchement. Une ou deux heures ! C´était amplement assez ! J´étais comme transporté par cette vision qui pour moi, invoquait un autre monde.

C´était en 1874. J´étais alors à Paris, bohème et Mallarmé emplissait non ma tête mais mon corps tout entier et altérait ma vue. Mes pas me portaient vers le pavillon de ces peintres maudits comme il en allait des poètes, pris d´assaut par une foule compacte et prête à lyncher le moindre approbateur. J´entrai dans le chapiteau, éconduisant les moqueurs qui se targuaient de critiquer avant même de voir. A la différence de l´entrée, la salle d´exposition était quasiment vide et je pouvais à loisir contempler ces chefs-d´oeuvre. Mon regard fut subitement frappé par une toile de Monet, Impression soleil levant.
Hébété devant ce reflet du monde, mon esprit se délaçait de mon enveloppe charnelle et je me glissais dans le tableau. Ce n´était plus une imitation du réel, c´était le réel, Monet avait réussi là où tous lesdits réalistes avaient échoués. Il était parvenu à peindre la vie, à immortaliser un instant. Tout dans cette scène évoquait le monde car paradoxalement rien n´y était détaillé. Cette brume matinale qui enveloppait la ville encore endormie, déchirée en quelques endroits par des bateliers ou le clocher de l´église du Havre, embuait aussi l´esprit des spectateurs qui s´empressaient de s´exclamer, de s´esclaffer, de s´écrier. Moi, je ressentais cette chaleur qui se propageait dans mon être, mes yeux se plissaient légèrement à la vue des reflets sur les calmes rides de l´eau et j´entendais les cris des conducteurs maritimes qui s´hélaient l´un l´autre, rompant le silence parfait. Le soleil illuminait à la fois ciel et mer et dispensait cette couleur qui préface la journée à la ville engloutie sous le brouillard de l´aube. Le tableau éclatait en lueur grâce à l´astre rougeoyant.

Je fus interrompu de ma rêverie par une remarque grossière et incongrue d´un homme fort et petit, portant moustache, redingote et grande estime de soi-même. « Eh là, imprudent que vous êtes ! Ne prenez cet air de satisfaction devant une de ces bizarreries sous peine de vous voir noyé sous les critiques ! En passant, je n´y remarque rien d´extraordinaire, Turner était bien meilleur sur les effets de soleil et Guardi excellait dans les peintures de vues. Ah, vanité ! Les temps de la peinture sont bien loin derrière nous et même David paraît déjà antique ! ».

Je n´écoutais que distraitement ce soliloque, laissant à ce pauvre hère la possibilité de se complaire dans ses belles palabres. Etais-je le seul à avoir le nez creux? Non seulement ils synthétisaient la peinture qui les précédait mais ils la dépassaient ! L´histoire de l´art n´est qu´histoire de l´évolution. Il suffisait seulement de se poser une question : verrait-on tous les détails présents dans un paysage de Claude Lorrain ? Monet y répondait magistralement.

Mais déjà le soleil était haut dans le ciel et la flaque avait terminé ce rappel proustien, cet instant de notre vie que contiennent certaines choses et qu´elles s´hasardent parfois à nous révéler. En rentrant, je pensai à la renommée maintenant mondiale de Monet. Ses détracteurs s´étaient bien gardés de se rappeler leurs acerbes verdicts. Là était l´ordre de la critique d´art qui faisait l´opinion, ingrat mais irréversible.

Le jour s´ouvrait, ordinaire, et j´étais seul au milieu de cette marée humaine qui m´assiégeait jusqu´à me remettre au chemin de la banalité.

 
 © ImageImaginaire 2009
 
Pierre Paul Rubens
Tête de Méduse

1617-1618

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 2
1° Prix Héloïse GEVREY
Marguerite de Navarre Bourges France métropolitaine



  À longueur de journée, ils me sondent et me dévisagent, m´examinent et me toisent. Certains paraissent manifester un réel intérêt, les yeux empreints de fascination, mais je dois avouer que la plupart semblent terrifiés par le spectacle repoussant de mon cadavre blême, et ne m´accordent qu´une désagréable moue dégoûtée. Cependant, les uns comme les autres restent étrangement figés quand leur regard intrigué s´arrête sur le mien, comme transformés en pierre.

À ce jour, je n´ai pas encore réussi à saisir la raison exacte pour laquelle Rubens, mon créateur, me représenta à l´instant suivant ma mort. Pourquoi n´a-t-il pas choisi de retranscrire sur sa vaste toile l´éclatante beauté qui me caractérisait jadis ? Oui, car je n´ai pas toujours été aussi laide qu´en laisse témoigner ce tableau. Vous le savez peut-être, mais j´étais au début de mon existence une très belle jeune fille, et les traits de mon visage, doux et rassurants, venaient compléter les courbes gracieuses de mon corps. Mais cela n´était rien comparé à mon admirable chevelure, qui ondulait le long de mon dos en de sublimes boucles aux formes voluptueuses. Les rayons du soleil rebondissaient sur les flots de cette cascade d´ambre et explosaient en une multitude de gerbes dorées. Mon portrait aurait pu être du plus bel effet, Rubens sachant si bien jouer avec les ombres et les lumières. Au lieu de cela, il utilisa la technique du clair-obscur pour attirer l´attention sur mon abominable cadavre au teint d´albâtre, abandonné sur cette sombre plage sauvage. Cette technique lui permit de figer mon expression en un rictus horrifié et inquiétant, creusant ça et là mon visage couleur ivoire de tâches d´ombre. N´avez-vous pas l´impression qu´il vous serait possible de discerner sous vos doigts les volumes de ma figure?
De la même manière, mon peintre a rendu à l´amas de serpent qui s´entremêlent au sommet mon crâne et de part et d´autre de ma tête un réalisme incroyable. Ne les voyez-vous pas se tordre de manière sinueuse autour de ma dépouille immobile ? Mais peut-être vous demandez-vous la raison de la présence de ces reptiles. C´est un don d´Athéna. Furieuse que Poséidon, attiré par ma somptueuse crinière, m´ait violée dans un des temples qui lui étaient dédiés, elle me transforma pour punir ce sacrilège en une monstrueuse créature capable de pétrifier d´un seul regard. Mes traits s´affaissèrent, me rendant hideuse, et une multitude de serpents vint alors envahir ma fabuleuse chevelure, qui avait tant séduite le maître des océans. Admirez les détails du tableau : certains de ces serpents émergent de ma propre blessure, tout comme en ont jailli mes deux fils Pégase et Chrysaor. Mais beaucoup de ces gens qui me regardent ressentent un profond dégoût envers ces créatures rampantes, symboles de la mort et de la nuit. Pourtant, leur peau luisante ne paraît-elle pas d´une douceur absolue ? N´éprouvez-vous pas un violent désir d´effleurer cette suave enveloppe ? Essayez d´apprécier les volutes et les spirales dangereuses de leurs gracieux corps...Ils sont si beaux, si vivants alors que mon hideux visage reste indéniablement mort, crispé en une expression de torpeur. Mes yeux exorbités _que personne n´a pris la peine de fermer_ et ma bouche entrouverte trahissent une certaine stupeur, comme si je fus surprise de l´instant où l´épée de Persée, envoyé par Polydecte pour me tuer, effleura la chair de mon cou. Cette abominable attitude restera à jamais figée dans la toile de Rubens.
Finalement, j´imagine que mon maître n´a pas dû trouver grand intérêt à représenter la splendeur qui me qualifiait il y a longtemps. Mon personnage actuel, intrigant et dangereux, est d´une certaine manière plus captivant ainsi. Dans l´atelier où je reposais en attendant d´être achevée, j´attirais déjà le regard de nombres de ses assistants. Peintre baroque, Rubens avait, comme je l´entendais dire parfois, « l´instinct plus porté aux grand travaux qu´aux petites curiosités ». C´est donc avec une forte vivacité qu´il entreprenait la création d´une multitude de projets religieux, et de nombreuses peintures historiques ornaient l´atelier où j´étais conservée. Je l´ai également surpris à peindre des scènes empruntées à la mythologie, et c´est avec une grande assurance qu´il dessina sur sa toile le contour mythique de ma silhouette mutilée. Mais mon ancienne beauté n´était-elle pas tout aussi mythique que ce buisson de serpents enchevêtrés au sommet de mon crâne ? Sans doute n´aurait-il pas trouvé autant de détails à parfaire dans mon visage sans défaut... Mais je semble si effrayante...Quel spectacle épouvantable ! Tous ces visiteurs qui m´espionnent... Je sens leurs pupilles effarées qui caressent avec répulsion la plaie suintante de mon cou, d´où s´écoule une lave bouillante grouillant de serpents. Cette mare de sang couleur grenat qui vient trancher avec la pâleur de ma peau semble tellement les répugner...

À longueur de journée, ils me sondent et me dévisagent, m´examinent et me toisent... Mais rares sont ceux qui osent apprécier la beauté de ce sordide spectacle.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Caravage
Bacchus adolescent

vers 1592-1593

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 2
2° prix Manon Le Gallo
Université de Toulouse II Le Mirail Toulouse France métropolitaine



  Le peintre observe.
Le peintre rêve.
Le peintre espère.
Le peintre s´efforce de donner l´illusion de la réalité avec les couleurs de ses songes.
Le peintre me fixe d´un regard brumeux pour tenter de saisir l´étincelle de vie qui brûle en moi.
Sans doute est-il bien présomptueux - je ne suis qu´une coupe de vin. On a placé à mes côtés un prétendu jeune Dieu couronné de vigne, qui a refermé sur moi ses doigts humains ; on m´a emplie d´un breuvage dont je ne puis goûter la saveur, apprécier l´arôme ni déceler les subtiles nuances sanguines.
Je ne suis qu´un objet - sans âme, dira-t-on. Et pourtant, je perçois le monde alentour, je sens ses mille vibrations, la colère dont il retentit, les couleurs dont il resplendit, et tout cet espoir enfoui dans ses profondeurs, que les hommes n´ont pas su trouver encore. J´entends le souffle du monde, sa respiration haletante, les prémices d´une plainte d´agonie ; mais j´entends aussi les rires du vent qui joue avec le soleil, la danse de la pluie qui peint l´arc-en-ciel.
Le peintre est comme la pluie - incertain, éphémère, mal-aimé. Artiste.
Et le peintre rêve encore. Il trempe son pinceau dans la couleur en ayant la sensation de plonger un doigt dans le vin que je recueille. Il en respire le parfum, s´en enivre. Bacchus est là pour veiller sur lui ; il est là qui contemple en silence l´homme qui fera de lui une oeuvre d´art.
Et moi, je ne bouge pas.
Je ne suis qu´une coupe de vin. Les courbes harmonieuses de ma silhouette, mon éclat cristallin, la promesse d´ivresse que je contiens, tout cela m´est étranger.
J´écoute.
J´écoute la caresse du pinceau sur la toile, l´étreinte passionnée du rêve et de la réalité.
J´écoute le silence et l´immobilité.
J´écoute la lumière légère et l´obscurité sereine.
J´écoute le murmure du temps qui s´écoule.
Au fil des jours, à mesure que la scène prend vie sous les couleurs du peintre, l´atmosphère se fait plus légère. Un sourire se dessine sur son visage. Il semble toujours tourmenté lorsqu´il pénètre dans son atelier. Sa vie est une succession de sombres gouffres ouverts sous ses pas et de vents violents cherchant à le faire ployer. Je sais qu´il provoque en son siècle querelles et scandales. Mais l´art l´apaise. Il sait panser ses blessures - celles qui demeurent invisibles et qu´aucun remède n´a le pouvoir de guérir.
Le peintre espère.
Le peintre rêve.
Le peintre observe.
Et ses yeux m´effleurent, me parcourent, me réinventent.
Sa peinture à l´huile est l´élixir de vie dont il pare le monde pour l´immortaliser. Il joue avec les nuances, empourpre une grappe de raisins, accentue le teint rubicond des joues rebondies d´une pomme, offre une robe de verdure à la vigne ceignant le front du jeune homme. Il modèle l´ombre et la lumière, les entrelace. Il souligne d´obscurité le regard du Dieu, décline les teintes rosées de son visage adolescent. Comme la pluie, il peint l´arc-en-ciel, voguant des flammes brûlantes du rouge le plus profond à la fraîcheur immaculée du blanc le plus pur.
Et je reste là, immobile, silencieuse, solitaire.
Je ne suis qu´une coupe de vin ; j´appartiens au dieu des vignes, de l´ivresse et du théâtre. J´appartiens au décor de drapés blancs, de fruits abondants et de vains ornements. J´appartiens au peintre. J´appartiens aux hommes qui m´ont façonnée comme l´artiste façonne l´image. J´entends tout, je ressens tout, et pourtant je ne suis pas libre. La seule liberté est un mot qui à mon esprit est aussi étranger que la vie. Encore que...
J´observe.
Je rêve.
J´espère.
Je porte au peintre une attention aiguë qui ne semble pas même pouvoir détourner son regard de son oeuvre en devenir.
Je n´ai aucun pouvoir sur lui.
Je ne suis qu´une coupe de vin.
Je ne suis qu´une coupe de vin, et je rêve d´une vie à consommer sans modération.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »
[Lamartine]
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Marcel Duchamp
Nu descendant un escalier, n°2

1912

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 2
3° prix Benoît VILLEMONT
Lycée Margueritte de Navarre Bourges France



  Nu Descendant un escalier n°2




L´horloge avance, l´aiguille trotte. La roue pivote, les rayons tournent. La porte grince, la pelle rouille. Le TEMPS s´écoule et me rappeler du passé devient compliqué. Les souvenirs bancals s´écroulent et disloquent dans mon dos presque toutes les perceptions que j´ai eues. Seul quelques-unes sont sauvées. Immobiles sur du PAPIER carré, elles sont couvées par des petits cadres en bois posés sur ma commode. Ces fragments de ma vie que je nomme « photographies », décolorent LE présent et donnent un volume aux marques du passé.

Je me souviens alors de ces hommes, de ces femmes de métal qui dansaient la VALSE sur des airs de guitare. Combien d´heures, de tours, de laps, d´images vous séparent de mon présent ? Des dizaines, des centaines, des milliards, une infinité qui s´enchaîne comme dans les films ET les chronophotographies de Marey.

Braque, Picasso, Léger, sans doute cela ne va pas vous plaire, mais vos tableaux me blasent, le cubisme est figé. Il faut progresser ! Picabia, Apollinaire! Moi, Marcel Duchamp, je veux innover, peindre un tableau dynamique, une image en mouvement, une action mobile, une image en fonction du temps sur une toile immobile...Est-ce possible ?

Le temps est si intriguant. Comment peindre le temps? Le temps... grand, majestueux, puissant, violent ! Une force divine, une force cosmique, une fureur suprême! Le temps, c´est comme des cordes invisibles attachées à chacune de nos articulations, qui nous torturent jusqu´à nous défigurer et qui nous contrôlent tel un pantin de bois.
Ô Dieu, comme l´enfant qui joue aux petits soldats, tu imagines toute l´histoire de ma vie. Tu traces sur cette grande toile que l´on appelle l´espace, les lignes de mon destin, les lignes de l´Univers. De ma naissance à ma mort, tout est marqué.

Et moi, humain, démuni et nu,

Je suis tes courbes.
Parfois je les monte,
Parfois je les descends.
Chaque chapitre de ma vie,
Chaque acte de mon existence
Défile derrière moi, comme les marches d´un escalier.

Et moi, humain, démuni et nu,

Perdu dans la noirceur d´un espace,
Je veux tout savoir du passé
En remontant l´escalier,
En remontant le temps.
Mais lui il me tire,
Toi tu me tiens
Prisonnier.

Mais si je m´évade ! Ah ! Si je m´évade ! Loin, loin...

La liberté !
Tu me lâcheras,
Et il me laissera...
Je remonterai le temps !
Je remonterai l´escalier !
Et Je saurai tout de mon passé.
Perdu dans la noirceur de cet espace,

Moi, humain, démuni et nu,

Sur une marche de l´escalier qui défila derrière-moi,
Je verrai un acte de mon existence,
Un chapitre de ma vie.
Et Parfois,

Je m´évaderai plus loin encore, pour me souvenir d´un autre instant !

A présent, pour représenter le temps, je vais m´évader loin! Loin, dans une étrange dimension où l´horloge est un silence et l´aiguille un rond. Considérant l´humain comme une image et le mouvement comme une ligne temporelle. Einstein comme un Roi, la relativité restreinte comme seule loi. Acceptant que tout soit visible, à chaque instant, au même moment. Le temps est relatif, alors,
Ici, moi futur.
Plus loin, moi présent.
Plus loin encore, moi passé.
Chacune de mes traces de peinture, naissent et meurent dans l´espace de ma toile. Mais demeurent à jamais marquées. Et toutes ces lignes que j´ai tracées, représentent la complexité de ce que l´humain est en mouvement dans le temps :

Un nu
Descendant
Un escalier.



 
 © ImageImaginaire 2009
 
Antonio Canova
Psyché ranimée par le baiser de l'Amour

Rome, 1793

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 3
1° Prix Claire Martinod
Collège La Pierre Aiguille Le Touvet France métropolitaine



  Les confidences de Psyché


Eros et moi, nous nous aimons. Les hommes aussi, nous aiment. Ils nous admirent depuis maintenant plus d´un millénaire. Ils nous analysent, nous racontent, car ils ont découvert en notre histoire d´amour, le miroir épuré de l´inconscient humain.
Pour certains, nous symbolisons, paraît-il :
« La maladie de l´âme déchue, soignée par l´amour ».

Pour d´autres, je suis également la courageuse Inconscience qui défit la Beauté en engendrant le Désir.
Notre couple est devenu l´allégorie des pulsions humaines.
Ce n´est qu´une vérité subjective ... Mais n´oublieraient-ils pas quelque chose ? Même les mots les plus vrais du monde demeurent abstraits.
Alors, un homme offrit une identité à ces mots, un visage à ces sentiments. Ce sculpteur se nommait Antonio Canova.

C´était un génie du néoclassicisme qui fixa à jamais la tendresse, l´intimité câline de nos retrouvailles dans le marbre. Une pierre translucide, blanche, tendre, qui nous ressemblait.
Elle possédait la candeur d´Eros et, se trouvait à la lumière, limpide comme ma renaissance, toute juste arrachée des ténèbres. La cire, avec laquelle il recouvrit le marbre, nous donna une âme et un aspect étonnamment humain, vivant ... Cette douce vitalité fit rentrer ce jeune homme à la postérité, ce qui suscita de nombreuses jalousies ...

Bref, notre petit théâtre d´adoration suscite beaucoup d´intérêt depuis sa création. C´est étrange ... cela me plaît !

Désormais, nous nous éprenons sous les projecteurs du Louvre. Chaque jour qui vient, des milliers de têtes émerveillées, ébahies, fleurissent sous nos yeux. Certaines me semblent jalouses et me rappellent Aphrodite. Puis, je me rassure tout de suite ... nos douleurs sont finies. Notre bonheur est de marbre désormais. Nous sommes en sécurité.

Je lève les yeux vers Eros. Il me regarde tendrement. Comme toujours, je pense qu´il va m´embrasser mais il ne le fait pas ... Il s´inquiète encore pour moi. Il s´inquiète pour moi depuis plus de deux cents ans.
Je sais qu´il s´inquiètera pour moi pour l´éternité, et j´en suis très heureuse. Je resterai rassurée de le voir à mon chevet. Soulagée qu´il me protège.
Je garderais la chaleur frémissante de son souffle, posée sur mes lèvres encore froides et ses mains-caresses bien à plat sur ma peau, rappelant ma vie, ranimant ma joie.
Ses bouclettes d´or se coinceront toujours entre mes doigts, sa tête ne s´inclinera que pour moi.
Ses regards resteront miens. Et de ses ailes, il nous mènera au paradis ...
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Vincent Van Gogh
La Nuit étoilée

Arles, 1888

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 3
2° prix benedicte peyre
Andre Malraux Ramonville st agne France métropolitaine



  Mon cher frère Théo, il y a environ une semaine, j´ai peint ce que je considère comme l´une de mes révélations les plus fascinantes. Il faisait chaud. Très chaud. L´air était lourd et j´étais seul chez moi. J´étais à ma fenêtre, les yeux dans le vague, contemplant les quelques personnes encore présentes dans la rue en ce chaud soir d´été, contemplant leurs ombres défilant sur le sol et l´accordéoniste de l´autre côté de la rue qui ne cessait de jouer, quand je levai les yeux et découvris le ciel nocturne et sa grâce. Les étoiles scintillaient, aucun nuage ne venait cacher ce splendide tableau : Dans ce ciel qui se confondait avec l´eau se mêlaient du jaune, du bleu, du vert, toute une palette de couleurs magnifiques. Jamais je ne l´avais vu d´une telle beauté avant ce soir là et il me sembla que les voix de la rue s´éloignaient jusqu´à ce que je ne les entendisse plus et que je tombais, que j´étais aspiré par ce bleu profond, indéfinissable, insondable... Toutes les teintes se mélangeaient dans mon esprit, je me sentais tranquille, flottant dans cet espace infini, seul et entouré de beauté et d´harmonie. C´est étrange, ces cieux là n´étaient pas les flots abyssaux, ténébreux et hostiles qui souvent m´effrayaient mais plutôt un océan calme dans lequel je me noyais doucement, perdu dans ma rêverie. Le ciel de nuit, quand il s´illumine de ses parures dorées, de ses colliers d´étoiles, n´est plus comparable au bleu azur du jour et le transcende tant par son intensité que par sa magnificence. L´esprit songeur peut s´y perdre et oublier le monde qui l´entoure, laisser s´exprimer librement son imagination, sa sensibilité et s´évader.

J´étais toujours en train d´admirer cette image semblable à une fresque sans limite quand le joueur d´accordéon me tira de ma rêverie en entamant un air nouveau. Je baissai alors le regard et, dans mon grand appartement noir cherchai mon pinceau, ma peinture et une toile. Je sortis très vite dans la lumière jaune et puissante des lampadaires, marchai sur le boulevard, l´atmosphère chaude de la fin de l´été emplissant l´air, passai devant les terrasses maintenant pleines de monde et arrivai alors à l´endroit idéal pour saisir la majesté de la voûte étoilée. Je ne saurais décrire l´excitation avec laquelle je mélangeais les couleurs et les étalais sur la toile et je ne sais combien de temps j´ai passé devant mon chevalet, ayant perdu toute notion du temps, aspiré tout entier par la création de mon tableau. Chaque étoile me semblait unique et j´aurais voulu que la lune blanche et ronde ne laissât jamais place au soleil afin que je puisse la contempler indéfiniment. Je distinguai, sur le bord du fleuve un couple d´amoureux se promenant, tout juste éclairés par le halo lumineux, enlacés. Cette lumière si diffuse les rendait presque irréels et il me parut l´espace d´un instant que je rêvais. Sur mon tableau, les reflets des lumières de Arles dans l´eau du Rhône donnent un aspect différent à la nuit. Ils la rendent féerique, magique et dorent de leur jaune profond le fond obscur de ma toile.

J´avais toujours voulu peindre un tel ciel, un ciel sans fin, sans limites dans lequel le regard reste plongé et devant lequel on reste béat d´admiration. Il n´est possible pour aucun poète de décrire certaines merveilles de la nature tant elles sont sublimes et moi-même, avec mon oeuvre, je n´ai pas réussi à exprimer pleinement l´émotion qui m´a traversé ce soir là, tandis que j´admirais le ciel et ses parures dorées, la nuit étoilée.

Voilà, cher Théo, la griserie dans laquelle me transporte mon art.

Ton frère Vincent.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Pierre Bonnard
La Toilette

vers 1908

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 3
3° prix Lucille Fontaine
Théophile Gautier Neuilly s/seine France métropolitaine



  Alors que j´attrape mon gant de toilette, une ombre se peint sur le miroir, et par-delà mon visage qui s´y reflète j´aperçois celui de Pierre. A ses yeux je sais qu´il va me dessiner. Ses sourcils s´entrechoquent, ses pupilles se dilatent, tout semble se ralentir dans son esprit, jusqu´à ce qu´il commence à griffonner sur une feuille et que je remarque quelques traits s´animer.

Les années passées avec lui m´ont appris à demeurer naturelle, quand auparavant je me serais enfuie à voir un homme m´observer sous toutes mes formes. Je le voyais rougir lorsque son crayon s´arrêtait sur mes seins et émettre un sourire gêné en peignant mes fesses. Ayant peur de freiner son inspiration, je prenais grand soin de poursuivre mes activités avec autant de grâce que je le pouvais, en accentuant la légèreté de mes gestes.

Le zèle qu´il mettait à la tâche semblait de la plus haute importance, aussi ne fallait-il pas le déconcentrer ni tenter quelque conversation. Ce que je préfèrais, c´était me voir dessinée sur une toile. J´y voyais le regard de Pierre. Parfois, par orgueil, je trouvais un défaut sur l´oeuvre, je refusais d´admettre que j´avais un ventre si rond ou une chevelure si maigre., ou ien je remettais en cause sa véritable connaissance de mon corps. Mais au fil des années, il avait su me peindre à son image et je croyais en ses tableaux.

Je regarde à présent dans le miroir, je croise à peine le regard de mon peintre. Puis il relève la tête et m´interroge d´un air convaincu:
« Qu´en penses-tu, Marthe ? »
Je regarde son croquis. Griffonné noir et blanc, on y voit les courbes d´une femme et les ombres d´une pièce. J´esquisse un sourire. Il me dévisage de nouveau, et me demande:
« Tu ne voudrais pas reprendre la même position ? Une ligne semble étrange... »
Je retourne me placer près du miroir, remettre une mèche de cheveux en place. J´imagine déjà le bleu ensoleillé, les formes jaunes ici et marrons là, plaquées sur la toile. Le griffonnement frénétique de son crayon s´accélère, avant de se taire contre le papier. Ma chevelure est peignée; la Toilette achevée.

FONTAINE7795
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Marcel Duchamp
La Mariée

août 1912, Munich

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 1
1° prix Région Centre Cyrielle MOREAU
lycée Jean Guéhenno St Amand



 Je suis une jeune femme issue d´une famille aisée. Nous sommes en 1912, une semaine à peine en amont de mon mariage avec le Duc De Beauvoir.
Préalablement à cet événement, j´ai un profond désir de réaliser une dernière extravagance de jeune fille avant que ma beauté ne se fane ; je songe à une toile où serait peint mon portrait. Je sais, pourtant, que de nos jours la photographie est un Art figuratif bien répandu, mais j´apprécie particulièrement les portraits peints.
Je prie donc M.Duchamp, un jeune artiste ayant débuté sa carrière de peintre dix ans plus tôt, de me rendre ce service.
Il refuse ! M´affirme qu´il aspire à la nouveauté, s´intéresse au ?´Cubisme´´ et fréquente des ´´groupes d´artistes indépendants´´.
Insistant, je lui propose une somme d´argent considérable. Etant un artiste dépourvu d´argent, il accepte.
Nous nous retrouvons alors l´avant veille de mon mariage. Revêtue de ma robe de mariée, je pose assise dans le somptueux fauteuil du salon style ?´ Louis XV´´ de mes parents...
Nous sommes seuls, personne n´est autorisé à nous importuner. L´atmosphère est légèrement pesante ; M.Duchamp paraît préoccupé, pensif.
Il dispose ensuite son matériel ; un chevalet, une toile vierge, il ouvre une mallette contenant une grande quantité de peinture, sort plusieurs pinceaux qui me paraissent par ailleurs, bien épais pour peindre les si jolis détails de ma robe.
Etant fin prêt, il commence à peindre, m´ordonnant de ne pas bouger...
Des heures s´écoulèrent sans qu´il ne dise un mot. Il mélange un grand nombre de couleurs sur sa palette, m´épie du regard de temps à autre. Il peint parfois de manière instinctive, parfois de manière plus douce. Je suis impatiente d´admirer le résultat...
Nous profitons d´une pause durant laquelle il m´interdit d´apercevoir le tableau !
Nous reprenons ensuite, jusque tard dans la nuit, toujours sans prononcer un mot.
Lorsqu´il déclara la toile achevée, M.Duchamp avait enfin sur le visage un sourire, sûrement satisfait de son oeuvre pensais - je...
Il retourne le chevalet : je suis horrifiée « Mais où suis - je ? Où est ma robe ? Je ne reconnais rien ! Juste des dégradés de bruns, des formes et des tracés ! »
Je reste figée lorsqu´il m´annonce qu´il s´agit là de sa nouvelle manière de travailler, ?´expressive´´, ?´divorcée du réalisme absolu´´ telles sont ses convictions du jour !
Il m´indique, tout de même, que je suis bien dans le tableau, mais à sa manière ! Une mariée exprimée par la juxtaposition d´éléments mécaniques et de formes viscérales et géométriques. Par son discours, il m´anéantit ; il a voulu exprimer l´aspect mécanique, chimique et mathématique de l´Amour...Moi je ne comprends rien du tout ! Je distinguerais plutôt des instruments de musique en bois, mais rien à voir avec ma personne !
Il prétend qu´une représentation va au delà de la simple apparence physique, que de nos jours, les portraits conventionnels sont futiles et sans intérêt...
Mais moi ce que je voulais, c´est un portrait ?´académique´´ dans le plus pur classicisme !!!
Comment aurais - je pu me douter de ce revers de situation ?
Quel odieux personnage ! Le monde des Arts subit depuis le début du siècle de grands bouleversements !
Je lui ai donc volontiers cédé cette abominable peinture qu´il exposa le mois suivant dans une galerie. Il poursuivit ainsi, explorant dans son travail, une direction artistique radicalement nouvelle, suscitant de nombreuses critiques.
Je devins l´une des mariées peintes les plus célèbres, donnant naissance, trois ans plus tard, à l´oeuvre ?´La mariée mise à nue par ses célibataires´´.
J´ai, pour le moins, retenu une chose de cette déconvenue ; c´est qu´un artiste est un personnage imprévisible !

 
 © ImageImaginaire 2009
 
Marcel Duchamp
Nu descendant un escalier, n°2

1912

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 2
2° prix Région Centre Benoît VILLEMONT
Lycée Margueritte de Navarre Bourges France



  Nu Descendant un escalier n°2




L´horloge avance, l´aiguille trotte. La roue pivote, les rayons tournent. La porte grince, la pelle rouille. Le TEMPS s´écoule et me rappeler du passé devient compliqué. Les souvenirs bancals s´écroulent et disloquent dans mon dos presque toutes les perceptions que j´ai eues. Seul quelques-unes sont sauvées. Immobiles sur du PAPIER carré, elles sont couvées par des petits cadres en bois posés sur ma commode. Ces fragments de ma vie que je nomme « photographies », décolorent LE présent et donnent un volume aux marques du passé.

Je me souviens alors de ces hommes, de ces femmes de métal qui dansaient la VALSE sur des airs de guitare. Combien d´heures, de tours, de laps, d´images vous séparent de mon présent ? Des dizaines, des centaines, des milliards, une infinité qui s´enchaîne comme dans les films ET les chronophotographies de Marey.

Braque, Picasso, Léger, sans doute cela ne va pas vous plaire, mais vos tableaux me blasent, le cubisme est figé. Il faut progresser ! Picabia, Apollinaire! Moi, Marcel Duchamp, je veux innover, peindre un tableau dynamique, une image en mouvement, une action mobile, une image en fonction du temps sur une toile immobile...Est-ce possible ?

Le temps est si intriguant. Comment peindre le temps? Le temps... grand, majestueux, puissant, violent ! Une force divine, une force cosmique, une fureur suprême! Le temps, c´est comme des cordes invisibles attachées à chacune de nos articulations, qui nous torturent jusqu´à nous défigurer et qui nous contrôlent tel un pantin de bois.
Ô Dieu, comme l´enfant qui joue aux petits soldats, tu imagines toute l´histoire de ma vie. Tu traces sur cette grande toile que l´on appelle l´espace, les lignes de mon destin, les lignes de l´Univers. De ma naissance à ma mort, tout est marqué.

Et moi, humain, démuni et nu,

Je suis tes courbes.
Parfois je les monte,
Parfois je les descends.
Chaque chapitre de ma vie,
Chaque acte de mon existence
Défile derrière moi, comme les marches d´un escalier.

Et moi, humain, démuni et nu,

Perdu dans la noirceur d´un espace,
Je veux tout savoir du passé
En remontant l´escalier,
En remontant le temps.
Mais lui il me tire,
Toi tu me tiens
Prisonnier.

Mais si je m´évade ! Ah ! Si je m´évade ! Loin, loin...

La liberté !
Tu me lâcheras,
Et il me laissera...
Je remonterai le temps !
Je remonterai l´escalier !
Et Je saurai tout de mon passé.
Perdu dans la noirceur de cet espace,

Moi, humain, démuni et nu,

Sur une marche de l´escalier qui défila derrière-moi,
Je verrai un acte de mon existence,
Un chapitre de ma vie.
Et Parfois,

Je m´évaderai plus loin encore, pour me souvenir d´un autre instant !

A présent, pour représenter le temps, je vais m´évader loin! Loin, dans une étrange dimension où l´horloge est un silence et l´aiguille un rond. Considérant l´humain comme une image et le mouvement comme une ligne temporelle. Einstein comme un Roi, la relativité restreinte comme seule loi. Acceptant que tout soit visible, à chaque instant, au même moment. Le temps est relatif, alors,
Ici, moi futur.
Plus loin, moi présent.
Plus loin encore, moi passé.
Chacune de mes traces de peinture, naissent et meurent dans l´espace de ma toile. Mais demeurent à jamais marquées. Et toutes ces lignes que j´ai tracées, représentent la complexité de ce que l´humain est en mouvement dans le temps :

Un nu
Descendant
Un escalier.



 
 © ImageImaginaire 2009
 
Giorgio De Chirico
Melanconia

1912

 


 « des mots pour voir » édition 2008/2009

Français langue maternelle niveau 3
3° prix Région Centre Ameline DESABRES
Collège Antoine Meillet Chateaumeillant



 Mélancolia

Je suis là, là au milieu de tout et de rien, je ne peux pas bouger, un rayon de lumière me transperce. Cette lumière qui me projette au coeur de cette place, la Piazza Santa Croce à Florence. Je vois toutes les personnes, tout ce qui se passe, je vois le soleil et la pluie, la neige et les grêlons. J´immortalise le moment, je suis celle qui voit, qui entend, qui regarde, qui observe, qui écoute, qui attend, qui est là tout le temps, toujours et qui reste là, sûrement à jamais.
La mélancolie, c´est ce que je représente. C´est écrit sur mon socle. C´est moi Ariane.
La mélancolie, état de dégoût de la vie, de dépression, de tristesse vague.
Mon âme a été prise, comme enfermée dans ce tableau.
Je ne saurais dire si j´en suis contente.
Sur cette place d´Italie, où je me trouve, je vois peu de gens passer. Je m´y sens seule.
Je ne saurais dire depuis combien de temps je suis ici.
Je suis prise au piège dans cette peinture qui vit si peu.
Je ris, je pleure, toute seule car personne ne peut m´entendre, ni même m´écouter.
Le temps passe...sans passer.
Je médite sur l´énigme de la vie. Moi, Ariane, je suis la figure emblématique de la mélancolie.
Le tableau s´appelle « Mélancolia». Je suis le sujet principal de cette oeuvre.
Le reste n´est que décor.
« Mélancolia ». J´aime ce nom, je le trouve si puissant et si doux. Il sonne si bien. Mélancoliariane
Autour de moi, je contemple les porches très sombres dont je ne distingue pas l´intérieur.
Pourtant, depuis le nombre d´années que je suis là, j´ai essayé maintes et mainte fois de me concentrer, ne serait-ce que pour apercevoir une ombre, mais rien. Alors j´ai abandonné depuis bien longtemps.
La mer que l´on devine au loin me fait rêver. J´aimerais rien qu´une fois plonger dedans.
Mon âme, ma chair, mon coeur se sont envolés et ont atterri ici. Je ne sais pourquoi.
Je me languis et me morfonds, sans but précis.
Vous connaissez mon histoire ? Je vais vous la raconter.
Mon ami Thésée me promis de m´épouser si je l´aidais à vaincre le Minotaure, en lui donnant une pelote de laine pour qu´il retrouve son chemin dans le labyrinthe qui n´avait qu´une seule sortie. Ce que je fis. Mais il m´abandonna alors que je m´étais endormie sur la plage de Naxos, l´île de Dia, en l´attendant.
Je suis patiente, alors j´attends. Quoi ? Je ne sais plus.
Je pense, je réfléchis sur l´énigme de la vie, comme Giorgio De Chirico. Il a dessiné cette scène alors qu´il se trouvait dans un état sensible presque morbide, il sortait d´une longue et douloureuse maladie intestinale. Je sais que c´est lui, car je le sens. C´est comme s´il avait pris une pauvre âme qui errait et lui avait transmis son état mélancolique, sa façon de penser du métaphysicien.
Pourquoi m´a t-il représentée ? Je me le demande bien.
Pourquoi moi ? Sûrement parce que mon destin a été tragique. Ou alors, voulait-il se retrouver à travers moi, en dessinant ce que j´étais, ce que je suis, ce que je serai encore ? En me peignant, il peint son état. Peut-être est-ce cela qu´il désirait ?
Quel fil a-t-il offert ? A qui ? Quelle promesse lui a-t-elle été faite qui n´a pas été tenue ? Et lui, qu´attend-t-il ?
Je suis patiente, alors j´attends. Quoi ? Je ne sais pas.
Dans la réalité je n´existe plus. Je me suis perdue alors j´ai atterri ici.
J´immortalise le moment, je suis celle qui voit, qui entend, qui regarde, qui observe, qui écoute, qui attend, qui est là tout le temps, toujours et qui reste là, sûrement à jamais.
Mélancoliariane.
 
 © ImageImaginaire 2009