| Pablo Picasso Les Pauvres au bord de la mer
|  | Barcelone, 1903
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue étrangère niveau 1 1° Prix Julia Schulman
Lycée Français Charles de Gaulle Londres Royaume-Uni
| | | Je marchais. Je ne savais pas où j´allais mais cela m´importait peu. Tout autour de moi la plage s´étendait, déserte, froide et morne. Pour tout horizon, il y avait une séparation brouillée entre l´acier de la mer et le plomb du ciel. Je gravis une dune dont le sable blanc se dérobait sous mes pas et m´arrêtai brusquement. Un spectacle des plus misérables s´offrait à moi : trois personnes, groupées au bord de l´eau écumante tentaient tant bien que mal d´empêcher le vent mordant de s´insinuer dans leurs vêtements en lambeaux. Un vieillard aveugle, une femme et son enfant, des pauvres, qui n´avaient d´autre abri que cette plage vide. Le tableau m´arracha un cri étouffé, je portai la main à mes lèvres, les yeux écarquillés d´horreur et d´inspiration. Peut-être aurais-je du aller leur parler, leur offrir quelque confort tel un repas chaud, mais je n´en fis rien. Je partis en hâte, tel un lâche qui ne peut faire face à la réalité. La vérité était pourtant bien différent de cela : la muse éphémère et cruelle menait à présent la danse, et ne tolérerait aucune résistance. Je courus donc chez moii, les yeux toujours aussi fixes, les mains tremblantes. M´emparant d´une toile encore vierge et étalant peinture sur ma palette - bleu, violet, azur, blanc, noir - je me mis à peindre, en gestes fiévreux et presque furtifs. L´obsession s´était emparée de moi, tout autant que le dégoût de mon oeuvre, l´éternelle maladie des artistes. Trois jours durant, je ne quittai même l´ombre d´un instant ma toile naissante - car elle naissait bel et bien tel un enfant maladif sous mes doigts, à la fois cajolants et durs. Des doigts qui se faisaient de plus en plus irascibles, irrités par la faim, la soif et la fatigue, le désespoir commençait à les hanter. Jamais l´oeuvre n´aurait-elle même une fraction de la puissance émouvante de la réalité, jamais ne saurait-elle rendre vraiment la solitude et la misère de ses pauvres gens. Les touches de peinture devenaient de plus en plus agacées, de moins en moins précises, de plus en plus bleues. Pourquoi n´y arrivais-je pas ? Pourquoi donc, alors que je revoyais si clairement la scène dans mon esprit ? La question me torturait, tournant dans mes pensées comme un animal en cage qui rêvait d´un monde sans limites. Quatre jours. Quatre jours déjà que j´étais comme attelé à mon oeuvre que je haïssais un peu plus avec chaque instant qui passait. Mais je ne parvenais pas pour autant à m´en détacher, elle occupait chaque pensée, chaque moment fiévreux, j´étais devenu son esclave. Et elle, avec la voix d´une Impératrice gâtée, ordonnait des couches de peinture de plus en plus nombreuses, de plus en plus monochromes. Maintes fois, je tentai de la jeter au feu, de la recouvrir de solvant, de la détruire. Mais je n´y parvenais pas, et au fond je savais que je n´y parviendrais sûrement jamais. C´est ainsi que me trouva un ami venu visiter : dans un monde que seul moi voyais, le visage hagard et les doigts crampés sur mon pinceau. S´approchant pour voir la toile en question, l´ami y découvrit un spectacle étrange, une image torturée, chargée de sentiments indescriptibles. Pourtant, et il le voyait bien à mes gestes, quelque chose manquait encore, quelque chose qui ferait de ce mélange étrange de choses une oeuvre complète et puissante. « Pablo, l´enfant. Mets-le a droite. » Je me tournai vers mon ami, comme foudroyé, et la lueur dans mon regard acquit une teinte d´espoir et de joie folle. Oui, c´était bel et bien ça ! L´enfant, l´enfant oui ! A droite ! A coté de l´aveugle ! Pourquoi n´y avais-je pas pensé ? L´enfant... Oubliant tout à fait la présence de mon ami, je me tournai de nouveau vers la toile tant abhorrée et m´y remis avec une frénésie nouvelle. Oui, l´enfant, c´était ça. A présent, la toile serait parfaite et la muse apaisée. Un jour plus tard, je posai enfin mon pinceau, épuisé mais fier. J´avais atteint ce que je voulais, j´avais retrouvé mes pauvres, tels que je les avais vus. Ou plutôt, pas tout à fait tel que je les avait vus, mais tel que je les avait ressentis. Un poids s´ôta de mes épaules, me permettant de respirer à nouveau librement. La peinture séchait sur mon oeuvre, lui donnant l´immortalité dont j´avais voulu imbiber cette journée au bord de la mer. Oui, je les avais retrouvés, mes pauvres. Mes pauvres au bord de la mer.
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| Pierre-Narcisse Guérin Les Bergers au tombeau d'Amyntas
|  | 1805, Salon de 1806
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue étrangère niveau 1 2° prix Grace Vasington
Hall High School West Hartford États-Unis
| | | Les Bergers au tombeau d´Amyntas par Pierre-Narcisse Guèrin Comment suis-je arrivée ici? C´est une histoire très longue et compliquée, et naturellement je la trouve plus interessante que d´autres la trouve. La vie que je vis maintenant ne m´interesse plus: elle a mon corps, mais ni mon âme, et ni mon coeur. De nos jours, je vis dans le passé, une époque lorsque je pouvais encore changer et apprendre. Je suppose que je dois rester comme je suis maintenant; peut-être ma naissance me destinait à cette vie. Mais il y avait une époque dont je me souviens parfaitement quand toutes les possibilités imaginables s´offraient à moi. Je te raconte cette histoire, parce que de toutes les histoires que j´ai vécues, c´est la seule qui soit heureuse. Je suis née en 1805, une année propice quand la puissance de Napoléon était ressentie dans le monde entier?les batailles d´Ulm en Allemagne, Trafalgar au large de l´Espagne, Austerlitz en Tchécoslovaquie. Je n´en savais rien à cette époque, bien sûr. J´habitais dans un placard noir et poussièreux, en attendant le jour quand je pourrais sortir et respirer l´air frais. Pour ma part, je ne pensais qu´au moment lorsque l´homme me sortirait du placard. Quand ça passerait, je savais qu´il commençerait à me peindre. Ayant été vide et blanche tout au long de ma vie, le rêve de la couleur était comme la lune dans un ciel noir sans étoiles. Depuis des années, j´attendais. Et, un jour, la porte s´est finalement ouverte. Ce jour-là, il n´a pas choisi d´autre toile. Il m´a choisie. Il m´a placée sur un chevalet, un chevalet grand et nettoyé, fait de bois de chêne, et ensuite il m´a regardée longtemps, pensant. Jusqu´à ce point, personne ne m´avait jamais regardée comme ça. Je me sentais importante à ce moment-là?importante et aimée et joyeuse. Je venais de me rendre compte que cet homme?dont j´ai appris plus tard qu´il s´appelait Pierre-Narcisse Guèrin?aimait se perdre dans ses oeuvres. Je serais sa prochaine oeuvre il commençait à s´immerger dans ses rêves de qui je pourrais être. Avant de sortir ses pinceaux, il regardait la toile, attendant qu´une image apparaisse face à lui. Dans le passé, il avait attendu pendant un mois ou plus. Mais avec moi, il a su dès l´instant qu´il m´a vue, ce que je serais. Le lendemain matin, il a sorti ses peintures à huile et il s´est mis à dessiner une scène sur ma surface. Il a commencé avec des roches, grandes et couvertes de mousse, et entre les roches il y avait un petit ruisseau, qui tombait et riait en quittant une forêt mysterieuse. Ensuite, un paysage a grandi à l´arrière-plan. Une chaîne montagneuse est devenue un escarpement, et un chemin de terre s´enroulait vers l´horizon. Sur l´avant-plan, trois figures se matèrialisaient lentement. Des bergers, pensais-je, mais pourquoi ? Quant à moi, j´ai regardé ce processus avec interêt. J´adorais voir les petits changements que l´homme apportait chaque jour. Les trois personnes devenaient mes enfants; j´étais tout aussi affecteuse envers eux que possible. La vie était incroyable, pendant ces mois, quand j´ai pu voir ce processus magique. Et, un jour, c´était fini?juste comme ça, le moment que j´avais attendu depuis autant que je m´en souvienne est arrivé. Il m´a placée, par chance, face à miroir. Et quand je me suis regardée, je me suis sentie si ravie que j´ai cru que ma vie commençait. Je n´étais plus nulle, ni vide, ni blanche, mais à ce moment-là, pleine?pleine de vie, pleine de joies. Et le peintre m´a donné un nom: Les Bergers au tombeau d´Amyntas. Je ne savais pas qui était Amyntas, et vu que j´avais habité dans un placard auparavant, je n´avais jamais vu aucun berger. Néanmoins, j´ai cru que j´étais si belle que monsieur Guèrin n´aurait jamais pu me laisser partir. J´avais tort. Moins de deux semaines après, qaund la peinture s´est séchée, un homme et une femme, portant des vêtements de bonne coupe, sont entrés. « Je l´ai finie il y a deux semaines, » a dit l´artiste. « Elle est mon chef-d´oeuvre, la quintessence de tout ce que j´aie jamais essayé d´accomplir. » L´homme s´est gratté la tête, en me regardant. « Tu as dit la même chose quand tu as fini ?Phèdre et Hippolyte´, n´est-ce pas ? Je ne vais pas dépenser une fortune pour un mauvais tableau. » L´artiste a rougi et n´a rien dit. La femme a ajouté, « C´est pas mal, mai j´aurais voulu quelque chose de plus marquant. Est-ce que tu as d´autres peintures ? » « Non, rien d´autre n´est prêt... » La femme m´a regardée, a jeté un coup d´oeil sur son mari, et a dit, « Bien. Mille. Pas plus. » Guèrin était horrifié. Ensuite ils se sont mis à marchander, pendant que je le regardais avec tristesse. J´avais commencé à réaliser le vrai prix que je valais. Le monde est tombé, tombé, et j´étais impuissante face à ça. Qui suis-je, si pas un chef-d´oeuvre? À ce moment-là, tout ce que j´avais supposé s´est détruit. Ce moment quand j´étais simple et naive s´est évanuoi. Même maintenent, quand les conservateurs discutent de mes qualités, je ne peux pas reprendre cette époque. Le souvenir de ce jour-là est toujours là, en attendant de me rappeller que je ne suis rien que la peinture et la toile. C´est tout.
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| Jan Davidsz de Heem L'Eucharistie avec une guirlande de fruits
|  | 1648
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue étrangère niveau 1 3° prix Aleš Zapletal
Slovanské Gymnázium Olomouc Olomouc République Tchèque
| | | La musique des couleurs Je suis à Vienne, au Kunsthistorische Museum, passant ainsi le temps libre avant notre concert de ce soir. Je suis ici avec mes trois amis, Marco, Jeff et Dave, qui sont également les autres membres du groupe Tangerine Wolf. Ce matin, quand je leur ai annoncé qu´on allait au Kunsthistorische Museum, ils -surtout Jeff- m´ont demandé: -«C´est vraiment nécessaire, Mats ? -Bah non, ai-je répondu. Vous pouvez rester à l´hôtel si vous voulez. Mais j´y vais quand même.» Je savais qu´ils ne refuseraient pas de m´accompager. On est très amis, dans notre groupe. C´est vraiment nécessaire. Sans de bonnes relations, on ne pourrait jamais faire une musique aussi bonne que celle qu´on fait. Je regarde maintenant un tableau qui s´appelle «L´Eucharistie avec une guirlande de fruits» qui date de 1648 et qui a été faite par un certain Jan Davidsz de Heem. Je n´avais jamais entendu parler de ce peintre avant aujourd´hui. D´après ce qui est écrit à côté de ce tableau, il s´agit d´un peintre belge, né en 1606, mort en 1684. Pas trop d´informations en fait. Humm... Mais ce tableau... il est vraiment... Je regrette de ne pas avoir ma guitare ici pour exprimer ce que je ressens. Ce tableau ! Comme il est inspirateur ! Comme l´écriture complexe d´une chanson, seulement savoir le lire, le comprendre, le jouer. Je sais bien que les couleurs forment une musique. Chacune d´entre elle représente un certain instrument qui joue d´une façon très particulière. Si tu es assez attentif, tu peux même savoir de quoi parle le texte, comment il faut chanter, s´il y a beaucoup de paroles ou peu... Regarde bien ! Vas-y ! Voilà : ce tableau représente une chanson douce, lente, mais très optimiste, de laquelle surgit l´espoir. Sa base, c´est la guitare accoustique, combinée aux accords de piano. Ces deux notes forment la mélodie principale et sont supportés par une basse très voluptueuse, qui caresse l´âme de celui qui écoute. La batterie est nécessaire, mais sans ferveur aucune ! Seulement effleurer amoureusement le tambour et les cymbales avec les baguettes! Et les solos : le premier, celui de la guitare électrique, de nouveau sans fureur tapageuse, sans urgence, caresser les cordes ; l´autre, celui de la flûte, alto, je pense. Et aucun des deux n´est trop long, au maximum une minute au total. Les paroles -assez nombreuses- coulent comme une prière, font entendre leur thème dans l´oreille séduite du spectateur : les fleurs, qui sont l e symbole de la joie et de la paix. Chanter avec patience, scander chaque mot comme s´il était une petite fleur de ce grand bouquet, qu´on jette aux pieds des hommes pour les persuader d?arrêter leurs guerres qui n´ont aucun sens dans un monde où un tel miracle pictural et sonore existe. J´entends cette nouvelle chanson. Elle est couchée sur mon coeur et fera partie de notre prochain album. Oui, une fleur vient de naître : merci Jan Davidsz ! À partir de l´image: «L´Eucharistie avec une guirlande des fruits» de Jan Davidsz de Heem (code de l´image: 28405) inventé et écrit par Ale? Zapletal (17 ans) école: Slovanské Gymnázium Olomouc pays: République Tchèque
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| Claude Monet La Gare Saint-Lazare
|  | 1877
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 1 1° Prix Laure MARBOT
St sernin TOULOUSE France métropolitaine
| | | S´engouffrer dans les rues grouillantes de Paris, ne jamais s´arreter, suivre le flot tumultueux des corps qui se pressent, qui roulent les uns sur les autres comme emportés, impuissants, par les remous agités d´un océan de feu. Paris, les grandes avenues s´étirent à perte de vue, tandis que les hurlements presque mécaniques des commerçants vrillent l´air et ne s´estompent jamais. Je marche. Sur mon dos, ma palette, mes pinceaux, l´attirail capable de restituer le mouvement. Le mouvement! Je revois quelques tableaux vulgairement exposés dans les vitrines d´un boulevard, déjà fânés par une lumière artificielle qui étouffe les formes sans épouser la délicatesse d´une aube ou d´un crépuscule. Ce sont des caricatures, avec de larges applats trop obscènes qui embourbent la toile. Pacotille d´art qui la fige en un instant, à peine vécu que déjà périmé, achevé, et voilà le tableau pris dans la camisole de l´oubli. Ce n´est pas ça, trop lent, ils n´y sont pas. Mais je marche, traversant les places avec la rapidité d´une machine. Machine, au loin, les vapeurs se confondent avec le ciel. J´arrive bientôt. Je le sens. Je m´engouffre sous la terre, les pinceaux se mettent à craquer, épris d´une vitesse grisante. Ne pas s´arreter lors des bousculades, continuer à fendre la foule, le regard tendu en direction de l´unique rivage sur lequel, enfin, les hommes s´échouent pour un adieu, et repartent sans un sourire. Je suis une vague de fer, immense, houleuse, portée par une vie rapide, trop rapide pour la voir s´achever si facilement sous mes pas. La gare, enfin. J´y suis, au coeur du mouvement. Les autres n´y sont pas, trop lents! Une masse immense de tolle qui renferme les fumées légères, du fer et de l´acier partout, à perte de vue. Je m´installe fébrilement, il faut tout capter, ne rien omettre, il faut tout prendre. La violente lumière rend les ombres pesantes. Quelques silhouettes se détachent et s´enfoncent vers la ferraille monstrueuse. Mais si petites, si frêles! J´en ai le vertige; elles sont trop légères pour etre définies. J´ai peur de les soumettre à la pesanteur de mon pinceau, à cette matérialité obscène qui m´empêche de transcrire l´agitation du monde. Je tremble comme toutes les autres fois, sous le coup terrible du corps éventré dans lequel prolifère une vie mécanique, ouverte vers un ciel d´usine.Tout se mélange alors: dans ma tête je revois le charbon brûlant qui s´enflamme, les roues des cyclistes en mouvement, la frénésie des passants face à l´arrivée du train de Rouen. Je suis incapable de poursuivre mes traits et la gare finit par s´embrumer sous les touches successives d´une peinture sensuelle, mais inachevée. Du gris, j´en fais du bleu, puis du blanc; les nuages se mettent à fondre et se confondent avec les vapeurs fugitives. Je contemple la gare avec le regard avide d´un enfant qui désire capter la moindre des variations jetées par des fumées fantomatiques, par des ombres passagères et aveugles. Mes yeux me piquent un instant, cette hésitation se répercute sur le tableau: mon train, qui semble émerger de nulle part, vomit une fumée bleue entêtante, accrocheuse, au centre même de ma toile. Et tout autour de lui, le monde se délite, se rétréçit jusqu´au trompe l´oeil. Déjà midi, en face de moi, ce n´est plus la même gare, le soleil transperce la verrière et frappe les rails avec la violence d´un marteau chauffé à blanc. J´étouffe de chaud, étriqué dans mon petit costume rapiécé. Au loin, Paris s´effondre sous le plomb brûlant, les toits gris déversent une apocalypse de juin; je ne vois plus rien. Emportée par les fumées, ma toile ondule sous les derniers coups de mon pinceau hors d´usage. Ma vie, comme une ébauche de Sisley, en pointillée, mais vivante, terriblement vivante. J´emporte sous mon bras ma toile d´une heure, qui n´est déjà plus, qui ne pourra jamais plus être, mais le mouvement est là, inachevé dans les soubresauts d´un train en approche. Je me souviens. Les brumes de Londres s´alignent avec celles de Paris. Le hoquet avorté d´une peinture lisse, impuissante, face à la succession chaotique des trains et des sifflets, des voyageurs, des chapeaux, des chaussures vernies qui viennent frapper en cadence les pavés. Ils n´y sont pas, les autres, ils ne voient rien. Trop lents! Je marche; la gare St lazare inscrite dans mes veines comme un lieu de passage aux impressions fragmentées, inscrite en moi à jamais. La lumière et le mouvement, deux mots qui jonchent ma palette et se glissent entre mes toiles, toujours, encore. Je me souviens du soleil oranger aux reflets changeants: La nuit noire qui laisse place à la pénombre bleue du petit matin transi, encore en sommeil. Mais déjà, le cercle d´or fondu dépasse les navires et n´en finit pas de miroiter ardamment sur le visage irrégulier de la mer, sur laquelle voguent quelques silhouettes abstraites. Ils ne comprennent pas, ils n´y sont pas! Trop attachés à cette peinture lourde et possessive qui enferme ou cloisonne. Impression: soleil levant. Oui. La vraie vie, comme une succession d´impressions folles, ce sont mes tableaux. Je ne sais plus très bien si les fumées des trains qui giclaient dans l´air et sur ma toile n´avaient pas fini par se confondre, donnant naissance à un tissu de lumière précaire et instable dans lequel je me suis roulé jusqu´à me perdre, comme un des mes personnages sans visage, aux contours effacés, trop abstraits pour se peindre. | |
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| Eugène Delacroix Frédéric Chopin
|  | 1838
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 1 2° prix Gwendoline CARADEC
Lycée Silvia Monfort Luisant France
| | | Honnêtement, quand vous regardez ce tableau, à quoi pensez-vous ? Je vous imagine parfaitement, les sourcils froncés, la tête légèrement basculée sur le côté. « Pourquoi cet homme me regarde-t-il avec ces yeux tristes ? Et puis qui est-ce ? Sûrement un vieux misanthrope renfrogné. C´est déprimant. » Je suis d´accord. C´est déprimant. Et savez-vous ce qui est encore plus déprimant ? Ce vieux misanthrope renfrogné, c´est moi. Je m´appelle Frédéric Chopin. Sur ce tableau, j´ai vingt-huit ans. Difficile à croire, n´est-ce pas ? Cela dit, je tiens à préciser pour ma défense que lorsque j´ai posé pour ce tableau, j´étais malade. Pas particulièrement plus malade que d´habitude (j´ai toujours été plus ou moins malade), mais malade tout de même. Je n´avais pas l´impression que cela se voyait à ce point. Et pourtant, Delacroix a bien dû s´en rendre compte, sinon il n´aurait pas fait une peinture si sombre. Delacroix, c´est Eugène Delacroix, un bon ami. Je ne le connaissais pas depuis très longtemps quand il a peint ce portrait. Il faut croire qu´il me connaissait mieux que je ne le connaissais. Je l´ai rencontré chez Sand, c´est elle qui nous a présentés. Je suppose que c´est quelque chose que je dois porter à son crédit. Depuis, nous nous sommes séparés, George et moi. Je l´aimais, mais je ne suis pas certain que c´était vraiment réciproque. Bien sûr, elle manifestait de l´affection, si ce n´est de l´amour à mon égard, sauf que ce n´était pas le genre d´amour que j´aurais voulu recevoir d´elle. Elle me maternait. Peut-être que, quelque part, je sentais déjà, à l´époque, que cette histoire allait mal tourner. Peut-être que j´avais déjà un air malheureux. Peut-être que c´est pour cela que Delacroix a peint quelque chose de si sombre... Je suppose qu´on ne le saura jamais. De toute façon, aujourd´hui, je suis mort et lui aussi, alors c´est un peu trop tard pour que j´aille le lui demander. Enfin... après tout, c´est sans doute mieux de laisser planer le mystère. Et puis, je ne suis pas si curieux que cela. Vous ne trouvez pas qu´il a quelque chose de... d´inachevé, ce tableau ? Ca doit venir des traits qui ne sont pas nets. On dirait presque une simple ébauche. Et pourtant, je peux vous assurer que Delacroix a travaillé dessus pendant des jours et des jours. C´est amusant, c´est ce qu´on me disait, parfois, à propos de mes partitions. « Oui, mais là, ce n´est pas fini, n´est-ce pas ? Vous allez le travailler. » Et moi, dans mon for intérieur, sans jamais oser le dire à voix haute : « Est-ce que vous avez la moindre idée du temps qu´il m´a fallu pour le composer ? Oui, c´est terminé et oui, j´en suis fier. » Quand Delacroix m´a montré le tableau dans son atelier, je peux vous assurer qu´il n´était pas peu fier. Sur le coup, j´ai dû faire une drôle de tête. Je me suis dit qu´il devait me croire suicidaire. Mais en fait, c´est certainement une de ses plus belles réussites, même si ce n´est pas son oeuvre la plus connue. Regardez encore. A quoi pensez-vous ? Parce que moi, honnêtement, plus je le regarde, plus je l´aime, ce tableau.
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| Tétradrachme frappé de l'effigie d'Antiochus IV Épiphane
|  | vers 165 av. J.-C.
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 1 3° prix virginie cooke
Lycée Notre-Dame Mantes-la-Jolie France métropolitaine
| | | -« Qu´est-ce que tu en penses ? » -« Hum ... Je ne sais pas, rien d´extraordinaire. Cela semble tout rouillé ! » -« Moi, j´apprécie beaucoup ! » Chaque jour c´est la même chose. Une multitude de personnes m´observent sous toutes mes coutures et me jugent. Certaines me trouvent très laide, d´autres restent totalement indifférentes à ma vue. Enfin, il arrive que certaines personnes me trouvent très belle et me regardent avec des yeux ébahis. Qu´est-ce que je suis heureuse quand cela arrive ! Je passe la plus grande partie de mon temps à observer, c´est très enrichissant, vous savez ! De toute façon, je ne peux faire que cela, je n´ai plus d´utilité maintenant. Ma seule fonction est d´être une oeuvre d´art. Ainsi, vous pensez que je ne m´ennuie pas. J´observe les allées et venues dans le musée. Autant que je me souvienne, ma naissance fût douloureuse. Je suis née dans le feu, un homme fort me tapait à grands coups de marteau. Aïe, cela m´a fait si mal ! Mais fort heureusement, je n´ai plus connu la douleur après cela. Et, il est vrai qu´il faut souffrir pour être belle ! Cela en a bien valu la peine, mon profil d´Antiochus IV est vraiment bien réussi. Excusez-moi, mais je suis un peu narcissique. Ah, j´en ai vécu des choses ! Je suis passée de main en main, j´ai pu faire le bonheur de chacun. Ainsi, pendant une période, j´ai été très convoitée. Une fois deux hommes se sont même battus pour me posséder, vous rendez-vous compte ! J´ai fait la connaissance d´une multitude de personnes, ainsi j´ai pu découvrir en quoi consistait la nature humaine. Avec le recul, je me suis rendue compte qu´on ne m´aimait jamais pour moi-même mais seulement pour ce que je représente. Mais je me suis tout de même bien amusée. J´ai découvert des secrets que nul ne peut imaginé, j´ai aussi beaucoup voyagé. Mon meilleur souvenir, a été lorsque Jules César m´a eue entre ses mains. Appartenir à un personnage aussi légendaire, quel honneur ! J´ai même assisté à sa célèbre phrase ?A lea jacta est ?. Mais malheureusement j´ai perdu de ma valeur et j´ai cessé d´être l´objet de toutes les convoitises. Je me suis sentie tellement délaissée ! Mon dernier détenteur m´a perdu dans une forêt. Je suis restée là pendant des décennies. Seule, j´avais froid et ma beauté commença à dépérir. Oh mon Dieu, je vieillis, m´étais-je dit alors. Miraculeusement, un beau jour, un homme m´a trouvée et m´a sauvée. Après m´avoir refait une beauté, j´étincelais comme jadis ! Je pensais que j´allais reprendre ma vie d´avant, mais pas du tout. On m´emmena dans un musée. Pas pour y regarder les oeuvres mais avoir ma place. J´ai ma vitrine à moi toute seule ! Le temps s´écoule et les jours ne se ressemblent pas. - « Maman, c´est quoi ça ? » - « C´est une pièce de monnaie. Dans l´antiquité on l´appelait un tétradrachme. » - « J´aime pas !» Oui, décidément ce n´est pas tous les jours facile d´être une pièce de monnaie !
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| Moulin de Valmy
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 2 1° Prix Clément Teyssier
lycée Jean-Michel Lons le saunier France métropolitaine
| | | A Eiffel, dont les paroles bercent ce texte... L´arbre était là. Rien ne troublait son bien-être dans ce lieu de félicité où il reposait. Ses compagnons étaient plongés dans le même sommeil, doux abandon de la réalité. La terre dans laquelle s´enfonçais ses racines était douces. Ses frondaisons recouvraient le ciel entier ; elles se dressaient, comme d´étranges nuages aux formes tourmentées agrippant la voûte céleste. Au loin, il voyait le Moulin tourner, ses larges pales établissant un continuel cycle. Ce Moulin était l´archétype du moulin de campagne : tout en bois sombre et massif, il se dressait à l´horizon de l´arbre tel une sentinelle des temps oubliés, sentinelle s´évertuant à maintenir son mouvement sur la colline. Mais ce moulin n´était pas qu´un simple moulin ; c´était le Moulin. Ce Moulin, l´arbre avait beaucoup de mal à le percevoir ; car, en fait de moulin, le Moulin n´avait que la forme et le nom. C´était un pilier, une tour. C´était lui qui régissait cet univers, ayant la mainmise sur tout ce qui le compose, sauf à la limite, sur une mince rangée d´arbres plantés dans un champ, pourtant chair de sa chair, dont seul un d´entre eux semblait avoir, à la limite de son esprit, la conscience d´exister... Car l´arbre était différent de ces congénères. Il transcendait son statut d´arbre d´une façon que la compréhension ne peut saisir. Il commençait à s´élever au dessus de la masse, comme la Colline et le Moulin avant lui. Son âme s´élevait vers des horizons nouveaux ; juste, libérée, affranchie. Il lui venait alors des pensées (quand le soleil barbare darde ses rayons) étranges, et sans signification en ce lieu. Car ici, seul le Moulin pensait. Lui seul était sensé les protéger face (pianote l´impossible musique du silence) aux multiples et innombrables créatures qui hantaient sans cesse les alentours de la Plaine. Ses aberrations innommables étaient la seule chose qui retenait l´arbre dans sa furie face au Moulin ; lui pouvait, en dépit de tout, contenir ces horreurs (on a les yeux trop écarquillés pour être vivant) à la limite de la Plaine. Cependant l´arbre sentait monter en lui une force sans égal et percevait d´une indescriptible façon la confrontation proche. Bientôt lui aussi pourrait se battre ; bientôt lui aussi serait en mesure de maintenir les Oubliés à distance de la Plaine. Et alors s´ensuivrait sa confrontation avec le moulin ; la terre vibrait déjà (POUR ETRE VIVANT) de l´énergie délivrée par ce duel de titan. Déjà (tombera) (tombera pas) on entend les chocs incommensurables, au loin de l´horizon de l´avenir. Et enfin on perçoit comme une impression (frôlons la folie au vieux monde bancal) de déjà-vu si forte qu´elle ne peut provenir que du Moulin. Et enfin on sent que l´histoire va se répéter, que cette ascension n´est que la dernière d´une longue série (des frelons sur la nuque et des sens à rebrousse-poil) et qu´alors ce lieu où les mondes frémissent en coeur a déjà été le théâtre de maintes et maintes manifestations. Et enfin on entend au loin le cor sombre du déclin du Moulin, de cette structure aujourd´hui obsolète, et on sent que bientôt la Plaine tremblera sous le joug de son nouveau maître. L´Arbre. Clément Teyssier.
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| Claude Monet La Gare Saint-Lazare
|  | 1877
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 2 2° prix Marie-Agnès THIEBAUD
Lycée Français de Séoul Séoul Autre
| | | Il m´épie et me scrute sans relâche. Le poids de son regard sur mes amples arches devient difficilement supportable. Il ne sait la chance qu´il a de pouvoir ainsi m´observer. Je ne peux le voir et pourtant je devine tout de lui. Il se tient debout, immobile, seuls les poils de son pinceau ondulent légèrement au rythme des courants d´air qui me transpercent. Ses yeux ne me quittent plus. Jamais je n´ai senti un regard aussi intense. Pourtant je connais cette façon de regarder, d´admirer. Souvent, alors que des talons aiguisés s´avancent sans pitié sur mon sol, de bien plus lourdes chaussures leur lancent de telles demandes implicites. Je n´attacherais que peu d´importance à cet homme si c´était la première fois qu´il venait en mes murs. Seulement je dois m´habituer au fait qu´il aime à tenter de capturer mon image, de me voler sans autorisation un peu de mon essence. Mon plus grand trouble tient sans aucun doute de son silence et de son inertie. Hormis le léger frottement de son pinceau sur la toile, tout me porte à croire qu´il attend. Je sais comment reconnaître l´attente : un tapotement nerveux et continu, souvent du pied droit. Si la personne désirée ne vient finalement pas, on observe deux sortes de réaction. Le pas se fait rapide et saccadé ou il se traîne le plus lentement possible, espérant jusqu´au bout que l´on le rattrapera : voilà l´amoureux transi. Pourtant rares sont ceux qui attendent sous ma protection. Ils avancent la plupart du temps, pressés, sans même jeter un oeil à mon énorme carcasse d´acier. Alors que peut me trouver cet homme ? Je ne le saurais sûrement jamais. Je ne peux tout de même m´empêcher d´être flattée. Voila bien l´unique fois depuis que je me dresse fièrement face à la place de l´Europe qu´on m´attache tant d´importance. Ce regard me permet d´exister pour la première fois aux yeux d´un homme. J´oublie le jour de mon inauguration, il est vrai. Tout est si différent aujourd´hui. J´étais une formidable innovation, me voici un vulgaire abri pour train. Peut-être souhaite ce peintre me rendre ma dignité première .Peut-être a-t-il lui aussi connu la déchéance et souhaite prendre un nouveau départ. Je rêve de pouvoir communiquer avec lui, de savoir ce qui le pousse à venir depuis plus de huit jours tous les matins pour m´observer avec tant d´attention alors que je suis incapable du moindre mouvement. Il m´arrive de me demander s´il a compris comme je l´ai fait il y a bien longtemps que quoi que ma vie sera infiniment plus longue que la sienne, elle ne sera éternelle. Aussi, il emprisonne sur cette toile ma jeunesse, ma vie, ma condamnation à attendre les passagers et les trains, sans jamais pouvoir monter dans l´un d´eux. Mon peintre semble exaspéré. Son corps s´affaisse, ses pieds semblent vouloir s´enfoncer dans le parterre gris. Le souffle de son soupir parvient jusqu´à moi tant il est sincère. Je sais qu´il voudrait pouvoir dans son oeuvre expliquer ma souffrance et ma frustration mais il n´y parvient pas. Le métal ne pleure pas. Déjà il se penche et son cartable de cuir vieilli s´éloigne de mon sol. Le chevalet me quitte aussi. Tout m´abandonne, cet homme était ma seule compagnie. Il ne reviendra pas demain, sa démarche est bien trop lourde. Il est sept heures et déjà l´activité recommence après une nuit de calme. Soudain je le reconnais. Son pas est léger, comme au premier jour. Il s´installe tranquillement et je sens alors un souffle d´espoir m´atteindre. Et voila que déjà, il m´épie et me scrute sans relâche.
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| Francisco de Goya y Lucientes Saturne dévorant l'un de ses fils
|  | 1820-1823
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 2 3° prix louis-stephane mazzocato
Marguerite de Navare Bourges France métropolitaine
| | | 2ème cas : « Vous donnez la parole à l´image elle même. Elle raconte comment elle est née mais aussi son destin d´image. » Je suis né quelque part entre 1819 et 1823, avec 13 autres soeurs. Toutes comme moi : des fresques conçues dans un but précis, peintes toutes les treize d´une manière précise et identique sous le coup de la même inspiration. Nous partageons cette absence de lumière dans nos univers, ces traits caricaturaux ainsi que ces visages grotesques et animaux. Tous nés dans le même lieu et de la même façon. Créés à l´huile al secco, peintes à même les murs en plâtres de la Quinta del sordo (Ferme du sourd en français), la demeure de mon créateur. Mon corps est une gamme chromatique se réduisant à des teintes ocres, dorées, terreuses, grises et noires. Et si ma tête possède ces mêmes teintes, elles sont cependant occultées par mes deux grands yeux écarquillés. Je partage ce point avec nombre de mes soeurs mais c´est sur moi que ce détail est le plus visible. Car mes grands yeux écarquillés expriment l´horreur de dévorer son enfant. L´effroi extrême de la situation à laquelle j´en suis réduite. Devoir dévorer la chair de ma chair pour ma survie, si je ne le fais pas c´est moi qui serais alors destiné à mourir et je n´ai donc aucune alternative. L´envie de représenter le pire vient de la maladie dont était rongé mon créateur, quand la folie a commencé à le gagner. Il a perdu l´envie de représenter la beauté de l´homme et de la nature pour en faire ressortir le pessimisme rongeant l´être de l´intérieur et l´envie de représenter la vie dans son intégralité sans en écarter les cotés les plus désagréables voire à les mettre au premier plan s´est emparée de lui. Quelque part, je ne suis que la représentation du mot pathos, ce mot aussi vague que puissant signifiant aussi bien la souffrance que la passion. L´obsession de représenter de ses mains le pire, de représenter la terreur et la quintessence de l´horreur à laquelle nous sommes tous confrontés un jour. La maladie pour mon peintre, le cannibalisme pour moi. Que se passa-t-il, à l´époque, dans l´âme de mon peintre pour expliquer ma création ? La folie ? Surement plus que ça. Mais est-ce qu´un homme à la fin de sa vie, abattu moralement, psychologiquement et physiquement par la maladie, et rongé continuellement par le désespoir peut encore avoir l´envie de représenter une quelconque beauté ? Des coups de pinceau donnés par un corps malade à défaut de représenter la maladie dont-il est question peuvent se montrer assez intenses pour inspirer aux inconscients posant les yeux sur moi l´horreur du quotidien quand les mots définissant une vie sont l´horreur ou la folie. Il faut voir plus loin que ma chair et que mes yeux pour voir en moi le reflet de Goya, cet homme dont le talent n´égale que sa folie créatrice et destructrice faisant de sa vie un enfer et de ses toiles des merveilles. En tant que sa création je ne suis peut être pas objective, disons juste que j´ai eu la chance de connaître cet homme et de partager une part de la Nemesis qui consumait sa vie, et par la même occasion de la soulager. A croire que les grands artistes ne peuvent finir leur vie paisiblement, que le talent a un prix et que ses hommes dont les oeuvres restent à jamais gravées dans les mémoires doivent le payer un jour ou l´autre. Et c´est ce qui différencie les artistes des hommes, que de continuer à créer même si la vie a un goût si amer que le quotidien devient un défi de chaque instant et qu´on ne parle pour ces hommes plus de vie mais de survie. Mais si Maupassant n´avait pas était fou, et si Dvorak n´avait pas était sourd, alors peut-être n´aurait-il jamais atteint la quintessence de leur art. La destinée d´artiste, d´être rongé par un mal, ne peut-il finalement pas être perçu comme un cadeau divin ?
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| Eugène Fromentin Chasse au faucon en Algérie
|  | 1862
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 3 1° Prix CATHY GUIRRIEC
Collège Sainte Clotilde Amboise France métropolitaine
| | | Homme d´Algérie. Midi passé. Le soleil est à son zénith et ses rayons tapent fort sur nos têtes. Le ciel est d´un bleu troublant. Heureusement, le faucon est revenu. L´offrande ramassée, le retour au village ne saurait tarder. La matinée a été éprouvante. De plus, cet homme qui nous suit et nous peint commence à m´agacer. Mais je garderai le sourire, quoi qu´il m´en coûte. La chasse au faucon fait partie de moi. Il y a déjà neuf ans que je me joins aux hommes de la maison sur les plateaux. Tout a commencé le jour de mon treizième anniversaire, quand mon père s´est présenté à moi avec un jeune rapace sur le bras. Il me fit jurer de le dresser à la manière de nos ancêtres et me remit alors mon premier faucon. Je le suivis ensuite dans l´écurie où il me confia son cheval le plus endurant, un alezan fier et fougueux qui m´accompagne encore aujourd´hui. Tous ceux qui m´entourent me sont proches. Certains sont mes frères, mes cousins, d´autres mes serviteurs, mes valets, mais tous se savent égaux en ce matin de chasse. Ils resteront là, figés sur ce tableau que l´inconnu s´empresse de terminer. A son envouement, je sais au moins qu´il ne critiquera pas mes moeurs, contrairement à certains occidentaux. Je ne les comprendrai jamais. Notre chasse n´est pas comme une traque étrangère, elle nous honore, mon peuple et moi, depuis des siècles. Grâce à elle, nous vivons heureux, vendant le gibier et mangeant à notre faim. De plus, j´aime fuir le hameau pour rejoindre les terres éloignées. Durant ces longues échappées, je m´imagine dans un autre Maghreb, une vaste région, paisible et bouleversante à la fois. Quand on pense Algérie, on voit déjà ces grands espaces enchanteurs. Ici, les hommes savent que l´Afrique n´est pas toujours faite de sable et de roches. L´horizon est vert et le sol fertile. C´est comme un rêve qui vous emporte doucement. Vous traversez ces collines arborées, l´herbe vous paraît agréablement molle. Au beau milieu d´un nulle part qui vous semble infini, vous réalisez à quel point chasser peut être simplement inoubliable. Levez les yeux. Voyez-vous vraiment les aigles en plein ballet aérien ? Ces paysages, cette harmonieuse nature, vous paraît-elle réelle ? Vous êtes en Algérie. C´est certain, le ciel se découvre lentement, il vous aveugle toujours plus. Pourtant, tout ceci n´est qu´une illusion et bientôt vous vous réveillerez. Bientôt, mais pas encore.
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| Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson Portrait de Jacques Cathelineau, général Vendéen
|  | XIXe siècle
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 3 2° prix Louis Breteau
Lycee Francais Charles de Gaulle London Royaume-Uni
| | | LOUIS BRETEAU CONCOURS : Image Imaginaire Je me réveille enfin de mon sommeil imperturbable, après ces longues années passées à dormir à attendre que cet homme qui me façonne nuit et jour durant, depuis si longtemps, me sorte de cet état de transe. Ça y est, je suis fini, prêt à être exposé. Il me semble que de toute ma courte vie, aujourd´hui est le jour le plus important et je crois n´avoir jamais été si extasié. J´entends soudain une voix à mes pieds: « Anne-Louis, dépêche-toi ou nous arriverons en retard.» Une autre, plus loin, lui répond : « Voilà, voilà j´arrive! » Cette deuxième voix, je serais capable de la reconnaître entre mille. Elle m´a souvent bercé, les soirs glacés d´hiver, elle a été pour moi une caresse, durant les jours chauds d´été, et encore aujourd´hui, elle est pour moi, l´incarnation d´un être paternel que je n´ai jamais eu. Je sais dorénavant que ce père qui m´a créé, cet homme qui a transformé le spectre que j´étais en jeune homme de belle carrure, et que je devine irrésistible, se nomme Anne-Louis. Ce prénom, je pense d´ ailleurs l´avoir déjà rencontré quelque part. Je cherche, scrupuleusement dans chaque coin et recoin de mon petit espace vital. Je le trouve enfin. Il est là, sous mon pied gauche. Je me penche pour lire: « Anne-Louis de Girodet de Rossy-Trioson ». Qu´il est beau ce nom, c´est celui de mon père, de ma famille, c´est le mien. Ou du moins, je le crois encore. Soudain, je me sens léger comme une plume, j´ai l´impression de voler et pour cause: deux hommes à mes pieds, me portent. Quel luxe ! Je n´en reviens pas. Je reconnais tout de suite l´un d´eux. C´est lui, c´est mon créateur. Mais je ne parviens pas à identifier le deuxième. Pourtant, sa tête me semble si familière... Nous arrivons dans la rue. C´est bien la première fois que je sors de la maison. Je suis d´ailleurs très vite ébloui par les débordements de couleurs. Deux enfants s´arrêtent devant mon passage et paraissent me dévorer des yeux. Suis-je si beau que cela ? Les rues sont bondées et mes deux petits porteurs ont bien du mal à avancer. Tant mieux. Je peux enfin admirer ce monde qui m´a été caché pendant si longtemps. Mon coeur est empli de liberté. À ma droite, un cordelier répare de vieux sabots. À ma gauche, j´entrevois un étal de légumes: j´y découvre des fèves et ces tubercules, fraîchement rapportées des Amériques et très à la mode appelées ?patates´ ou même ?pommes de terre´. Mais mon émerveillement vacille à la vue d´un grand bâtiment, un château, si richement décoré que je n´ose pas rentrer de peur de souiller le calme et le luxe qui y est installé. Toutefois, on m´y fait pénétrer de force, contre mon gré. Je passe à travers les salles, toutes plus belles les unes que les autres. L´or semble y abonder. Mon père et son compagnon arrêtent enfin leur course effrénée devant un miroir de l´envergure d´un mur et si finement travaillé qu´il semble être irréel. Je vais pouvoir découvrir à quoi je ressemble, les traits de mon visage, ma morphologie. Je lève les yeux : mon corps est bien comme je l´ai imaginé. Il est saillant, musclé et élégant. Je pose ensuite mes yeux sur le reflet de mon visage. C´est réellement la première fois que je peux admirer mes traits, mais ceux que je découvre, il me semble que je les ai déjà vus auparavant. Quand? Ou? Je ne sais pas, je ne m´en souviens plus. Je cherche au plus profond de mon existence. Et bientôt dans a tête, des mots nouveaux résonnent: Révolution, Chouans, Bleus, République... Je regarde autour de moi, dans cet espace qui pour tout spectateur paraît si vide, tandis qu´en réalité, il regorge de paysages tous plus sublimes les uns que les autres, mais que moi seul peux admirer. Je me retourne. La cache, derrière ce qui paraît être un cimetière, j´entrevois un drapeau blanc, symbole de la royauté. Ah! Si je tenais le gredin qui tenait cet étendard en main, je prouverai à tous que moi aussi, j´ai soif de liberté, d´égalité, de fraternité. Je me retourne vers le vrai monde, et de nouveau je m´inspecte, tel un médecin auscultant un malade. La! À ma taille! Je ne peux retenir mon horreur. Ce petit foulard que je porte en guise de ceinture, ce foulard blanc me permet instantanément de me reconnaître. Je ne suis pas destiné à être un Bleu comme je l´aurais souhaité, non. Me voilà Vendéen! Me voila un traître à ma patrie, à la France! Quelle horreur! Comment mon père a-t-il pu faire cela, a moi, son propre fils! C´est donc un triste Chouan que je suis? Oui, c´est cela. Je prononce un nom, involontairement: Jacques Cathelineau. Serait-ce le mien? Oui je le crois bien. Mon coeur s´alourdit, ce jour qui s´annonçait si beau est maintenant assombri. Non je ne me laisserai pas faire! Oui c´est cela. Et d´une voix grave, qui me semble inconnue, je crie de toutes mes forces: «Vive la France, Vive la République !»
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| Gustave Courbet L'Atelier du peintre
|  | 1855
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 3 3° prix idris fombonne
Michelet Vanves France métropolitaine
| | | L´atelier du peintre Je n´étais encore qu´un lycéen. Déjà, je passais mes après-midis dans les vastes allées du musée d´Orsay. Je manquais mes cours, insane perte de temps qui absorbait ma vie entière - croyais-je. Disons surtout que je trouvais bien plus agréable de m´adonner à ma passion favorite, l´art sous toutes ses formes, que de supporter tant de longues et ennuyeuses heures de mathématiques ou de physiques... L´étroite touffeur des salles de classe m´oppressait, alors qu´au musée il y avait énormément d´espace en permanence, même lors de la journée du patrimoine, c´est vous dire !... Et puis-vous allez sûrement être d´accord avec moi : les statues ! Ah ! Rien ne vaut toutes ces magnifiques statues ! Tandis que nous, élèves, nous sommes obligés de supporter à longueur de journée les abominables et répugnants faciès de nos chers professeurs... Cela me rappelle ma toute première visite au musée d´Orsay. Je frissonai de bonheur à l´idée de me balader dans cette ancienne gare, située tout près de mon lycée ! Ah ! Si on l´avait détruite, que serais-je devenu ? J´aurais dû supporter tous ces cours qui m´accablaient ! Une après-midi que j´étais avec mon ami - un ami qui, obsédé par toutes les choses qui me répugnaient, était toujours à l´affût d´une image érotique -, mon ami donc me proposa d´aller voir l´Origine du Monde de Gustave Courbet. Je me doutais de ce que cela pouvait être, je me dis que je pourrais agrandir ma culture en découvrant à cette occasion de nouveaux tableaux... Lorsque nous fûmes arrivés dans la salle, je vis mon ami tout en sueur. Il s´écria en s´arrêtant devant le fameux tableau par lequel je fus profondément choqué ! Il fallait vraiment être de nature dérangée pour apprécier ce genre de tableau émoustillant... Je laissais mon ami se vautrer sur ce tableau obscène et je partis à la recherche d´autres peintures... Mais à peine étais-je sorti de la pièce confinée que mon regard se posa sur un immense tableau. Je m´approchai pour voir le nom de l´oeuvre et je lus : l´Atelier du peintre. Il était magnifique. J´étais fasciné. Courbet se révélait au grand jour, non comme le peintre d´un vulgaire tableau, mais comme celui d´un tableau reflétant enfin tout l´univers maussade et sombre des artistes tant négligés à l´époque. Courbet se révélait donc au grand jour enfin surtout à moi en tant que peintre égocentrique, car il mettait toute la lumière sur lui. Il prenait grande attention au tableau qu´il peignait. Il représentait la nature - un bon moyen, pour les spectateurs, de s´échapper de son atelier lugubre. Je restais longtemps, comme paralysé, devant la toile maculée de tâches sombres. Je ne sais pourquoi, mais je trouvais remarquable l´interprétation de Courbet pour décrire toute cette atmosphère pesante qui régnait... Et les personnages avaient l´air si abattu. Le tableau faisait sincèrement penser à un enterrement. Un véritable chef-d´oeuvre à mon goût ! Figé par cette oeuvre splendide, je décidai de m´asseoir sur un banc à côté d´un vieux monsieur qui se pencha vers moi et me dit : « Je suis sûr que tu n´as pas tout vu dans ce tableau ! Tiens, par exemple, tu vois cette tache blanche au-dessus de Baudelaire, l´homme en train de lire, et bien, c´était l´ex-compagne du poète, et c´est sur son ordre que Courbet a été obligé de l´enlever en peignant par dessus ! Ce qui a donné cette tache étrange ! Mais tu sais, c´était courant à l´époque. Un autre exemple, ce tableau : l´Homme blessé, et bien avant, il y avait une femme sur Courbet ; mais, lorsqu´elle le quitta, il la retira, et mit du sang à l´endroit où se trouve son coeur pour montrer la blessure que cette séparation lui infligeait. » Je me mis à rêver des amours malheureuses...
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| Henri Rousseau, dit le Douanier La Charmeuse de serpents
|  | 1907
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 2
1° prix Région Centre Alice Colsaët
ycée Charles Peguy Orléans France métropolitaine
| | | La charmeuse de serpents Le
vieil homme ouvre la porte, ouvre le placard, sort de sa cache un cadre
léger enveloppé d´un papier jauni et rêche. Il ne lui semble plus aussi
hors de portée. Non qu´il n´ai pas su où la toile était dissimulée,
mais qu´il parvienne enfin, peut-être, à la retrouver au fond de lui
même. Après toutes ces années il tente de faire revenir ce jour où il
avait écorché, avec un pinceau, la matière ondulante et aléatoire dont
sont faits les songes. Fier et acharné, il s´était condamné au tourment
pour le reste de son temps... Il s´était réveillé en tombant, avec
le goût d´arrachement éprouvé par le somnambule qu´on ramène
brusquement à la vie, au risque de le rendre fou. La même angoisse, le
même désarroi, et le sifflement à ses oreilles de ce rêve, filant au
loin dans le train de l´oubli. Il avait pourtant produit sur lui une
impression si grande, tant qu´il croyait pouvoir, en fermant les yeux,
avançant d´un pas dans sa pensée, le retrouver à nouveau. Il s´était
levé, toujours les yeux fermés, pour faire revenir ce songe au travers
de la toile. Une ombre chaude, des formes veloutées, des reliefs
doux se découpant dans une lumière de fin de jour, où commençait
d´apparaître une lune pâle. Les animaux regardaient, calmes, il y avait
plusieurs serpents, et une femme semblable à eux. Qui était-elle ?
Le monde entier s´échappait d´elle. Elle tenait entre ses lèvres une
flûte dont s´échappait une mélodie simple et fluette, envoûtante. Voilà
que la musique s´en mêlait ! Il se dégageait aussi une odeur d´herbe et
de terre mouillée, le souffle du vent agitait les feuillages, se
confondant avec les longs serpents qui semblaient de grosses lianes
tranquilles dans la fraîcheur du soir. Leurs ondulations suivaient,
hypnotiques, celles du corps sombre et sauvage de la femme. Elle ne
portait pour tout vêtement que ses cheveux dégringolant dans son dos et
un serpent alangui qui reposait sur ses épaules. C´est d´elle que
partit la première esquisse, elle était le centre de tout, le mystère,
sa silhouette à peine effleurée et ses yeux brillant dans l´obscurité.
Le jeune peintre croyait la rapprocher, elle s´éloignait de lui. Les
rêves n´aiment pas être plaqués au réel comme on plaque un ennemi à un
mur. Les rêves sont d´étranges fluctuations, des affleurements
diamantins qui apparaissent et disparaissent, scintillants,
insaisissables... quelle folie que d´avoir voulu l´emprisonner ! De
vouloir peindre ce qu´on devrait se contenter d´effleurer, sans même
oser le rappeler à sa mémoire ! Car les songes, au fond, finissent
toujours par retourner d´où ils viennent. Que peut l´artiste, talent
dérisoire, face au rêve qui se déforme et s´efface ? Pourtant,
jour après jour, il avait retouché le premier jet. De la passion qui
n´avait cessé, inexorablement, de décroître, ne restait que le regret
de ne pouvoir même se la rappeler. Et avoir devant lui l´image qui le
ramène à son tourment, l´image qui n´aurait pas dû exister, car ce
n´est pas elle, ce n´est pas non plus quelqu´un d´autre... C´est une
vision mutilée, profanée, qui malgré tous ses efforts ne signifie plus
rien ! Il comprend alors pourquoi il n´a pu se résoudre à l´exposer. Ceux
qui plongeraient dans le tableau seraient happés par le rêve...
peut-être pourraient-ils la retrouver, s´en trouver plus proche que lui
ne l´avait jamais été, libres, libres d´imaginer, tandis que lui était
condamné à ne plus pouvoir se souvenir... Pourtant, s´il n´y avait
pas eu le tableau, il l´aurait complètement oubliée. Cette souffrance,
ce regret, n´était-ce point elle ? Ce désir pouvait-il signifier
quelque chose ? Il l´avait enfermée, étouffée sous la poussière.
Lui-même se savait malade, près de mourir. L´exposer, c´était la
libérer par d´autres imaginations. On allait trouver le tableau, elle
vivrait. Lui allait mourir. La charmeuse de serpents le laisserait-elle
revenir dans ce lieu de musique et d´apaisement dont elle était le
coeur brûlant, la flamme vivante ? Si seulement elle était libre,
pourrait-elle le lui permettre ? Ce serait la dernière ligne de
son testament. Il plongea ses yeux dans ceux du tableau, les ferma. Il
avait l´impression qu´en avançant la main, il pourrait la toucher du
doigt...
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| | | | | © ImageImaginaire 2009 |
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Narcisse
|  | Ier siècle apr. J.-C
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 3
2° prix ex-aequo Région Centre Nicolaudie Camille
collège des Capucins Chateauroux
| | | Narcisse Narcisse. Beau. Hypnotisé
par la beauté de son reflet dans l´eau, il reste assis, au bord de
cette fontaine, à contempler ce que jamais il ne pourra avoir, son rêve
inaccessible perdu au fond de l´eau. Ses traits sont brouillés par la
traversée des âges, abîmés par le temps. Pourtant, on en décèle la
perfection. Narcisse. Seul. Autrefois très entouré,
pourtant. Filles ou garçons, tous attirés vers lui, mais tous repoussés
avec la même indifférence. Ont tenté de lui prendre son coeur les plus
belles nymphes et les hommes les plus beaux, sans y parvenir.
Maintenant, seules trois personnes subsistent auprès de la fontaine :
Narcisse, son double phantasmatique, et Eros, observant la scène sans
intervenir. Narcisse, lui, n´en voit qu´une. Ce reflet insaisissable,
qui lui renvoie à son tour désintérêt et froideur, ceux-là mêmes dont
il fait preuve autrefois face à ses prétendants. Narcisse. Rêveur. Il
tient encore à la main la lance qui lui servait à chasser. Désormais,
elle lui sera inutile.Réfugié dans son monde de fantômes, il en oublie
jusqu´à se nourrir. Tant qu´il peut admire l´objet de ses désirs, peu
lui importe. Sans conscience de ce qui l´entoure, il est heureux. Il
sait que s´il mourrait, son corps reposerait à côté de cet être cher. Narcisse. Perdu. Jamais il ne s´est vu dans un miroir. Jamais on ne lui a enseigné le sens du mot reflet. Toujours on lui a caché son visage, on l´a empêché de savoir qui il était. Mais un jour, en se penchant au bord de l´eau, il a scellé son destin. Personne ne pourra maintenant l´arracher à sa contemplation, pas même la mort. Pour lui échapper, il est devenu fleur. Narcisse
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| | | | | © ImageImaginaire 2009 |
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| Élisabeth Louise Vigée-Lebrun Madame Vigée-Lebrun et sa fille
|  | 1789
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 2
2° prix ex-aequo Région Centre guillem aubry
Lycée Pierre et Marie Curie 36000 CHATEAUROUX France métropolitaine
| | | Comme je t´ai aimée ma très chère Jeanne-Julie-Louise ! Comme je garde
le regret de notre différent qui nous a éloignées l´une de l´autre. La
peinture m´a permis d´immortaliser la tendresse qui nous unissait. En
renvoyant notre portrait, toi m´enlaçant, je me remémore cette année
1789, veille de la Révolution Française. Ta fraicheur avait été admirée
au salon des peintres de 1785. déjà la reine Marie-Antoinette
qualifiait les peintres comme David de révolutionnaires. Nous avions la
même sensibilité, notre souveraine dédaignant les froides
représentations s´inspirant de l´Antiquité Romaine. C´est vrai que les
artistes de la Renaissance comme Raphaël m´attiraient et que j´adorais
Rubens. Grace à toi ma fille, je suis devenue experte à peindre les
enfants à tous les âges, à capter leur charme et leur grâce. Combien ce
tableau rend notre attachement visible, combien le sentiment qui émane
de lui me touche. J´avais le même âge que la reine et le même amour de
nos enfants. Les femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées.
Toi morte depuis 1819, il me reste le souvenir de cette toile parmi
tant d´autres. Je crois que cette peinture a fixé tout ce que je
voulais exprimer : ta douceur et le rêve de nos espérances même si la
mode était à l´habillement grec, j´aime le dépouillement et la
simplicité de cette oeuvre. J´ai préféré une mise en page sobre et une
gamme de couleur restreinte pour mieux mettre en valeur notre tendre
affection. Je me perds encore dans tes grands yeux sombres, dans ton
visage rond de petite fille. Tu connaissais mon gout pour le négligé
élégant des costumes. Je regrette cette période raffinée; mais ce
bouleversement qui m´a poussée à l´exil m´a permit de séjourner à Rome,
à Vienne, à Londres et hélas à Saint-Pétersbourg, lieu de notre
discorde après ton mariage. Je me trouvais laide, moi que l´on
qualifiait être l´une des plus belles femmes de l´époque. J´ai
voulu symboliser l´harmonieux équilibre de notre amour dans cette
composition pyramidale. Mais ce côté statique, je l´ai atténuée grâce
aux courbes de nos bras enlacés. Et ces dernières conduisent en spirale
à nos deux visages, le tien se lovant dans le creux de mon cou. Je
ressens tout l´amour maternel qui se lit sur mes traits et le naturel
de ton élan. J´ai choisi cette vue frontale et rapprochée dans ce but.
Merveilleux miroir qui reflétait notre pose et notre union. Pour
moi, le temps s´est arrêté, dans cette lumineuse ambiance, presque
divine. Ce clair-obscur, je l´ai créé comme un halo autour de nos deux
silhouettes. L´impression de notre intimité est rendue par le vert
velouté dominant assorti à ta robe et mon voile. Le rouge de ma
ceinture et de mon bandeau ainsi que notre carnation ravivent notre
présence et notre complicité. Tu n´es plus mais je n´ai cessé de
peindre. Je laisse 660 portraits et 200 paysages. Ici à Louveciennes,
où j´écris mes souvenirs, j´aime suivre le cours de la Seine. Mon
entrée à l´Académie Royale de peinture en 1783 est bien loin déjà. Ton
père qui était demeuré à Paris a pu sauver cette toile en participant à
la création du Muséum central des Arts de la République. Ainsi, je
te parle aujourd´hui avec toute la chaleur de mon coeur. Je veux
oublier les attaques diffamatoires de cette année 1789 et notre fuite
en diligence pour ne garder que les meilleurs moments de notre
existence à cette époque révolue. J´ai conservé mes convictions
monarchiques qui m´ont éloigné pendant douze ans de France. Je reste
convaincue que tu entends ma solitude et la détresse de t´avoir perdue,
même si nos relations sont restées tendues. Je n´ai pas retrouvé le
bonheur de peindre pour l´empire et c´est, entourée de mes amis, que
j´attends de quitter ce monde que le dessin et la peinture dès mon plus
jeune âge ont illuminé. Ici, je repose.
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| | | | | © ImageImaginaire 2009 |
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| Giulio Romano Polyphème
|  | 1525-1535
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| | « des mots pour voir » édition 2007/2008
Français langue maternelle niveau 1
3° prix Région Centre Charlotte Houssineau
Mermoz Bourges France métropolitaine
| | | Polyphème Ce
cher Giulio Romano, il s´est installé devant sa toile, prêt à me
dessiner et à me peindre dans toute ma splendeur. Je me suis posté sur
mon rocher, et j´ai pris la pose la plus avantageuse possible. Ma jambe
gauche, celle dont les muscles sont les plus joliment dessinés, est
posée sur le rocher ; je m´efforce de la mettre en valeur. Ma jambe
droite, j´ai préféré la cacher derrière ma massue. Je me tiens droit,
fier de mon image. Je me suis fait beau pour cette peinture, j´espère
qu´il la réussira. Je me sens grand et imposant sur ce rocher. Je serre
dans ma main gauche ma massue fétiche, elle représente ma force, ma
violence qui va bientôt éclater, tandis que de la main droite, je tiens
une flûte de Pan, signe de mon amour éternel pour la campagne et pour
ma vie de berger. J´ai écrit un poème pour Galatée, je l´ai fait avec
amour : Oh ma dulcinée Laisse moi t´aimer Laisse moi t´enlacer
Laisse moi le tuer Et faire de toi ma bien aimée De mon oeil unique je
t´admirerai De ma force je l´aplatirai Avec toi je me marierai De mon
seul oeil je te surveillerai Ma vie avec toi je passerai Mais à cet instant, je ne pense plus à ma flûte, je la mets à l´écart. Tout doit laisser place à ma massue, à ma force. J´ai
incliné la tête pour me montrer de profil : je suis beau, barbu et
chevelu. J´ai un corps sublime : il est musclé et permet d´imaginer
toute ma puissance. Je suis le plus fort. Je vais faire beaucoup
d´envieux, mais allez-y Giulio, peignez-moi comme vous me voyez et
faites de moi un personnage qui restera gravé dans le temps. En
bas à ma gauche, j´aperçois Galatée, enlacée dans les bras d´Acis, je
suis fou de rage. Il l´enlace aussi fort qu´il le peut, il tient à
elle, son bras la sert avec beaucoup de tendresse. Il faut qu´il me la
rende, je l´aime et si Acis veut se marier avec elle, il en subira les
conséquences. Galatée est si belle... Elle est magnifique et aucun
mot ne peut la décrire comme je la vois. Son sourire est radieux et son
regard est pénétrant. Ses cheveux ondulent dans la lumière : je n´en
avais jamais vu d´aussi beaux. Elle m´appartient même si beaucoup de
choses nous séparent. Giulio ! Fais mon portrait et après, je me
chargerai d´Acis ! Je ferai tout pour qu´il me laisse ma bien aimée,
j´emploierai tous les moyens nécessaires pour le vaincre. Je pourrais le frapper avec ma massue. Ou bien le vaincre avec ma force. Je pourrais aussi le métamorphoser... Mais
finalement la noyade est la plus effroyable des morts et j´espère qu´il
souffrira autant que je souffre de le voir avec ma dulcinée. Adieu Acis, prépare toi à mourir.
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| | | | | © ImageImaginaire 2009 |
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