Léonard de Vinci
Portrait d'une dame de la cour de Milan
 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue étrangère niveau 1
1° Prix Linda Ansaldo
Conservatorio SS.ma Annunziata Empoli (FI) Italie



 C´est un palais merveilleux, les verrières qui donnent sur le jardin laissent entrer une lumière éblouissante, mais très douce, qui fait de ces sculptures, ces chevaliers, des figures presque risibles, inoffensives. Je suis mon commanditaire avec respect et révérence, sans rien dire. J´entre aussitôt dans une pièce enveloppée par l´obscurité, je regarde les tapisseries accrochées aux parois, à côté de la fenêtre, une dame, accompagnée par une suivante. Elle tourne sa tête, ses bijoux étincellent sur son décolleté, elle m´adresse un regard ambigu, d´admiration, peut-être, ou bien de plaisanterie. Son mari nous quitte pour s´occuper de ses affaires; un moment après, elle est déjà assise au milieu du salon, protégée par une sorte d´écu que cette atmosphère sombre crée autour d´elle. Je prends tout mon matériel, je prépare la toile, pendant qu´elle continue à me regarder avec un demi sourire, toujours en silence. J´ai l´honneur de faire le portrait de cette grande Dame de Milan, l´une des femmes les plus en vue de la haute société. Elle est habillée en grande toilette, sa robe pourpre, très voyante mais raffinée, de petits rubans descendant avec délicatesse de son épaule, et une broderie très précieuse met son visage en valeur. J´ai déjà tracé sa figure, je l´ai ébauchée: sa physionomie est esquissée par des lignes nettes mais délicates et légères, très sinueuses, qui se dissolvent en contact avec le fond. Le contour n´existe plus, les détails se perdent, ils deviennent invisibles car on est frappé par son expression. On ne peut penser plus à la souplesse réaliste de ses bandeaux qui se fondent avec le visage devenant partie de son énigme. Ce que je veux dire, c´est que le dynamisme, le naturel de ce portrait sont secondaires par rapport à sa force expressive; ce qui frappe devant cette dame, c´est son austérité, sa noblesse, sa fierté. Elle regarde un point fixe, un point extérieur, imaginaire, situé, peut-être, au-delà de ce monde, elle semble sûre d´elle, orgueilleuse, mais en même temps profondément faible, soumise; elle observe tout de sa position élevée et montre sa puissance, mais ses yeux laissent deviner un voile d´amertume, de regret pour son incapacité de s´exprimer comme elle le voudrait. C´est un être si doux, si vrai, menacé par les ennuis de ce monde, un être qui a peur de se démasquer, et qui continue à vivre derrière cette façade dorée, si loin de moi, qui serais capable de mettre son âme à nu, de comprendre son accablement. Mais cette attitude dérangerait: je suis un artiste, elle une grande dame ; moi, je suis en train de peindre son portrait, elle, elle essaie de fuir. Regardez-la: elle est immobile, parfaite dans sa posture, parfaite au milieu des contradictions de son monde, elle a une conduite altière, elle est bien élégante, mais son regard n´arrête de se dérober. J´ai peint la broderie merveilleuse de robe, le collier charmant qu´elle porte, mais je suis obligé de tourner autour d´elle pour saisir les traits si mystérieux de son expression. C´est une figure énigmatique, à mon avis, vertueuse; ses yeux ne se résignent pas: ils laissent entrevoir une certaine détermination, mais de l´insatisfaction aussi. C´est là, c´est là toute la complexité, la grandeur de son esprit, et c´est toujours ce sourire, ce sérieux qui continuent à m´interroger, qui m´obligent à m´identifier avec sa condition. L´ambiguïté, le charme, le mépris de cette dame se dégagent de cette attitude apparemment ferme, paisible, résolue, mais malgré cette lumière éblouissante qui éclaire, que je veux fixer sur son visage qui se découpe au milieu de l´obscurité, malgré tout cela, son inquiétude transparaît. Mon défi, c´est de dominer ces mouvements de l´âme, c´est de les saisir sur la toile. Oui, j´ai été un psychologue impitoyable, un vandale qui s´est emparer de ses émotions sans demander aucune permission. Pardonnez-moi Madame, oui, Vous avez tout à fait raison: je ne suis qu´un artiste qui vole des émotions, et qui aime les rendre visibles à sa guise.



 
 © ImageImaginaire 2009
 
Diego Velázquez
La Famille de Philippe IV ou Les Ménines

1656

 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue étrangère niveau 1
2° prix Mia Maria Warde
Grand Lycee Franco Libanais Beyouth Liban



 Mon pinceau vient tout juste de quitter la toile.
Ma dernière touche consistait à faire briller l´anneau d´or que tient la naine entre le pouce et l´index de sa main gauche. Cet anneau qui pourrait conférer à ma peinture une interprétation politique voire même dynastique. Je fixe le bâton de commandement qu´offre ce jeune homme à l´infante Marguerite, ce qui me fait réaliser que ce tableau présente quelques inexactitudes. Les couleurs de ce bâton ne sont peut être pas suffisamment radieuses. Mais je ne m´attarderais plus là-dessus. Cette peinture illustre parfaitement la decison de mon maître ; mon but est donc atteint. Elle met fin à toutes ses tergiversations. C´est une preuve concrète qui marquera l´Histoire ; Marguerite est désignée comme héritière du trône.
En observant pour la première fois ce tableau de famille, je remets en question ma propre opinion quant à ce régime espagnol. Finalement, toute mon oeuvre n´est-ce pas l´allégorie de la monarchie ?

Mon pinceau vient tout juste de quitter la toile.
Mon caprice de peintre narcissique est enfin satisfait grâce à la naissance de Felipe Prospero. Je me retrouve enfin sujet de mon oeuvre. Enfin apte a célébrer ma propre gloire. Non seulement la gloire d´être entoure d´une altesse royale, mais la gloire d´être peint avec ma légion d´honneur, la croix de l´Ordre de Santiago, que m´a accorde le roi.
Je ne peux m´empêcher de reconsidérer l´ancienne decison du roi ; au fond, je ne partageais pas du tout son avis. Marguerite n´aurait jamais pu représenter l´Espagne. Jamais.
C´est quelqu´un de très ferme. Toutefois, sa raideur est peu marquée dans mon tableau vu qu´a présent je suis sur qu´elle n´occupera plus le poste. Sa raideur de commande a donc été corrigée dans cette peinture par les mouvements des menines qui l´entourent, jusqu´au coup de pied que le petit nain donne au chien.
Je suis la, devant mon châssis, en train de regarder le couple royal qui se trouve un peu plus loin. C´est cet instant précis, cet instant d´échange que j´ai voulu garder en mémoire. Le moment ou mon regard croise le tien, toi spectateur du tableau tu en deviens sujet, observateur. D´ailleurs, la lumière qui cette fois émane de droite, te propulse à l´intérieur. Observe bien les regards des personnages dans le miroir...tu ne vois pas qu´ils se tournent vers quelqu´un qui se tient a leurs cotes ? Ce quelqu´un c´est toi. Toi qui te trouves en face de moi, a droite du roi que je peins.
C´est ainsi que je dis Adieu au message dynastique et Bienvenu aux nouvelles conditions de la monarchie. Je me peins, peintre du roi Philippe IV et de son épouse, que je transforme tous deux en ombre. Cette représentation, -c´est vrai-, dissimule mes arrieres-pensees, mes intentions d´aposentador. Tout d´abord, elle reflète légèrement ma jalousie dan la mesure ou je semble vouloir emprunter les qualités de souverain du roi. C´est Nieto Vélasquez L´aposentador de la reine qui tient entre ses mains la clé de la vérité...il tire le rideau derrière lequel se cache un des secrets de mon tableau. Mon pinceau, ainsi que la croix rouge de Santiago peinte sur mon habit, seraient mes seules armes. Grâce a elles je lutte, je lutte pour remplacer la place du roi par celle du peintre, je lutte pour mettre ne avant l´artiste et sa liberté.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Théodore Rousseau
Groupe de chênes, Apremont

vers 1855

 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue étrangère niveau 1
3° prix Pavla Holzerová
Slovanske Gymnazium Olomouc, Republique Tcheque République Tchèque



 LE PETIT AU LOUVRE



Il y a quelqu´un pour m´écouter ?! Pssst !! C´est chaque jour comme ça ! Rien de nouveau! Et moi ? J´aime parler ! Mais je ne sais pas à qui... Oh ! C´est si triste pour moi... Si j´étais un homme je parlerais aux tableaux ! C´est sûr. Car nous sommes seuls et nous vivons dans des musées depuis si longtemps ! Je ne compte plus depuis combien de temps je suis ici. J´aimerais être plutôt dans un musée plus petit que le Louvre. C´est trop grand et personne n´a le temps de s´arrêter devant moi ! Pourquoi mon auteur n´était pas plus connu !! Je pourrais être admiré comme ?ma voisine? La Joconde !
Pourquoi me regardes-tu comme ça ?! Tu n´as jamais vu d´arbres ! Non, non !! Reste ici ! Les adultes ne m´entendent pas ! Ils sont si préoccupés !
Hé ! Petit ! Viens ! Approche ! Oui comme ça ! Ça fait longtemps que je n´ai vu un enfant ici ! S´il te plaît, écoute moi ! Seulement si tu es petit tu peux m´entendre. Assieds-toi devant moi et je vais te raconter mon histoire ! Ça sera un conte pour toi ! Oh tu es d´accord ! C´est gentil !
Je sais que je ne suis pas très connu mais tant pis! Mon auteur Rousseau... Il vaut mieux qu´on l´appelle Théodore ! C´est plus joli et en plus c´est mon ami, et pour toi aussi ! Alors où me suis-je arrêté... Ah oui ! Mon peintre Théodore s´est décidé à s´installer à Babizon. C´est un petit village ... Non, pour toi ce n´est pas intéressant, je sais ! Mais comment commencer ?! Donc, moi je suis né en 1855, oui c´était il y a longtemps. Théodore est allé presque chaque jour à Apremont, près de Babizon. Il a dessiné ça et après ça, mais un jour son regard est tombé sur un chêne ! Et c´était moi !! Oui maintenant c´est moi ! Mais non, je ne suis pas prétentieux ! C´est vrai ! Théodore adorait la nature... Il a pris son putois et il a commencé à me faire moi !
Premièrement j´ai eu l´air assez bizzare. Je ne sais pas pourquoi mais il a choisi une couronne au début, peut-être avait-il peur que l´arbre perde sa beauté... Ma couronne était dessiné depuis 10 jours.. D´abord j´étais vert pâle, après brun et enfin vert foncé ! Tu pourrais penser que Théodore n´était pas normal parce qu´il a arrêté son oeuvre pendant 8 semaines et il a choisi une autre nature pour peindre ! J´étais si déçu ! Pourquoi moi ?! J´avais pensé que je serais ?quelqu´un? mais non !!! Je suis resté caché dans sa maison, il y faisait humide et poussièreux et j´étouffais là-bas !
Un jour, un petit garçon est venu chez Théodore.. Il resemblait un peu à toi.. Il m´a pris et il m´a disposé à la lumière. Oh, que c´était beau ! Je pouvais respirer ! Hmmmm ! Et Théodore m´a aperçu et s´est décidé à continuer à me faire !
Alors deuxièment j´étais plus beau ! Il a fini mon tronc, en plus il a commencé à faire mes frères chênes... Théodore était comme changé ! Il a dessiné plus vite avec plus d´optimisme, avec plus de courage ! Quand il peignait il rajeunissait... Pour pouvoir faire cette oeuvre il a choisi l´aube... Tout était frais, tout était sous les premier doigts du soleil si magique. C´est dommage mon petit que tu vive dans la ville et à cette époque car tu ne peux pas sentir ces choses comme moi ! Je vois dans tes yeux la joie, tu veux que je continue ?
Alors ce fut pour la deuxième fois que Théodore m´interrompit... Il est tombé malade et des jours étaient de plus en plus mauvais. Théodore restait dans son lit et n´avait aucun goût à continuer. Une paysanne arrivait chaque jour pour aider Théodore. Oh, qu´elle était belle !! Bien sûr qu´il est tombé amoureux ! Si j´avais été à sa place elle aurait déjà été mon épouse ! Oui mon petit, l´amour est plutôt pour les grands mais dans les contes il y a toujours des princes et des princesses ! Alors arrête de froncer le front ! Cette belle paysanne allait chaque matin avec son troupeau sous les chênes et Théodore la regardait mystérieusement...
Un jour, mon petit, il s´est passé une catastrophe pour nos héros ! C´est triste, je le sais mais c´est la vie... Il faisait mauvais pourtant, la paysanne est sortie de la maison et est allée sous les chênes... Le ciel a noirci brusquement et l´orage est arrivé soudainement. La paysanne était toute mouillée et elle avait très peur de l´orage. Elle a regroupé son troupeau et s´est cachée sous les chênes ! Je t´interdis, mon petit, de faire cette bêtise ! La foudre a frappé le plus grand chêne est une branche a assassiné notre pauvre paysanne. Lorsque Théodore a aperçu son amour mort il a couru à la maison, a pris pour la dernière fois le tableau inachevé, des couleurs, des putois et tout ce qui est nécessaire pour peindre et il est revenu au milieu des arbres...
Ce jour-là il m´a terminé ! Mais il n´a pas dessiné le cadavre, il a tout imaginé comme aux jours les plus heureux pour lui. La paysanne et sa beauté, le troupeau, les chênes intacts, mais le ciel de ce midi-là...
Maintenant mon petit tu connais toute mon histoire ! Tout n´est pas si facile au premier regard, tout change au cours du temps ! Théodore m´a appellé Groupe de chênes parce qu´il était intéressé par la nature et pour ses oeuvres c´était typique, mais la paysanne n´était plus ici pour notre plaisir mais seulement en tant que souvenir !
Voilà, mon petit, c´est tout ce que je voulais te dire ! Tu peux aller retrouver tes parents... Oh, encore quelque chose ! C´est un secret donc garde-le bien ! Au revoir mon petit...
Pourquoi me regardes-tu comme ça ?! Tu n´as jamais vu d´arbres...
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Michel-Ange, Michelangelo Buonarotti dit
Captif (« l'Esclave rebelle »)

1513-1515

 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 1
1° Prix Marine BOISSON
Margueritte de Navarre Bourges France métropolitaine



  Il faisait froid à vous déchirer la peau. Un refuge...mon atelier. Tout était rangé, trop rangé. Ces murs à peine blancs, cette poussière à peine visible, les mêmes depuis tant d´années me répugnaient à présent. J´avais le regard amer et le sang brûlant. Un bruit-un de trop- se fît entendre. Ce fût l´étincelle celle qui vous arrache à vous-même et vous colle à la peau votre folie cachée. Celle qui vous fait cracher. Notre être profond s´exhibe. Un geste ample mal contrôlé, c´en est fini...Ça s´envole, se fracasse, cogne, s´éparpille. Tout part en lambeaux sous ma fougue. La chaise contre le mur me donne le la de ma colère. Le bois se fend, se brise, je brise le duramen, les sciures neigent dans l´entrepôt. J´ai mal maladroit. Le marteau brise une fenêtre, une fenêtre se fendille, ça craque, tombe, s´abat. Puis je découvre la dernière de mes statues. Je la comtemple, là, dans mes larges doigts. Je l´élève vers le ciel, juste une dernière fois, paaffff !!! Quel bonheur de briser sa création ! Le roc tombe sur la pierre en éclats. qu´il me plaît de mettre à mal ! Dans ce gigantesque brouhaha, dans ce dans ce nuage d´art envolé je respire. Je me libère. Il ne reste plus rien de mes chaînes: mes rêves, mon imagination, ma création ne sont plus. Qu´il est bon de ne plus rien avoir sur Terre. La violence m´emporte, j´arrache les rideaux, je cisaille. Je me vide, me purifie de cette douleur qui chaque jour me dévore.
Mon...mon...mon pied frappe contre un bloc, de la pierre blanche. Elle est pure, brillante et innocente. Le volume est parfait, une perfection géométrique. C´est une masse mais elle est frêle. Trop frêle pour survivre dans ce monde. C´est décidé je l´étoufferai de mes propres mains. Une si grande beauté doit mourir. Burin dans le poing, je tourne autour du bloc encore lisse et doux. Un dernier regard, un dernier espoir...et je frappe ! Frappe, cogne sans un mot, sans un cri, je frappe. Je n´ai jamais eu une si grande force, je frappe. Mon corps danse avec la pierre. Elle laisse maintenant apparaître ses premières imperfections. Je la sens qui souffre sous mes coups. Je la réduis à néant, elle n´est bientôt qu´un vulgaire caillou enneigé. Je la caresse, la masse, l´embrasse de mes mains grasses avides de creux et de reliefs. Puis, encore, je frappe, je frappe fort comme on frappe un enfant, sans hésitation, sans haine. Tours, sauts, rien n´est trop beau pour elle. Le burin tape au rythme d´une danse africaine. Je tournoie autour d´un corps rigide. Il est mon totem, ma croix, mon autel. Sous ma peau hargneuse il se dessine, chaque frottement révèle ses courbes. Je n´oublie rien. Il sera parfait. J´ai corrompu cette essence naturelle pour en faire un corps, un homme. Comment aurais-je pu ne pas l´humilier autant ? Dieu m´offrait la perfection minérale je lui restituais une laideur, une représentation à l´identique de l´espèce humaine. Dans sa plus grande élégance. Les dimensions, les détails, tout convenait. Je trahissais la nature. Je rugissais de plaisir. J´offrais à notre créateur, lui qui avait mis sous mes mains la pureté, la beauté originelle, sa créature la plus immonde : l´homme. Quelle jouissance ! Je devenais démon, péché, hérésie. Je soufflais la poussière de ses pourtours et il m´apparût dans sa révoltante faiblesse, sa fausse douceur, son abandon plein de morgue et de sensualité, mais le bras inquiétant, les yeux fermés sur quelle traîtrise, sur quel rêve, sur quel néant ? Il était répugnant de beauté. A vomir. Ma plus grande oeuvre artistique, je le savais. Je me sentais grandir à présent. Puis...l´instant se brouille, s´estompe. Ces traits, ce corps, ces lignes, je les connaissais. Je le reconnu. Horreur. J´avais façonné mon propre piège. Il se refermait sur moi. J´avais cru créer, je reproduisais. J´avais cru donner, ce n´était que reflet. J´avais devant moi, ma haine, figée à jamais, juste l´homme que j´avais aimé...mon esclave...ou mon maître ?






 
 © ImageImaginaire 2009
 
Alexandre-Gabriel Decamps
Marchand turc fumant dans sa boutique

1844

 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 1
2° prix Babacar Diouf
Université des Chênes Cergy France métropolitaine



 Je l´avais vu alors que je sillonnai Smyrne, à la recherche de cette altérité, où la nature donne à la beauté, un baiser nouveau.J´ai immédiatement su que j´avais devant moi, le résultat de ma quête et je disais à Hussein Hadji le muletier, de s´arrêter là, afin que nous déchargions mon matériel de peinture du chariot. Aux explications du muletier, l´homme comprit mon intention de faire son portrait et y répondit par un air doux d´acquiescement. Il n´exprimait aucune surprise,et ne souriait même pas de mon accoutrement oriental comme l´avaient fait beucoup de turcs, me voyant en doliman blanc et turban entrelacé de fils multicolores, ayant aux pieds des babouches pointues. Mon esprit tentait de deviner ses pensées, de saisir l´intérieur profond où se meuvent, les sentiments que peut taire l´attitude. J´étais subjugué par cette boutique aux articles hétéroclites, l´ambiance forte de solitude et cette présence fluette dégageant une mystique énergie. L´homme adossé tirait des bouffées d´un narguilé avec un mouvement serein des lèvres et ne disait rien, ni ne faisait attention à moi qui commençai les premières esquisses. Je ne l´obligeai à rien, sa pose me convenant parfaitement; étant éffrayé à l´idée de troubler sa quiétude, je m´installai à une distance convenable.
Il regardait de temps à autre la rue ensoleillée, ainsi qu´une galerie où l´on aurait versé des seaux d´or liquide. Qui était-il ? quelle était l´histoire de sa vie? j´aurai voulu le savoir, je l´imaginai. Une enfance de pâtre, portant une petite gandoura et menant paître les troupeaux dans les champs bordés de sycomores, visage ferme et vif que caressait le vent, apportant les senteurs mentholées des terrasses.
Dans l´âge viril, il aura vécu humblement, eu une épouse aux discrètes allures, une de ces femmes
qui font l´orient beau, par leurs tissus chamarrés par où l´on devine, les tournures pudiques de la maternité.
Et maintenant un vieillard mince comme un derviche tourneur, ayant dans le coeur, le rouleau de sa vie presque entièrement déroulé.
Durant un court moment il observa le chevalet, ma personne, puis abaissa les yeux au sol avec une expression étrange où je perçus une onde muette de satisfaction et quelque chose ayant le miroitement fauve de l´ironie. Il me semblait l´entendre me dire :«tu es jeune et la vie est pour toi, pleine des couleurs riantes. Tu crois saisir le sens caché des choses, les débusquer et leur ôter le voile par un trait de ton crayon, par une couche de ton pinceau. Tu fais l´ébauche de la Création, donnant l´ombre et la lumière qui encadrent la vie. Que peux -tu faire émerger sur ta toile qui me concerne et qui soit un secret dévoilé ? me représenter, saisir mon essence et la rendre immortelle ? que sais-tu des soleils passés, de ceux présents? ne penses-tu pas que je sois moi-même une toile où Dieu peint selon Sa Volonté?
Vois-tu mon âge me pousse vers les versants d´où l´âme s´envole. Donc peint à ta guise et surtout ne me dérange pas.Tout en continuant à dessiner, je me figurai cette vie résignée au dénuement; loin des palais aux murs lambrissés qu´entourent les rumeurs de la ville, des intérieurs aux tapis somptueux dont des motifs d´arabesques ornent les tentures et les couverts , des femmes lestes sous leurs tissus evanescents, leurs bras ornés de cercles d´or, qui vous suivent de leurs yeux de khôl et disparaissent dans des frous-frous enivrants; loin des salles aux parois vernies où brûlent dans les cssolettes des parfums chauds et coûteux; loin de ces richesses qui n´en sont pas, et lui détenant le trésor véridique dont on ouvre le coffre dans la peine et que l´on dépense dans l´éternité . Peu à peu les émotions apparaissaient sur ma toile, les fruits dans la corbeille, la caisse de légumes à gauche, les chapelets suspendus, les narguilés dans le coin, le banc de pierre, la charpente de bois et surtout, lui marchand, vêtu d´une tunique de toile et au turban couvert de petites étincelles de poussière, qui en fumant, regardait les volutes s´éteindre en longs horizons dans l´ombre. J´étais soucieux de restituer ce clair-obscur dans sa vérité, cette lueur sur l´homme, le partageant en deux, son corps à nos yeux visible, mais la tête maintenue dans les pans brumeux de la contemplation.
Certainement le destin qui s´ouvre pour nous en portes diverses,s´était ouvert pour lui sur un espace, où au terme des interrogations que l´on pose à l´immensité, on voit en un lot scintillant, des étoiles pour réponses.
Vers quelles étendues tournait-il son oeil plein de graves reflets? Etait-ce vers un point fixe où les firmaments se croisent,un lieu où on laisse avant de s´élever, son corps aux futilités terrestres? »Son existence est comme une bouffée, formant des motifs ductiles dans des espaces que dominent les transcendances«: il fallait que le tableau dise cela.
J´avais fini les objets et le personnage au crayon, il me restait à mettre les couleurs dont j´avais pris les repères et spécifié les nuances. Il était temps de se retirer, le soleil baissait. Je montrais le portrait au marchand, il hocha longuement de la tête, ne dit aucune parole, mais prit dans la corbeille deux mangues qu´il me tendit. Je réveillai Hussein Hadji étendu dans le chariot et nous partîmes après avoir profondément salué.
Et il continuait de fumer, l´esprit en proie à des sérénités complexes, tandis que s´élevait vers la lumière, sa majesté que le ciel lui rendait en rayons.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Léonard de Vinci
Tête de jeune femme
 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 1
3° prix Caroline Varas
Lycée Marguerite de Navarre Bourges France métropolitaine



 
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Juan de Valdes Leal
Allégorie de la Mort : In ictu oculi
 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 2
1° Prix CELINE CARRON
Notre-Dame VILLETTE France métropolitaine



  1674. Séville. Mon corps est un hurlement de douleur, un cri me poursuivant jour et nuit. La souffrance a un nom. Gangrène. Personne n´ose s´approcher de moi. Peur. Dégoût. Mépris. Et leurs yeux, leurs yeux remplis de haine, de bassesse, scintillant d´une étincelle de plaisir malsain devant ma déchéance, sont plus terribles encore que ce simple mot râpeux, grouillant. Gangrène. Une vie de fastes et de fêtes, ornements d´or et d´argent, soie et parfums enivrants. Admiré, envié. Gangrène. Abandonné, chassé. Un seul abri, un seul refuge, l´Hôpital de la Charité. Mot haïssable empli de mépris déguisé sous le masque d´une bonhomie vertueuse. Une façade blanche et immaculée, ici vous trouverez la pureté; des mosaïques religieuses, entrez vous êtes dans l´antre de Dieu. J´ouvre la porte, résigné et désespéré. Des loqueteux me poussent dans le dos. Un frisson me parcourt, pas leurs mains, pas sur mon corps. Je m´écarte. Hors de question d´entrer en compagnie de miséreux, mais ils pullulent ici. Eloigne-toi, c´est intenable. Je me cogne contre un mur. Il ne s´écroule pas sous le regard malfaisant que je lui lance. Sur la paroi de ce félon, un tableau. L´inscription « In ictu oculi » « Dans l´oeil du malheur » surplombe la main d´un squelette grimaçant éteignant une chandelle, la chandelle de la Vie. Je recule, effrayé, abasourdi. Une allégorie de la Mort dans un hôpital. Cynique. Je souris. Je revois les danses macabres sculptées sur les pierres des églises. Scènes morbides destinées à effrayer le populaire, à lui rappeler Sa présence. Mais ici et maintenant, Dame Mort est bien plus raffinée. Grimaçante, elle tient une faux, un cercueil et un linceul sous son bras. Conquérante, la Terre est à Ses pieds, dérisoire et inutile globe, dominé, piétiné par la peur. Une rivière de tissu sang se déverse sur une armure. La guerre, les conquêtes, le pouvoir, illusions et artifices d´une Humanité cherchant un but, se nouent et se dénouent sous Son orbite vide et implacable. Les rois, chapeaux dorés sont réduits à néant, l´Eglise, ridicule couvre-chef rouge et aplati ne peut rien devant sa macabre présence. Forte et insidieuse. Elle fut, Elle est et Elle sera. Toute la connaissance contenue dans les livres les plus savants n´y fera rien. Sur les pages de ces mêmes livres peints sur la toile, je peux admirer une élégante façade merveilleusement dessinée. Mais même les architectes illuminés par la divine lumière du talent ne pourront sauver la magnificence d´édifices, pourtant jugés éternels et intemporels. Toute chose est vouée au trépas. Les grands hommes de ce monde, ornés de colliers de métal doré, de pierres colorées, coiffés de casques sculptés, nacrés, portant des croix de procession finement ouvragées, tous ceux-là, je vous le dit, disparaîtront et leurs richesses avec eux, et l´on pourra voir leur ambition d´éternité foulée au pied par la seule véritable immortelle. Mort. Mort des plaisirs et des vanités. Je suis balayé, misérable fétu de paille, par cette révélation sur notre nature profonde. L´ange Gabriel est descendu sur moi. Ma vie entière n´est qu´un océan. Les illusions flottent entre les gerbes d´écume blanche, si belles, scintillantes comme autant de diamants sous le soleil; et moi, matelot paresseux et satisfait, n´ai jamais pris la peine de plonger dans les eaux profondes et froides, n´ai jamais eu le courage de voir, de sonder le fond. Vanités des hommes, néant devant la Mort. Comme tout cela est vain, inutile, je le perçois nettement à présent. Quel temps perdu, tant d´années écrasées par ce squelette grinçant. Je voudrais pouvoir m´emparer de cette épée à Ses pieds et me la plonger dans le coeur. Ô cruelle amante intouchable, j´aimerais te prendre à bras le corps, emmène moi avec Toi. Mon désir se détache, lumineux du noir de mes pensées, comme Elle se détache du noir du tableau. Désordre dans ma tête, désordre à Ses pieds. Prends moi ! Je hurle, je vibre extasié. Des mains m´emportent, veulent m´éloigner d´Elle. Non lâchez-moi, Elle est là ! Elle sort, majestueuse du tableau, brandissant sa faux. Viens, je suis prêt !

« On a rien pu faire, mon père. Il hurlait comme un damné, on a voulu l´emmener mais il s´est débattu et sa tête a heurté le sol. Il est mort sur le coup.
- Nous le citerons lors de la messe. La douleur a rendu folle cette pauvre âme, dit le prêtre en faisant un signe de croix. »
Sur le mur, la Mort ricane, plus grimaçante que jamais.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Jacques-Louis David
Marat assassiné

1793

 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 2
2° prix Laura Hemmerlé
Lycée Jean Rostand Strasbourg France métropolitaine



 La première fois que j´ai aperçu le tableau de David représentant Marat assassiné, j´ai trouvé l´oeuvre particulièrement lugubre et absolument inintéressante. Quelle mouche avait bien pu piquer Jacques-Louis David pour qu´il peigne une fin de vie sanglante, une mort criminelle. S´intéressait-il à la médecine légale ou aux investigations judiciaires ? Que nenni !
J´ai finalement fait l´effort de m´arrêter devant la toile, de l´observer attentivement et d´en scruter les moindres détails. Et puis, eurêka ! je compris. Cette oeuvre n´était pas du Simenon, mais plutôt l´Apocalypse selon l´apôtre Jean... Le décryptage de la fonction polysémique que recèle la représentation dramatique demande une réelle gymnastique : il faut s´approcher, se pencher et changer les angles d´observation. Une profonde réflexion est nécessaire aussi pour révéler le message quasi-subliminal qui apparaît en filigrane dans la peinture. Léonard de Vinci ne disait-il pas que « la peinture est chose mentale » ?
Au premier abord, d´aucuns remarquent la division du tableau en deux domaines hétérogènes. La moitié supérieure représente un mur gris, sombre et nu. Ce vide obscur et disproportionné cadre parfaitement avec les circonstances funèbres et donne à l´instant toute sa gravité. L´autre partie, plus claire, elle, dépeint la victime et brosse les circonstances de la mort. Marat vient de rendre le dernier soupir. Le sang est encore rouge vif. L´arme du crime, un banal couteau de cuisine, gît là, au pied de la baignoire, à l´aplomb de la blessure mortelle. Tout est maculé de sang : le cadavre, le drap, l´eau du bain et, même son dernier écrit. Le décor est réduit au minimum. Pas de pretintaille ni de clinquant. Cette sobriété traduit la pensée sociale du révolutionnaire assassiné : « rien de superflu ne saurait appartenir légitimement, tandis que d´autres manquent du nécessaire », qu´il disait. Le drap rapiécé et le pupitre glauque improvisé soulignent l´austérité dans laquelle vivait Marat. Les gens de peu pourront aisément s´identifier au héros qui, de surcroît, ne demandait qu´à vivre... Pour preuve, il se soignait. Il prenait un bain médicinal au moment de l´homicide. Visiblement, la victime n´a pas lutté contre son agresseur. Marat n´a même pas lâché la feuille ni la plume. La présence de deux plumes, avec des extrémités noires d´encre, indique les caractères urgent et crucial de sa tâche de journaliste engagé. La baignoire et le billot de bois affichent des contours rectilignes, alors que la posture sigmoïde du corps affalé rompt cette géométrie orthogonale du mobilier de fortune. L´éclairage de la peinture est focalisé sur le visage de Marat. À y regarder de plus près, j´ai été frappée par l´expression de ce faciès hiératique. Le mort n´exprime aucun signe de martyre. Au contraire, il semble serein, voire soulagé. Je me suis éloignée quelque peu du tableau, j´ai tendu les mains réunies pour former un diaphragme réglable et j´ai isolé la tête de Marat. Et, quelle surprise ! On dirait un homme paisiblement endormi, qui... esquisse un discret sourire. Essayez, c´est étonnant. En somme, il fait un pied de nez à son(ses) assassin(s) (l´exécutante et les probables commanditaires). L´artiste a manifestement rajeuni et transfiguré le quinquagénaire poignardé pour annoncer la pérennité des idées que prônait l´homme politique. La prose tachée d´hémoglobine, que la victime tient encore en main, susurre le mobile du crime : réduire au silence les idées dérangeantes que diffuse l´Ami du peuple.
À l´évidence, David élève Marat au rang de martyr de la Révolution. Sa dédicace insolite a valeur d´épitaphe et constitue un mémorial. Le peintre manie d´ailleurs avec une maestria certaine le genre suggestif. Le potentiel de propagande, en quelque sorte, du tableau est si élevé qu´il titille l´imaginaire... Soit : mais l´Histoire, ne prouve-t-elle pas que tous les complots tous les attentats du monde ne parviennent ni à étouffer ni à éteindre les idéologies et les révolutions qui tirent la populace vers le haut ? Une utopie ? Et que dire de Jésus-Christ, de Mohandâs Gandhi et de Martin Luther King pour ne citer qu´eux. Leurs vies ont bien été abrégées, interrompues de manières brutale, violente et criminelle, mais leurs enseignements perdurent bien.
À n´en pas douter, « Marat assassiné » défend subtilement, et néanmoins efficacement, la victoire du verbe sur le glaive. C´est fort. C´est carrément magique et j´y crois !
 
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Gustave Moreau
Galatée et Polyphème
 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 2
3° prix Andreea Badea
Lycée européen Villers-Cotterêts France métropolitaine



 La grâce de son être effleurait encore mon corps, les cheveux de la fée dévalaient les courbes de la putain et la princesse devenait matière, palpable, divin morceau de néant. Combien de nuits à fixer un bout de lune, avant que l´angoissse de ne plus jamais la posséder ne me submerge, combien de songes à recracher le venin de l´absence, cherchant à atteindre cette masse évanescente faite de chair et de os...
Je l´aime, elle ne sait que me mépriser...
Je suis Polyphème, elle se nomme Galatée...
Seul le pinceau lutte furieusement contre la toile, il déchire ses fibres, anéantit son essence pour la créer, sublime déesse qui enfante mon désir:
Catin, catin, catin qui m´approche, lascive catin qui découvre sa gorge ronde, catin qui suscite la passion...
CATIN QUE JE NOMME OBSESSION....
Le monstre effleure la princesse, le mal flétrit la pureté, la bête violente la belle, belle putain,oui, que je repeins en innocence, et je crie, je hurle mon extase jusque dans la mort et bien au-delà.
Tu tés inscrite en moi, douce putain, et chacune de mes particules sue ton parfum...peintre, je suis peintre, aux traits odieux que réfléchit chaque jour l´horreur du miroir...suprême, je deviens suprême depuis que la perfection s´est unie à moi.
Le noir m´inonde et je souhaite y échapper, mais les ténébres me prennent depuis qu´une catin m´a séduit...Sauvez-moi de l´enfer, immolez-la dans mon âme, empêchez mes membres possédés de l´immortaliser en couleurs. Je la veux immuable, je la peins déesse, je me souhaite démon, je me crée éphémère.
Je me saoûle toutes les nuits, puyis je répends ma semence dans chaque bordel du port. Je vois ces hommes de chair qui puent l´alcool, qui promènent des pattes sur les gorges des Vénus, qui soupèsent leurs seins, qui aboient des rires provenant du Styx. Honte, je me vois semblable à eux et cependant empli de honte, le visage difforme, monstre qui s´entoure de cet harem. Je l´apercois soudain, tremblante, ingénue, me fixant, angélique, enfantine.
Perfide, je la prends.
Je m´abhorre, mais je la prends, et la déesse soupire, et ´´innocente sanglote, et la pureté agonise.
Nulle haine dans ce regard, seule subsiste une indicible pitié, le cri de ´´animal face à la cruauté du monstre, elle hurle par son regard en j´en deviens sourd.
Borgne comme ces impitoyables étrangers, je me refuse à sa torture, je déguste l´infini, alors qu´elle me murmure «j´aime».
Elle aime, bénie, absolue, merveilleuse, elle aime, l´Elue. Ce n´est pas moi qu´elle aime. Elle aime, maltraitée, rabaissée, humiliée, et elle se débat dans l´horreur, jeune enfant perdue.
Le labyrinyhe l´a engloutie.
Mourra-t-elle d´avoir aimé?
Je la lâche, minable, et de mes doigts profanes, je voudrais broyer chacun de ses os, car je hais l´amour et j´envie la tendresse. Impuissant, je peux la tuer mais non l´anéantir, car l´amour la porte avant qu´elle ne redevienne ANGE...
Alors je la quitte, et je la peins, et je me fais monstre et je la fais sublime.
Je l´aime, elle ne sait que me mépriser.
Je suis Polyphème, elle se nomme Galatée...





 
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Ariane abandonnée

Ier siècle apr. J.-C

 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 3
1° Prix Arnaud Planchat
cycle de la Florence Genève Suisse



 

Ariane abandonnée

Je suis un artiste renommé. Mes collègues disent de moi que je n´ai pas d´égal pour représenter les humeurs de l´âme. S´ils savaient que mon talent ne vient pas d´un don, mais d´une blessure profonde. Hélas, mes derniers jours me sont comptés et le moment est venu que je soulage mon coeur de ce lourd fardeau que je porte depuis quelques années, qui me fait atrocement souffrir, et vous raconte la cause de cette douleur.
C´était il y a une vingtaine d´années, un riche commerçant de Pompéi avait fait appel à mes services pour peindre une fresque dans sa somptueuse résidence. Celle-ci devait représenter Ariane abandonnée sur l´île de Naxos. Le riche commanditaire avait aussi exigé que j´ai pour model d´Ariane celui de sa jeune épouse. Je suis donc allé à sa rencontre dans sa luxueuse résidence. Après que leur servante m´eut introduit dans leur demeure, je me suis perdu dans les dédales de leur immense maison. Jusqu´à ce que je tombe sur la jeune épouse de mon client. Je crois que je suis tombé sous son charme dès notre premier regard et qu´un lien invisible s´est immédiatement tissé. Je n´avais pas vu une telle beauté et une telle tristesse dans un visage aussi fin et un regard d´une extrême douceur. Manifestement gênée elle aussi, elle s´est empressée de me présenter son mari. C´était un riche commerçant, un homme massif et puissant, très corpulent,. Il avait l´habitude de réussir avec succès ce qu´il entreprenait. Ses certitudes avaient presque quelque chose d´inhumain. Mais son attitude traduisait également une immense lassitude et une grande souffrance : au fond de lui, il ne devait pas être pas très heureux. Nous nous sommes rapidement mis d´accord sur la commande : un bateau au loin, celui de Thésée, s´éloignant du rivage, avec en premier plan, une Ariane versant des larmes entourées de deux anges également bouleversés par cet abandon. Dans les jours qui ont suivi, mon commanditaire est parti pour des raisons d´affaires, et j´ai commencé mon travail. J´ai peint ma fresque au coeur du labyrinthe, sur un mur immaculé que m´avait désigné le propriétaire. Fasciné par le regard de sa femme, j´ai peint la mer d´un bleu gris, reflet de l´âme de mon modèle. J´ai également peint la terre d´un ocre sombre, lui aussi reflet de mon âme et de mes douleurs grandissantes. Puis je me suis attaqué à représenter Ariane. Au fur et à mesure de mess séances de pose, son regard puis son coeur se sont progressivement ouverts. Elle m´a littéralement envoûté, au point que j´aurais voulu réécrire la légende de Thésée : non Thésée n´abandonnait pas Ariane. Il rentrait avec elle en Grèce après avoir tué le Minotaure. Mais rien de tel ne s´est passé. On ne réécrit pas l´histoire, surtout pas les mythes. Jugeant que mon travail était achevé, le commanditaire, récemment revenu de ses voyages d´affaires, m´a très gentiment remercié et m´a payé, en me promettant de parler de moi à ses amis et de me confier d´autres travaux. J´ai pris mon argent et je suis parti sans un regard pour mon modèle. Mais en me retournant une dernière fois vers mon oeuvre, j´ai vu toute la tristesse d´Ariane sur ma fresque et j´ai été saisi par un froid glacial. Etait-ce vraiment mon destin d´abandonner un amour réciproque que de plus j´avais très longtemps mis a trouvé. Qu´allait penser mon modèle de moi après cela ? Allais-je la revoir ? Etait-ce vraiment son destin de voir partir son amour tout comme Ariane ? Allais-je retrouvé un amour partagé et passionné tout comme celui-ci ? J´ai accéléré le pas, oublié toutes ces questions, pris sur moi-même et je me suis lancé dans de nouvelles aventures . Je n´ai jamais revu mon modèle, mais je ne l´ai jamais oubliée non plus. Quelques mois plus tard, alors que je me trouvais à Rome à la demande d´un clientclient à qui mon ancien commanditaire avait recommandé mes services, j´ai appris qu´une terrible éruption du Vésuve avait rayé Pompéi de la carte du monde, et que personne n´avait survécu dans la demeure de mon ancien commanditaire. La lave avait effacé mon erreur, mais elle ne pouvait rien quant à mes remords. Peut-être ma fresque sera-elle retrouvée sous les laves séchées qui l´ont enfouie. J´imagine que dans le futur, on s´interrogera sur le regard que j´ai donné à Ariane. Mais personne ne sera qu´un voile noir est tombé à tout jamais sur mon coeur, noir comme la voile de Thésée à son retour en Grèce.
 
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Alexandre-Gabriel Decamps
La Caravane

vers 1840

 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 3
2° prix Nadia Oswald
Collège de Lucciana 20290 Lucciana France métropolitaine



 La caravane. Je me rappelle comme si c´était hier. J´avais appris que mon cher ami Alexandre-Gabriel était de retour à Paris, et j´allais sonner à son appartement. Cela faisait bien une année que je n´avais pas vu le peintre qui avait entreprit un voyage en Orient et en Asie Mineure. On ne vint pas tout de suite m´ouvrir, et lorsque la porte s´entrebâilla, je tombai nez à nez avec Decamps. Il portait un tablier blanc et ses cheveux noirs lui tombaient sur les yeux.
- Célimar ! S´écria-t-il. Quelle joie, moi qui croyais que la nouvelle de mon retour n´avait pas encore fait le tour de Paris...
Je lui serrai la main vivement.
- Je suis bien informé et je n´ai pu m´empêcher d´accourir vous rendre visite.
Le peintre me conduisit dans son minuscule atelier et il me confia qu´il avait donné un congé à ses deux domestiques car il se sentait plein d´inspiration et ne voulait pas être dérangé. Je fis un mouvement de demi-tour, ayant peur d´avoir troubler sa solitude.
- Restez mon ami...Avez-vous déjà vu une oeuvre naître devant vos yeux ? Non ? Alors asseyez vous ici et regardez !
Il me tendit un tabouret. Je m´assis et fixait mon regard sur la toile encore blanche que Decamps allait remplir de couleurs et de vie.
Il commença par une esquisse légère et je n´aurai su dire ce qu´il cherchait à faire. Ses traits ondulaient comme pour former des vagues, il mettait beaucoup de soin dans son tracé et je ne voyais plus le temps passé. Peu à peu, des sortes de collines prirent racine devant mes yeux, puis des cavaliers, des ombres. Il traçait de plus en plus vite, pris d´une sorte de folle frénésie. Je voyais un paysage se planter devant moi, prendre corps, comme si Decamps sortait directement des images de son cerveau pour les plaquer sur la toile. Son tablier se salissait au fur et à mesure des couleurs et le peintre fronçait les sourcils, ne me voyant plus, chaque muscle de son bras tendu vers un seul but: sa peinture ! J´étais comme hypnotisé, pétrifié par le talent et la rapidité d´Alexandre, je crois que je n´entendais plus ma respiration. Je commençais à reconnaître une de ces caravanes orientales, qui me fascinaient. Pour moi un monde inconnu, terre de sable et d´ocre jaillissait sous les doigts de mon ami. Les dunes brûlantes et le soleil au zénith attirèrent mon regard et l´aimantèrent au tableau. La caravane semblait s´agiter sous mes yeux,, les dromadaires marchaient d´un pas nonchalant vers un endroit lointain et plein de promesses. Un chef d´oeuvre s´installait dans cette pièce sombre, faisant brûler un soleil imaginaire dans tout le quartier...Il avait fini, Decamps, se laissait tomber sur une chaise, devant sa toile, à présent merveilleuse et chaleureuse. Je ne regrettais pas d´être venu et je n´oubliais pas La Caravane. Sur le chemin du retour, je pensai encore à ce tableau et il me donna l´envie de voyager, de voir se matérialiser devant mes yeux de vraies dunes. Oui, la caravane, aujourd´hui mon vieil ami Decamps est mort et c´est moi qui possède son oeuvre, comme un peu de son âme qui resterait avec nous...

 
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Vincent Van Gogh
Les Roulottes, campement de bohémiens aux environs d'Arles

août 1888

 


 « des mots pour voir » édition 2005/2006

Français langue maternelle niveau 3
3° prix Marine MONTLUCON
F.Le Champi Le châtelet France métropolitaine



  « Cela fait maintenant une semaine ». Vincent Vangogh avait prononçé ces mots tout haut, comme pour lui même.Ces paroles furent suivies d´un long et profond soupir d´épuisement.

Il ferme les yeux, puis les ouvrent. Il les ferme à nouveau mais ne les rouvre pas.Son visage sa crispe et son corps est parcouru de spasmes violents, comme si il tente de faire taire en lui son cri de désespoir.

Malgré ses yeux clos, on le sent eveillé derrière, comme une grotte sombre et vide cachée derrière un rideau de pluie. Vincent n´aime pas les moments qui précédent le sommeil. Ce sont les moments ou il se sent le plus seul. Et ça depuis une semaine...


Il ne sait plus très bien si il a oui ou non envie de voir des gens. Chaque fois qu´il se trouve avec quelqu´un , il préfère fuir, et dés qu´il se retrouve seul, il cherche un peu de compagnie. Et cela depuis une semaine également ...



Avant cette même semaine, il était heureux. Sa vie auparavant aurait put étre qualifiée de merveilleuse. Il était hollandais, venait d´une famille plutot aisée et n´avait jamais manqué de rien. Avant, il s´etait senti chez lui, en Camargue, une région magnifique du sud de la France qu´il affectionnait tout particuliérement. C´est dans cette même région qu´il avait trouvé la lumiére naturelle qu´il avait cherché pendant de nombreuses années.
Mais à prèsent, il n´a plus d´endroit pour lui tenir de foyer. La chose qu´il désire maintenant, c´est d´être quelqu´un d´autre. Qui que ça soit.

Il est seul alors il peint. Car peindre, signifie être seul.

Il s´est disputé avec Gaughin. Son frére, son compagnon, son professeur. Son Ami.Depuis une semaine.




Vincent n´a plus les yeux fermés. Depuis quelques heures déjà. Il a quitté l´auberge ou il a passé la nuit à six heures, et depuis il marche. Il a payé sa nuit avec une peinture achevée la veille; bien que cette nuit là, il n´a pas dormi. Il marche sur une route de campagne isolée d´Arles. Le paysage se constitue de marécage à perte de vue ou chevaux et taureaux sauvages sont parsemés en troupeaux, profitant de l´ombre de quelques rares abres morts pour s´y reposer en ces temps de chaleur.
Il marche d´un pas assuré, comme s´il connait depuis toujours sa destination, sa valise étroitement serrée dans une main, son chapeau dans l´autre.Il a l´apparence de quelqu´un qui a beaucoup veillit en très peu de temps. Bien qu´il soit encore jeune, des rides profondes creusent son visage fatigué au teint cireux, et ses cheveux roux vénisiens sont parsemés de méches grises. Il est maigre, trop maigre.Il ne prend pas conscience de sa propre faim qui lui tiraille le ventre.
Son visage, autrefois fier et serein, est maintenant blafard et flasque. Il ne s´est pas rasé depuis plusieurs jours et ses cheveux en bataille lui donnent l´air d´n voyou. Il a perdu le sens des convenances. Sa silouette se découpe parfaitement dans le paysage.

Bien qu´il ne soit que neuf heures, le soleil est déjà très haut dans le ciel. Mais Vincent marche encore . Il ne sait pas pourquoi,il ne sait pas où, ses pieds le portent machinalement. Il ne peut pas s´arrêter. Il doit marcher...

Vincent transpire. Il est baigné de sueur, mais il s´en moque. Sa valise est lourde et son bras douloureux le supplie de la lâcher. Le cuir de son chapeau lui glisse entre ses doigts moites. Ses jambes engourdies sont lourdes et son mal de tête lui donne l´impresion que son cerveau est fendu en deux. Mais il doit continuer. Marcher encore...
C´est alors qu´au detour d´un chemin sinueux, un étange spectacle s´offre à ses yeux.


Il perçoit un campement de gitans. Une famille sûrement. Il y a plusieurs roulottes prés desquelles des cheveaux y sont attelés. Des enfants jouent dans un coin tandis qu´un peu plus loinl es adultes parlent et rient de bon coeur.

Pour la premiére fois depuis une semaine, Vincent éprouve en cet instant ni haine ni regret ni injustice, mais un grand vide.Ces gens présents devant lui possédent une chose qu´il a perdut.

Avec des gestes loitains comme s´il regardait quelqu´un d´autre faire ceux ci, il sort palette pinceaux et feuille, et commence son oeuvre. A présent c´est ce vide qu´il peint. Sa propre douleur s´étale peu a peu sur le toile blanche.


Il peignat toute la journée. Le soir, les gitans l´invitent à manger et à veiller. Il cherche un titre pour sa peinture, il décide sinplement« les roulottes, campement de Bohémiens» et comme il ignore le lieu «Au environ d´arles ». Il est toujours malheureux certes, mais il va mieux. Il a arrêté de marcher.





 
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