Sophie Dartigeas
Dans la rue

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue étrangère niveau 1
1° Prix Krithika Govindarajan
G.D. Birla Centre for Education Kolkata Inde



  DANS LA RUE

Nous étions dans la rue ce jour-là, Hélène et moi.Elle avait beaucoup de choses à acheter et je l´accompagnais.Elle allait déménager. Il y a quelque chose dans chaque déménagement qui me porte loin, très loin et quand je regarde cette photo de mon amie, je me souviens de notre conversation et de mes pensées.

Le quartier où j´habite n´est pas peut-être le meilleur du monde.Il y a toujours des graffitis sur les murs et parfois, même des messages racistes . On peut vivre heureux ici si l´on essaye mais tout le monde rêve d´en partir.

Hélène était heureuse de partir et de pouvoir offrir une meilleure vie à ses enfants.Comme elle allait déménager, elle avait besoin de beaucoup de choses comme des valises et des sacs.

- Tu sais, m´a-t-elle dit en souriant, C´est vraiment stressant d´emballer!

Je ne sais pas ce que j´ai répondu car je n´étais plus avec elle. J´ai dû balbutier quelque chose mais en vérité, je revivais quelques instants de ma vie antérieure, celle que j´avais avant de m´installer en France...

- On va partir bientôt, mon mari m´a dit.

J´attendais ce moment depuis des mois,mais je n´étais pas vraiment prête. J´avais une valise et je devais mettre dedans des choses dont on aurait besoin.Nous allions fuir notre pays à cause des raisons politiques et chercher asil dans un pays étranger. A cet instant, je ne savais pas où nous irions. Je voulais seulement m´installer dans un pays prêt à nous accepter et où nous ne devrions pas vivre avec la peur de mourir. Partir en cachette, c´est vraiment stressant ai-je pensé.

- Et on a tant de choses, tu sais que les malles chez nous ne suffissent pas. Il faut que j´achète quelques valises.

Hélène bavardait toujours.Je l´avais complètement oubliée.J´ai hoché simplement la tête car je ne voulais pas qu´elle me pose des questions.

Quand mon mari m´a dit que nous allions partir, je savais que je devais être raisonnable et ne prendre que des choses essentielles. Pourtant, c´était difficile de choisir .Il y avait tant de photos et de livres que j´aurais aimé prendre mais à la fin, je n´ai pris que des objets essentiels comme mes bijoux, les vêtements nécessaires et l´argent. C´était difficile de réduire tout ce que je possédais et de les mettre dans une seule valise, mais j´y ai réussi. Hélène ne sait comment mais quand on déménage, on n´a besoin que d´une seule valise.Une valise, cela suffit.

Elle parlait encore - Et les ados, tu sais- ma fille, elle veut tout! Même des jouets avec lesquels elle ne joue plus depuis l´âge de quatre ans!

Je peux toujours voir le visage d´une adolescente de quatorze ans- ma fille , quand je lui ai demandé de prendre seulement des choses essentielles.On pouvait lire la tristesse et la peur sur son visage.Toutes les choses auxquelles elle tenait, n´étaient plus nécessaires.C´est vraiment un choc pour des adolescents de découvrir que ce qui est important pour eux, n´est pas peut-être nécessaire.

Hélène parlait toujours - Prends une photo, s´il te plaît, c´est la dernière fois que je vais faire des achats ici.

J´ai pris une photo d´Hélène ,celle que j´ai entre les mains. Je n´ai aucune photo de mon dernier jour dans mon pays natal, pourtant , je trouve que je n´en ai pas besoin car des images sont gravées à jamais dans ma mémoire.Peut-être qu´après longtemps, Hélène se rappelera ce soir si elle regarde cette photo. Je n´ai pas besoin d´une photo pour me rappeler ma vie antérieure, un mot ou une valise me la rappelle .

Elle a fini ses achats, m´a souri, m´a remercié et m´a dit au revoir.

Moi aussi, j´aurais aimé dire au revoir à mes amis avant de partir.

Par la fenêtre, je peux voir Hélène en train d´emballer ses choses. Elle est heureuse car elle pourra offrir une meilleure vie à ses enfants. Par contre , quand j´ai quitté mon pays, je voulais seulement offrir une vie à mes enfants, une vie sans crainte.

Hélène va prendre avec elle, tous les objets dans sa maison, mais , quand je suis venue en France, je n´avais pas d´objets, mais seulement des mémoires. Les objets par eux-mêmes n´ont aucune valeur, mais la mémoire et les événements les rendent précieux.

Hélène a beaucoup de valises et elles me rappellent le fait que quand on déménage, on n´a besoin que d´une seule valise!

 
 © ImageImaginaire 2009
 
Melissa Bertauld
C'est moi

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue étrangère niveau 1
2° prix nina shea
lycee francais charles de gaulle londres Royaume-Uni



 Le Baby-foot
Je sens le regard de quelqu´un qui me perce à ma gauche. Oui, je l´aperçois du coin de l´oeil. En fait, c´est un appareil photo qui me fixe. Qu´est-ce qu´il peut bien faire ici?
Voilà quelqu´un qui souffre de la même blancheur que moi et qui s´est aussi perdu au milieu d´une mer de peau noire. C´est assez ironique, de plus qu´on se trouve dans l´une des régions les plus sèches d´Afrique. Il m´observe d´un air méfiant, peut-être le soleil le gène-t-il.
Ah le voilà, le clic de l´appareil. Je suis pris sur film, désormais, dans mes affaires de foot toutes usées et couvertes de boue (ou peut-être de poussière dans une telle aridité).
Cela me peine d´être attaché par mon milieu à mes équipiers pendant que cette photo part avec ce touriste, quitte ce climat caniculaire et s´envole dans une de ces machines volantes que je vois parfois de mon point statique. Qui sait quelles aventures cette photo va parcourir? Peut-être même qu´elle se retrouvera dans un concours où les jeunes étudiants vont devoir l´analyser et raconter son histoire. Je serai célèbre!
Aussi vénéré qu´avant, j´étais habillé dans mon costume immaculé et neuf du temps où c´était la rage de jouer au baby-foot. Pour moi, c´est du football sérieux. J´en ai entendu parler et j´ai vu des images quand je vivais dans la cour du collège du quartier. Là, tout le monde voulait y jouer donc j´attaquais, je défendais, je passais la balle et bien sûr, je marquais des buts. Ce dernier en particulier me rendait la vedette du match, et ne parlons pas des applaudissements que je recevais!
Maintenant, c´est moins comme cela. Je crois que les collégiens s´amusaient trop, même leurs professeurs passaient toutes leurs journées à jouer. On nous a donc abandonné dans la rue. Les matches et les compétitions ont cessé de se produire après cela mais parfois les gens du coin font des tentatives pour jouer le jeu et ramener l´ancienne gloire.
Je les entends parler à voix basses. De temps en temps, je ressens le frémissement d´un moteur qui démarre. Je subis l´incessant soleil qui s´abat sur le terrain. Ce qui me surprend un peu, c´est que l´herbe ne s´affaisse jamais. Cependant, j´ai remarqué qu´il y a des tâches brunâtres qui apparaissent en dessous des pieds de l´adversaire. Peut être que c´est de là que je reçois la boue sur mes vêtements.
J´ai toujours l´impression que notre petit stade de sport se porte comme un oasis de couleur dans ce désert affreux et interminable. Je crois que c´est un peu injuste de la part de nos joueurs de nous laisser là à étouffer sous de telles conditions accablantes. Je parie qu´ils sont à l´abri dans l´ombre. Ils n´ont pas de considération pour les sportifs sur le terrain.
Toute cette inactivité me stresse et je suis impatient de rencontrer mes mordus. Au collège, on nous donnait des noms imcompréhensibles comme «superman». Qu´est-ce que cela pouvait bien dire? En tout cas, je me noyais totalement dans le jeu avec ma concentration braquée sur la balle. Je faisais des tours à mille à l´heure et paf, hourra, BUT!!!
Tout cela est le passé. Je commence à percevoir la situation futile dans laquelle je me trouve. Dans mes tacles, je ne touche même pas mon adversaire et j´avance de travers comme un crabe. Je désire tellement m´échapper, m´évader de ce carcan!
Si je pouvais être la photo, que de libertés me seraient ouvertes! Passé de mains en mains, d´une composition parfaite pour que le plus important, le baby-foot bien sûr, ressorte en premier et pour que la lumière et le réglage soient centré sur moi, le foyer! Si c´était possible, je laisserais tomber toute ma carrière derrière moi pour prendre une retraite de légende libre.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Hortense Vinet
Uniforme

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue étrangère niveau 1
3° prix Kacper Lasota
LO XV Varsovie Pologne



 Régardez-moi! Quelle attitude ! Je suis directeur d´une entreprise internationale qui fonctionne étonnement bien. Parce que c´est moi qui le dirige. J´emploie des gens sur les cinq continents. Ils sont tous absolument obéissants. Je n´y vois rien de bizarre. Peut-on ne pas suivre les ordres d´un homme comme moi ?! Je dois prendre des décisions très importantes chaque jour. Mais, bien sûr, cela ne me fait aucun problème. Je ne me trompe jamais.
Je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela - vous pouvez le déduire avec un seule regard posé sur moi. Mon apparence ne se compose que des élements parfaits. Mon costume a été cousu exactement pour moi chez un créateur très connu. La chemise boutonnée étroitemment avec une cravate bien assortie entournent le cou. Un peu plus haut vous voyez les traits de mon visage. Sans aucune ride, sans aucun sourire, sans pitié. Regardez-moi dans mes yeux froids, dépouvrus d´émotions.
C´est une pose parfaitement formée. Vous feriez ce que je vous dirais ? J´y crois. Vous avez peur de mon regard. Vous avez peur de ma cruauté. Et pourtant ce n´est qu´une pose. Ma virilité reste prafaitement inventée. Ce sont mes parents qui ont crées cette sculpture que vous êtes en train de regarder en vitesse comme des enfants ennuiés au musée. Depuis des années, j´ai appris mon rôle si bien qu´on ne voit plus en moi en être humain.
Je ne l´ai jamais encore dit à personne. Je n´aime pas mon travail. Je suis effrayé par le nombre de zeros dans les sommes dont je dispose tout le temps. Ma chemise m´étouffe. Mes parents me disaient toujours que je serais heureux, qu´ils savaient mieux ce qui étaient le meilleur pour moi. Ils sont morts. Je n´ai jamais réussi à leur dire qu´ils ne savaient pas du tout quel était mon bonheur à moi. Cette façon de vivre m´épuise. Substitut de bonheur. À vrai dire, je ne désire que m´en aller. Suivre le chemin vers la forêt. J´aimerais être près de la nature mais je ne peux pas. Je suis devenu un esclave de ma richesse. Je ne serai plus jamais libre.
Et cette Femme... Elle m´a radiographié. Elle m´a arraché tous mes secrets. Les secrets incomparablement plus importants pour moi que les mystères de mon entreprise.
Elle a pris tout et puis Elle est partie. Elle m´a laissé tout seul et abasourdi. Elle n´a laissé rien à moi. Je n´ai gardé qu´un petit image d´Elle qui reste toujours dans mon coeur. Si, j´ai un coeur. Aimant, sensible, bien plus sensible que le vôtre peut-être! Vous me demandez pourquoi il est posé à droit. Il est là parce que vous ne me voyez pas directement. Je me cache un peu.
Vous ne regardez que mon reflet dans la glace.
Kacper Lasota Lublin
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Hortense Vinet
Arbre

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 1
1° Prix Romain PICHON-SINTES
Université Paris VII PARIS France métropolitaine



 Waati ou l´arbre bavard

« Est-ce qu´il y a quelqu´un ? demande l´arbre.
- Oui, je suis là, répond l´homme de passage.
- Qui es-tu ?
- Je suis Waati, le poète et voyageur. »

Quelles aventures m´emportèrent jusqu´au Mali ? Ce lointain souvenir s´estompe avec les jours. Mais jamais le sentiment d´avoir toujours appartenu à ces terres ne m´avait quitté. Comme si mon corps tout entier était né de ses fruits et de son eau précieuse. Souvent, la nuit, en secret, je sillonnais vers la rassurante chaleur de ces horizons. Sous les ombres qui m´avaient pris par la main, je restais un enfant du soleil.
C´est sur une route zébrée de sable, entre Tombouctou et Mopti, que surgit ce qui avait été trop longtemps enfoui en moi. Le désir d´un rêve possible, irréelle impression de pouvoir tout faire, comme tracer du doigt un empire ou tenir le monde au creux de sa main. Vertige capricieux du regard trompé par l´immensité facétieuse. Nul autre endroit ne me faisait me sentir aussi infime. D´où cette alchimie de sensations, rencontre improbable d´invisibles grandeurs - Ailleurs - comme un soupir d´éternité : les heures ne se bousculaient plus, le temps se cachait entre parenthèse. Je ne souhaitais alors qu´une chose : m´arrêter ici et être là, simplement. Sans rien de plus. Voilà peut-être ce que je recherchais là-bas, cette simplicité nue, déliée de toute contrainte, qui habite le désert.
Mais pris dans l´engrenage d´une autre vie, la mienne, je n´avais jamais eu le courage de m´arrêter de la sorte et de tout abandonner pour le seul plaisir de regarder. Et puis j´étais déjà en retard - les minutes comptaient de nouveau.
Une soudaine accélération du 4x4 qui me transportait ôta mes pensées. Le chauffeur parla bambara avec agitation. Je me tournai vers Souéloum, mon traducteur.
« Que se passe-il ? », lui dis-je. Pour toute réponse il tendit son doigt par la fenêtre.
« Regarde, un griot », me dit-il. J´ouvris les yeux. Au faite de l´instant, les vieux réflexes me gagnèrent. Je sortis mon appareil et appuyai sur le déclencheur.

« Emmène-moi avec toi, dit l´arbre.
- Porte-moi d´abord jusqu´aux nuages, répond l´homme.
- C´est impossible. Ils sont trop hauts.
- Alors tu devras rester ici. Celui qui ne croit plus aux rêves vieillit tout enraciné et tout seul. »

Satané chauffeur ! Sa conduite brusque m´avait fait trembler. Quelle photographie j´allais avoir là ! Un contre-jour terne, une ligne d´horizon odieusement torve et la plus pauvre des compositions : un homme, un arbre et une plaine erratique. Que pourrait bien raconter ce cliché ?
Je soupirai. L´admiration des maliens pour les griots se mêlait souvent de mépris. Parfois était-ce de la crainte et c´est sûrement ce qui avait rendu mon chauffeur aussi nerveux. Je me penchai par la fenêtre. Nous étions déjà loin de l´inconnu. A cette distance, rien ne le distinguait d´un autre, mais je savais, pour avoir longtemps été fasciné le mystère de ces personnages, que chacune de ses empreintes creusait la légende.
« Comment savait-il que cet homme était griot ? demandai-je à Souéloum.
- Il répond aux arbres », me dit le targui. J´abaissai mes lunettes de soleil, comme pour mieux entendre.
« Ici, la magie existe encore », ajouta le traducteur. « Les gens la gardent au fond de leur coeur, comme le plus précieux des trésors. ».
Un sourire, que je soupçonne aujourd´hui d´amertume, s´échappa de mes lèvres. Là d´où je viens, les gens ne croient plus aux trésors. Je m´adossai sur le siège usé et laissai mes yeux se perdre pour le reste du voyage. Peu importe ce que j´avais capturé dans cette boîte à image. Le monde serait toujours là et le voir à travers une lentille ne m´en approcherait pas plus - l´image n´est qu´une invitation. Chacun doit provoquer cette rencontre. La mienne venait de se faire à cet instant bousculé.
Tout n´est qu´histoire de vitesse, après tout. Nous sommes les passeurs de notre siècle, mais pour qui prend le temps s´arrêter, la vie s´ouvre. Le monde nous parle - et la Nature est bavarde.
Je pianotai sur mon appareil, calmé. Au fond de moi, j´ignorais ce qui avait été immortalisé sur la pellicule. Mais j´étais certain d´une chose : ma photographie serait longtemps encore peuplée de fable autour d´un homme et d´un arbre.

« Attends-moi ! », s´effeuille l´arbre alors que le griot s´en va.
« Non », répond Waati. « Tu parles trop. »
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Anne-Gaëlle Rémondeau
Le noir du métro

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 1
2° prix Massimo GENUARDI
Université Henry-Warembourg Lille France métropolitaine



  Orphée est noir.



Dans le métro
Station Crimée
Entre porte de la Villette et Stalingrad
Il y a un jeune noir écroulé sur le sol
Il est chaudement habillé
La main gauche sur le coeur
Il se met à rêver qu´il peut voler
Dans sa tête
Il y a un goût de bière qui le fait décoller
Il est là
Sur le sol
Il attend
Il attend
Il aimerait que la mort se fasse belle
Pour passer le chercher
Puis il entend
Sa bouteille de verre
Rouler et tomber des marches de l´escalier
Comme la roulette d´un colt chargé
Comme la chair qui vient d´être tranchée
La bouteille n´a pas explosé
Alors
Il se met à espérer
Il veut y croire
Il veut surprendre
Il veut suspendre
Il veut voler
Dans sa tête
Tout se mélange
Un brouhaha comme des moustiques
Voilà
Plaqué contre le plafond
Il garde les yeux fermés
C´est que de là-haut
Il pourrait avoir le vertige
Les passants passent
Les villageois villagent
Les métropolitains métropolitent
On
Le montre de l´objectif
On
Le braque du doigt
Paris ne rie pas
Et demande
C´est qui ce type

Entre deux mondes
Et on lui répond
C´est juste le noir du métro


Dans le métro
Station Crimée
Entre porte de la Villette et Stalingrad
Il y a un jeune noir écroulé sur le sol

Voici un premier texte, le déclencheur, le tout premier « clic ». Le premier petit caillou qui se détacha de la montagne. Oui, tout est parti de là, de cette photo. Oh bien sûr, j´aimais déjà l´idée d´écrire, les mots, les images, le son de la plume au contact de l´air, la forme du crayon noir sur la page, l´odeur de l´encore au milieu de la nuit. J´aimais un bon texte comme on aime un bon verre de vin. La page blanche avait eu jusque là un impact tel, qu´une fois face à elle, toute envie, tout désir étaient paralysés. J´étais seul face à une armée invisible dont la marche en cadence pénétrait mon esprit jusque la migraine. Mon cerveau était une sorte de pâte que le pâtissier du conte, le boulanger du roman, venait pétrir sans relâches. Et puis, cette photographie. Je ne me souviens plus exactement si c´est le titre de cette photo ou le fait qu´elle soit retournée qui a créé en moi une fissure, un fracas. Evidemment, les deux. Le noir du métro. Quelle simplicité, quelle banalité ! C´est tout simplement le noir du métro. Une image commune que l´on a tous partagée. Et pourtant, quelle force incroyable... Le noir du métro, comme une sentence qui glace, un effroyable destin. Le noir du métro, une photo retournée ou peut-être une vie remise à l´endroit. Une vision de plongée aux allures de contre-plongée qui crée une fausse sensation de connu. Le noir du métro au-dessus du vide : une gifle au quotidien.
J´en suis à présent convaincu, cette photographie parle d´espoir : même dans les souterrains parisiens on peut s´envoler. Tout est une question d´optique, d´objectif, de choix. Un choix dont la force met à mal la stratégie de l´armée blanche. Une feuille blanche qui, tachée de mon crayon noir, parcourt le sol de la station Crimée. C´est juste la feuille noire du métro.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Anne-Gaëlle Rémondeau
Le noir du métro

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 1
3° prix stephanie croissant
ulg Liege Belgique



 Ce soir-là, comme à son habitude, la cloche de l´église du quartier me rappela avec insistance, onze fois de suite, que la nuit n´attendait plus que moi, et qu´il était temps de regagner mes pénates. Je me dirigeai vers le quai de la gare Saint-Lazare, le numéro douze, le tout dernier. Celui où il n´y aurait plus aucun passant avant le lever du soleil. Celui-là même où je m´endors chaque soir, à défaut de foyer plus chaleureux.
Ce samedi soir-là, donc, emmitouflé dans ma parka, je ne mis que quelques instants à me laisser entraîner dans un sommeil profond.
Après un temps que je ne pourrais déterminer, un flash agressif vint réveiller mes paupières closes. Furibond, prêt à me jeter sur le coupable, je me dressai sur mes jambes, et... j´atterris dans le regard profond d´un ravissant sourire aux cheveux blonds.
- Excusez-moi de vous avoir réveillé, entama l´ange qui avait troublé mon sommeil. Je suis photographe professionnelle et vous m´avez semblé être un sujet intéressant. Venez voir mon exposition, quand vous en aurez le temps et l´envie.
Elle laissa tomber un bout de papier, qui voltigea, puis vint se poser à mes pieds. Elle y avait griffonné l´adresse de son exposition. Elle disparut aussi discrètement qu´elle était arrivée, à petits pas feutrés et rapides.
Au petit matin, réveillé par les claquements de talons pressés des lève-tôt, ma première pensée fût à la jeune demoiselle qui était apparue au milieu de mes rêves paisibles.
Deux jours plus tard, lundi, j´arpentai les ruelles du quartier, attendant l´ouverture de la salle d´exposition, et méditant sur ce qui m´était arrivé. Je chassai quelques pigeons et prit leur place sur un banc. Quelle sorte d´exposition allais-je découvrir ? Un reportage sucré et mélodramatique sur les sans-abris de la ville ? Un évènement organisé à l´initiative du maire pour une oeuvre de charité ?
A dix heures du matin, je pénétrai dans la très grande salle, bien plus grande encore que ce que j´avais imaginé.
Les dédaigneux costumes et robes trop propres se retournaient à mon passage, sur l´odeur de la rue qui collait à ma parka. Sans me laisser décontenancer, j´avançai à pas hasardeux, hésitants, entre les panneaux de photographies.
Soudain, au détour d´un panneau, je l´aperçus. Ou plutôt, je m´aperçus. J´étais bien là, endormi, dans mon inséparable parka, imprimé sur un petit bout de papier glaçé.
Contre toute attente, je trouvai la photographie magnifique. La demoiselle était vraiment une artiste. Par un simple ?clic´, elle avait réussi à faire d´une situation banale et méprisable, un véritable chef d´oeuvre.

D´abord, elle avait exposé le cliché à l´envers. Au lieu de me trouver au ras du sol, petit parmi les grands hommes, écrasé par la vie et par le froid des pavés, je me trouvai désormais voltigeant dans les airs, prêt à crever le plafond, pour m´en aller encore plus haut. J´étais supérieur à tout ce dont j´avais eu peur jusque là. J´étais au milieu du cadre de la photo, comme s´il était évident que c´était ma place.
Je continuai à regarder la photographie. Je remarquai alors un détail qui, jusque là, m´avait échappé. La photographe avait développé la photo en noir et blanc.
Cela peut vous paraître anodin, à vous. Mais pour moi, ce détail changeait absolument tout. Pour la première fois depuis que j´étais en France, ma couleur de peau noire semblait complètement naturelle, dans cet univers photographique tout de noir et de blanc.

Je fermai les yeux un instant, et je m´imaginai là-haut. Au-dessus de tout ces gens. J´étais bien. Mes rêves n´étaient plus au ras du sol, mais commençaient à battre des ailes pour prendre de l´altitude.
Un raclement de gorge accusateur me ramena rapidement sur terre. Un chignon brun trop bien fait, en escarpins brillants, voulut me rappeler de son regard méprisant que je n´étais pas à ma place, ici.
Mais c´était trop tard. Je réalisai que, dans cet univers de la photo, j´étais un homme normal, heureux, perdu là-haut dans ses pensées, et en harmonie totale avec les couleurs qui l´entouraient.
Un rire étrange et sonore m´échappa de la gorge. Etrange parce qu´il attendait là depuis si longtemps que je le laisse sortir. Je ris, ris, et ris encore, excité par ce petit cliché qui m´avait fait tout comprendre. Tout.
Dans un autre monde, dans un autre ciel, j´avais rencontré une demoiselle qui m´avait fait croire à tout ce que je n´osais pas, puis qui m´avait fait croire un moi.

 
 © ImageImaginaire 2009
 
Melissa Bertauld
Babyfoot

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 2
1° Prix Marion PINTENA
lycée en foret MONTARGIS France métropolitaine



 Voila bien longtemps que j´ai été déposée dans cette boîte de chaussures, entassée avec d´autres photographies. Chacune d´entres nous représentant un souvenir, un moment important de la vie de Fatou au Burkina Faso, la fille adoptive de Pierre notre créateur. Il ne faut pas que l´on se plaigne, nous ne sommes pas trop mal dans cette boîte, certes un peu serrées les unes contre les autres mais au moins nous sommes à l´abri de la lumière car celle-ci pourrait altérer nos couleurs. Pierre a pris soin de nous recouvrir d´un papier de soie. Mon seul regret est de ne pas faire partie un peu plus de son quotidien. J´aurai bien aimé être rangée dans son portefeuille, à côté de ses billets et chaque fois qu´il aurait eu à payer, il m´aurait effleuré du bout des doigts, montré à ses amis. Mais non, ma destinée est de rester rangée dans cette boîte et je comprends son choix car chaque fois que Fatou nous regardait ses yeux s´emplissaient de tristesse.
Mais un jour, voilà que de légères secousses me sortent de ma léthargie. J´ai l´impression que l´on déplace notre boîte. Les secousses sont de plus en plus importantes. C´est sûr quelqu´un nous transporte sans ménagement, que va- t-il nous arriver ? Peut être finir à la poubelle, ou pire encore, brûlé dans le feu de la cheminée. Qu´importe ma fin, je préfère pour mes derniers instants penser aux jours heureux. Au moment de ma création, lorsque Pierre prend son appareil photo, à l´instant où je suis devant son objectif quand son regard se pose sur moi, un regard d´une grande sincérité débordant d´amour, un regard chargé d´émotion que ses yeux ne peuvent contenir et des larmes coulent le long de ses joues. Son doigt s´approche du déclencheur, l´appareil émet un petit « POP » me voilà définitivement sur sa pellicule , pas comme ces appareils photos numériques qui vous effacent d´un simple « CLIC » . A cet instant, je le regarde également avec une grande émotion mais tout est intériorisé. Je ne laisse rien paraître, je dévoile seulement un regard chargé d´interrogation et de mystère ayant comme toile de fond un baby-foot. Moi je sais ce que tu as vu mais toi que regardais- tu ? Est-ce le visage de la petite fille noire aux yeux tristes vêtue d´une robe à grosses fleurs marron et beige dont on ne découvre que le buste, ses boucles d´oreilles en argent qui lui donnent de l´élégance où au second plan le baby-foot où un enfant joue, que tu distingues à peine car cette partie est floue ? En fait, je sais c´est la petite fille, elle s´appelle Fatou et nous sommes là au Burkina Faso dans l´orphelinat qui a bien voulu la prendre en charge lorsque ses parents sont morts. C´est vôtre premier contact visuel ni l´un ni l´autre ne veut quitter l´autre du regard. Mais au fond de vous, vous savez bien que cet instant magique sera éphémère mais il ne le sera jamais dans vos coeurs ni dans vos souvenirs car je suis là, imprimée sur du papier. C´est Pierre qui s´est chargé de faire le tirage photographique lorsqu´il est rentré à Paris. Vous savez c´est une étape qui permet de restituer une image présente sur la pellicule sur du papier en passant par différentes phases, c´est le séchage que j´ai le moins apprécié, rester accrocher sur un fil retenue par des pinces le tout dans sa chambre noire. Au début de mon existence, Pierre m´avait installé sur la table du salon et il me regardait souvent. C´est ensuite que je suis allée dans la boite de chaussures, lorsque Fatou est arrivée chez nous. En effet, Pierre a réussi à adopter Fatou et lorsqu´il a voulu me donner pour qu´elle me range dans son album photo, elle a refusé, elle ne voulait que des photos prises en France et oublier son passé en Afrique.
C´est pourquoi maintenant j´ai très peur, je perçois soudain un rayon de lumière qui m´éblouit un peu. C´est Fatou, qui soulève le couvercle je la reconnais mais qu´elle changement ce n´est plus une petite fille mais une adolescente. Que me veut-elle après toutes ces années? Je remarque un cadre bleu, elle me glisse à l´intérieur et me pose sur son bureau en déclarant: « j´ai fait la paix avec mon passé, je peux de nouveau regarder la petite Fatou en Afrique. »


 
 © ImageImaginaire 2009
 
Lucie Pastureau
Route

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 2
2° prix Céline CARRON
Notre-Dame Mantes-la-Jolie France métropolitaine



 A travers les ténèbres, je suis ton guide, ton berger. Toujours à tes côtés lorsque tu prends la route, je te montre la voie. Et lentement le paysage défile devant tes yeux, et toujours je suis présent. Différent et malgré tout, toujours semblable. Mes maîtresses sont la rue et la venelle, l´impasse et l´avenue, mes amants, les boulevards et les chemins.
Mais t´es tu seulement arrêté pour me contempler, créature, créateur mortel ? Ma longue silhouette de bambou, l´as-tu déjà saluée ? Et mon oeil éclairé, crois-tu l´avoir une seule fois regardé ? Tu ne constates que mon absence comme un manque, petit enfant apeuré par le noir, mais jamais tu ne remercies ma présence. Ô ingrate espèce humaine ! Tout ce que tu possèdes est pour toi un dû, et tout ce que tu n´as pas, n´est sujet qu´à tes plaintes. Depuis longtemps je t´accompagne dans la nuit, par ma lumière, et jamais au grand jamais je n´ai reçu reconnaissance, médaille ou même remerciement. Pour preuve, tu t´amuses à me lapider lorsque l´envie te prend de te défouler, qu´ai-je fait pour mériter pareil châtiment, moi dont la fidélité est digne des lauriers ?
Et quand du haut de ton avion tu contemples mes longs parcours sinueux, t´émerveillant sur la beauté de mes méandres, c´est toi que tu glorifies. Ton ingéniosité, ton intelligence qui m´a créé, tu lui rends grâce, sans même penser un seul instant à moi, pauvre abandonné. Moi, l´humble compagnon de tes pensées, je garde tes rêves pendant ces longues et ennuyeuses heures de vols qui te mènent au bout de la Terre.
Triste lampadaire que je suis, uniquement bon à réverbérer ce que tu t´imagines être ta magnificence, être rampant et obscur, tu te figures esprit de clarté, alors que ton âme n´est qu´ombre grouillante. Mais que sais-tu de la lumière ? Moi je suis splendeur et éclat, je diffuse et répand.
Mes pattes sont longues et grêles, je suis le faucheux. Voiture écrasée contre mon corps frêle, je suis la Faucheuse.
Il me semble que je m´égare. Vois où la colère me mène. Il est vrai, je l´avoue tous les hommes ne sont pas tels que je le décris. J´ai le souvenir d´une femme et de son appareil photo. Elle s´est assise sur la route et a regardé ce qu´elle voyait. J´ai fait ma lumière douce comme une caresse et mes rayons tendres pour la réchauffer. Elle m´a fixé comme un ami, elle a contemplé ma maîtresse, et mes compagnons défeuillés, et la mer, bleu gris, immense ployant sous le poids des nuages. Devant ses yeux j´ai fait ressusciter les ombres des voitures, les autostoppeurs sous la pluie, les tracteurs revenant des champs, les campeurs en vadrouille, les amoureux égarés et même les chats écrasés. Poétique ? Non, vivant. J´avais tout simplement une histoire à raconter, moi le simple témoin, fantôme fantasmagorique fantoche. Elle m´a cueilli, tournesol, elle m´a cueilli et m´a accueilli dans son album de fleurs séchées, à côté du sourire de sa fille et du visage de son mari.
A présent, j´irradie les visages contemplant mon image sur un mur blanc, je suis photographie.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Joanna Lacaze
Sans titre

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 2
3° prix Maïna L'Hôtellier
Lycée de la plaine de neauphle Trappes France métropolitaine



 Tel un cerf-volant à la toile déchirée, j´ai plongé dans les abîmes de ton attention, entraînant avec moi la chaleur de ton regard. Quelle douleur au début ! J´étais née sans racine mais voilà que je me retrouvais sans terre. Je ne pouvais pleurer pourtant mes couleurs sont parties, gommées par ma peine et l´obscurité des pages d´un album.
Mais te voilà ! A nouveau ! Tes doigts n´ont plus leur fougue, ta paume s´est fait calleuse... Tu as changé.
Te souviens-tu ? Non, ta mémoire est gommée, usée, fatiguée par les vestiges de ton existence... Mais moi je n´ai pas oublié ! Jamais !
Comme il faisait beau ce jour-là...
Le toit craquait au-dessus de toi, chantant la douce mélodie du bois. Dans le creux de son ombre, tu réinventais l´histoire. Tantôt pirate, explorateur ou acrobate défiant la réalité. Les murs de pierre te surveillaient placidement, immobiles et droits. Ton imagination insufflait la vie aux feuilles mortes, les rendaient spectatrices silencieuses de tes rêves. La terre ocrée ronronnait sous ton corps gracile, le vent te chantait des comptines d´un autre temps. La table, grignotée par les éléments, se délectait de tes récits épiques. C´étaient tes mots qui les séduisaient, des mots simples et sucrés, des mots d´enfant. Tu les laissais glisser de ta bouche, poussais avec tendresse les plus réticents. Ils t´entouraient d´amour, fiers d´être à toi.
Oui, il faisait beau ce jour-là...
Puis ton père, haute silhouette, vint à toi. Ô ! Eléments pétrifiés de peur par cette intrusion dans ton univers onirique. Mais il s´était agenouillé à quelques mètres, respectant la frontière invisible de ton intimité, il avait élevé son âme à la hauteur de ton innocence. Son index s´était hasardé sur la surface de l´appareil photo. Unique témoin d´une journée anonyme, je devais être la plus belle possible, prendre un de tes rayons d´enfance avec moi, arracher une de tes ombres juvéniles pour lui faire traverser les âges. On me fit quitter mon monde d´obscurité rougeâtre pour rejoindre le miel du soleil, il fourmillait à travers les barreaux de l´album. Vos envies dictaient mes jours et mes nuits, je ne contrôlais rien. J´en vins à te haïr. Mais n´était-ce pas ton reflet qui me réconfortait lorsque la lumière ne pouvait m´atteindre ? Alors oui, je finissais par m´attacher à toi, en dépit du long sommeil auquel j´étais condamnée.
C´est cruel tu sais, de vouloir figer la joie sur papier. Nous ne sommes pas plus éternelles que vous, juste une empreinte dans l´ambre de la vie. Sans doute, à ton tour, tu as taillé de telles pierres pour ton entourage.
Et maintenant... Les années filent trop vite pour toi. Hier encore tu plongeais tes mains dans la rivière, mais aujourd´hui les dernières perles aquatiques se dérobent sous tes paumes. C´est ça, écorche-toi les yeux sur ta jeunesse, prisonnière de mon papier. Je suis une frêle lucarne entrouverte sur tes souvenirs. Tes souvenirs te sautent au coeur et le broient avec rage. L´aiguille de la grande horloge t´a taillé le visage, creusé des rides. Tes cheveux topaze sont devenus ivoires, tes articulations gémissent à chaque mouvement.
Mais que vas-tu faire à présent ? Je te vois sourire, attendri par ton vieux reflet. Tes doigts me chatouillent avec nostalgie, c´est agréable... Si inquiétant. Oui, je suis là pour te retenir, une ancre solidement enfoncée dans un sable noir.
Le temps n´a eu cure de mes supplications. Te voilà froissé et terne. Mon encre a fuit, je me suis desséchée. Nous nous fixons, tes prunelles taries contre ma surface stérile ; et dans un ultime souffle, je t´adresse ma première et unique volonté :
Je t´en prie, ne me déchire pas trop vite.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Sophie Dartigeas
Neige

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 3
1° Prix Hortense LEMESLE
Lycée en Forêt Montargis France métropolitaine



 Mystère et affaire judicaire...

-A l´aide! Faîtes moi sortir. Je n´en peu plus!
-D´ailleurs moi non plus, cessez immédiatement ces jérémiades infantiles.
-Qui êtes vous donc pour me parler ainsi?
-Qui suis-je? Mais ne me reconnaissez-vous donc point? Je suis pourtant une partie de vous.
-Vous...Ne seriez-vous pas ce sac?
-Bien sûr, chère amie. Je trouve d´ailleurs cela étrange que nous nous trouvions enfermés dans le même endroit.
-Il est vrai que cela est étrange mais il y a aussi un autre mystère encore plus...mystérieux!
-Je suppose que vous parlez de ma présence sur votre paysage? Parlez-moi donc de votre naissance et de ce qu´il est advenu de vous ensuite. J´aimerais connaître votre version de l´histoire.
-Fort bien. Prenez vos aises car l´histoire risque d´être longue. Je naquis voici trois moi de cela, par un jour gris comme vous le savez déjà, j´étais pourtant scintillante dans mon grand manteau blanc. Tout en moi était harmonie. Cependant une touche de couleur, un sac bleu, tachait cette étendue paisible. Un homme arriva. Vêtu de noir et coiffé d´une sorte de képi, il portait un appareil photo. Ce fut à l´aurore que je vis le jour. Il m´emmena alors immédiatement dans un autre endroit.
-Immédiatement? Non pas immédiatement. Je crois sans vouloir être prétentieux que c´était à moi qu´il s´intéressait car il s´est précité ensuite vers moi et m´a emporté également.
-Une hypothèse a ne pas négliger, c´est certain. Après cette épisode, je me retrouvais exposée devant plusieurs personnes. Une nuit, alors que tout était calme, une main m´arracha à mon sommeil. Cette main ne put me tenir que quelques instants car une sirène retentit et des hommes armés arrivèrent. Je fus remis en place et l´homme arrêté mais ce n´était pas la dernière fois que j´étais appelé à revoir cet homme.
-Votre vie est si palpitante comparée à la mienne. Moi qui n´ai jamais connu l´aventure. Lorsque l´on ma trouvé dans la neige, je contenais des centaines de papiers rectangulaires verts qui je suppose n´avaient aucune importances !!Mais vous, que vous me semblez belle et si votre cadrage se rapporte à votre paysage vous êtes la nixe des hôte de cette emballage...
-Quel flatteur, vous risqueriez de me faire rougir et de gâcher mon éclairage! Votre compliment m´irait droit au coeur si j´en possédais un, bien sûr! C´est étrange car il me rappelle quelque chose mais je ne saurais dire quoi...
- Un compliment entendu dans une autre vie, peut-être?
-Peu probable! Revenons plutôt à notre histoire. Une semaine après la tentative d´enlèvement dont je fus la pauvre victime, je fus conduite dans une pièce noire de monde. Ma surprise atteignit son apogée lorsque je reconnus mon voleur assis face à moi. Mon exposition fut malheureusement de courte durée.
-Vous allez être surprise mais je suis également allé dans une pièce similaire à la votre et peut-être bien la même.
C´est en effet fort étrange. Pour conclure mon histoire, la dernière chose que j´entendis avant d´être posée dans ce carton fut : « Pièce à conviction n°7 ».
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Rebecca Lièvre
Arrêt de bus

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 3
2° prix Élisabeth Durocher
Lycée Jean-Mermoz Dakar Sénégal



 L´arrêt de bus

Autour de moi, une tempête de silence faisait rage. Un silence où résonnait toutefois le chaos somnolent de la ville. C´était une nuit noire de vide. La lune, qui ordinairement me tient compagnie, devait être en deuil ce soir-là car sa brillance habituelle donnait place à un gris froid. De plus, les étoiles faisaient grève et les nombreux petits morceaux de vitre cassées sur l´asphalte formaient de médiocres remplaçantes. Le tout donnait une singulière, mais sereine solitude. La solitude, ceux qui la trouvent terrifiants ne la connaissent pas réellement car pour moi c´est un désert de paix ,quelquefois troublé par une bourrasque. C´est un arrêt; sur nous-même, elle a le don de figer tout ce qui se passe en dehors pour se concentrer sur l´intérieur, sur l´essentiel. Si vous en avez peur c´est que vous la confondez avec sa jumelle: l´isolement, cet état de souffrant et maladroites solitudes que l´on s´inflige.

J´étais si profondément ancré dans mes réflexions que je n´ai pas fait attention au bruit de pas qui se rapprochait. Je ne me suis retournée qu´après avoir vu un éclat se refléter dans la vitre. Un cri a peine audible est sorti de ma gorge en voyant se tenir à une dizaine de mètres de moi un individu tenant un appareil photo. À ce moment, je ne savais pas si je ressentais de la crainte ou de l´incompréhension. Pas qu´il avait l´air menaçant, mais mystérieux tapis dans ce noir qui me cachait son visage. Qui était-ce? Pourquoi m´avoir pris en photo? Et maintenant? L´ombre s´approcha de quelque pas, son visage m´apparue et la crainte se dissipa un peu. Ce n´était pas un photographe, mais une photographe. Le contentement soulevait légèrement le coin de ses lèvres. Je l´interrogeai du regard, mais elle resta muette. Je n´allais pas en savoir plus. J´ai pensé que c´était peut-être une simple solitaire, qui était venue à cet arrêt attiré par la lumière. J´aime bien cet endroit, surtout la nuit quand la lumière contraste avec le noir du ciel. Je le surnomme «le phare des solitaires».

Silence. Puis l´écho d´un moteur, celui du bus sûrement. Que va-t-elle faire de cette photo? Cette question m´obsède, mais je suis incapable de la lui poser de peur de troubler cet étrange silence que l´on partage. Peut-être allai-t-elle la jeter et m´oublié. Peut-être était-ce une journaliste et, dans quelque jour, je verrais ce cliché dans tous les journaux à scandale avec un très mauvais titre. Qui sait? Quelques minutes a peine et le bus est devant moi, porte ouverte. Le chauffeur m´invite à monter. Je suis seul passager, les portes se referment, la photographe continue à me regarder de l´extérieur. Le bus démarre, passe devant elle, je la fixe jusqu´à ce qu´elle disparaisse, même si je ne la vois plus je continue à fixer par la fenêtre comme si elle était encore là. J´aimerais la revoir, même si je pense que sa ne sera pas le cas.


Encore une matinée comme les autres, encore les mêmes personnes, les mêmes reproches. Voilà plusieurs semaines de ce fameux soir et je ne l´ai pas revue, je regrette de ne pas avoir posée toutes mes questions, maintenant je n´arrive plus à me sortir cette photographe et ce cliché du crâne. Je revenais du boulot à pied mais en faisant un détour par la rue principale plutôt que par les ruelles car celle-ci était en réparation. J´ai failli foncer dans un poteau tellement j´ai été surpris. Dans une vitrine, j´ai revu «la» nuit. J´entrai, c´était une galerie, j´ai payé l´entrer en vitesse et m´empressai de me diriger vers la salle avec la vitre sur la rue. 1,2,3,4, la cinquième, c´était cette photo. Je revoyais cette nuit, cette solitude, moi. Elle n´est pas si mauvaise, elle est même assez bonne. Sur une plaque à côté du cliché, il était inscrit : L´arrêt de bus. Le titre ne me plait pas, ce n´est pas n´importe quel arrêt de bus. C´est le Phare des solitaires.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Lucie Pastureau
Soleil noir

2005

 


 « des mots pour voir » édition 2006/2007

Français langue maternelle niveau 3
3° prix Lina Chung
Notre-Dame de Lourdes Paris France métropolitaine



 Certaines nuits d´été, l´artificielle lueur orangée des réverbères pénètre dans ma chambre, éveillant ainsi mon anonymat somnolent d´une façon frappante, comme liberticide. Cette photographie sombre, incertaine et froide se délecte de moi à chaque regard que je lui dépose et me submerge d´un tumulte intarissable de souvenirs d´un passé avorté; des pensées mélancoliques, indésirables, accompagnent alors quelques phrases floues telles que «Abandonnons la voiture ici» et m´obligent à me lever et méclipser vers cette petite ville anglaise; tandis que le présent s´endort et rêve d´amours juvéniles.
J´enfile élégamment mes ballerines blanches avant de prendre la voiture. J´écoute ces morceaux que l´on avait tant aimé auparavant, creep par Radiohead et fast cars par Buzzcocks et je roule, ce cliché douteux outrageusement pendu au rétroviseur, se balançant avec frénésie à un rythme torturé. Je m´accommode avec difficulté au creux de la colline mais lorsqu´enfin le soleil jouit de cette couleur sombre, le sang maculé de contes pour enfants taquins qui frémit dans mes veines violacées se charge d´heroïne pure, éthérée. Qu´il ne soit pas présent m´ôte le goût sucré de ces boissons à la fraise Hershey´s que nous sirotions ensemble, et le remplace par un fielleux haut-de-coeur de déjà-vu. Je relis, en transe, certains poèmes dénués de talent qu´il m´avait écrit, avant de sombrer dans une folie taphophile, aussi euphorique soit-elle. Grâce à ce cliché froissé, je me remémore cette fameuse aurore, la dernière en sa compagnie.

Nous marchions, après avoir abandonné la voiture près d´une station service, mes mains dans mes poches et les siennes protégées par des mitaines. Je continuais d´avancer dans le froid, vers des promesses d´avenir inexistantes, et même infidèles. Nous vagabondions à la façon du vent, sifflotant une mélodie inconnue du reste du monde, inculte de notre inlassable quête d´un bonheur fade et de nos veines chaudes d´un liquide désarmant de désespoir. D´allure androgyne, ses gestes étaient délicats et la sensualité exagérée qui émanait de lui ne s´érodait pas même lorsqu´il était ivre, malade ou tout simplement fatigué. Par son regard de vermeil, il rayonnait de l´essence rare de ces hommes désabusés ; lorsqu´il souriait, il me faisait sourire, lorsqu´il pleurait, il me faisait pleurer, mais lorsqu´il croyait, il me faisait pitié.
Nous étions serrés l´un contre l´autre, la chaleur de nos corps respectifs s´évaporant dans l´air froid de ce paysage inconnu. Il retira de sa poche un petit croissant de la veille, conservé par ses soins dans une pochette plastique désormais huileuse et en mordit une bouchée avant de me le tendre. Son cou frêle, d´une blancheur étourdissante, me donna la folle idée, incongrue bien que passagère, de le lui mordre et d´inspirer de lui tout l´espoir qu´il abreuvait, chaque matin où je me réveillais sur la banquette arrière de sa Simca rouge, de café viennois, d´une candide vision d´adolescence oubliée et d´inconscients rêves avec moi. Je mordis dans son croissant froid qui n´avait seulement qu´un parfum effacé de vanille bourbon, avant de décréter un hypocrite «Délicieux». Déjà fanées, violées par le froid, quelques pâquerettes nous narguaient en attendant d´être cueillies. Je fis plusieurs clichés que j´ai aujourd´hui égarés, peut-être afin de conserver une relique de notre amour, des clichés de lui mal cadrées, un morceau de lèvres, un morceau d´oeil, seulement des parties de sa vie que je lui avais croquées, volées. Soudain, le soleil surgit en une lueur divine tel un petit carat de moissanite enveloppé d´un léger tissu de velours. J´étreignis mon appareil photo et c´est à cet instant où la nature semblait être en phase avec le romantisme de nos baisers qui s´exhibait à l´impuissante lumière de ce soleil noir, que je capturais l´image insensée de cette douce mélancolie où nous baignons tout deux, et où la naïveté nous honorait pour la dernière fois.

D´insipides querelles quotidiennes, des excès d´alcool et de sucettes mentholées... Ce ne fut pas fastidieux d´en finir. Après cette courte période d´amours orgueilleuses, bouffies de sournoiserie, après toutes les péripéties du temps, seule échappée, seule survivante de cette passion inéluctablement passive, ce cliché sombre, cette vision propre à décrire toute notre époque, celle de doigts fins qui, doucement dans l´obscurité profonde, éteignent la dernière lueur d´espérance en l´avenir.
 
 © ImageImaginaire 2009