 |  | | Fernand Khnopff La bruyère rose
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue étrangère niveau 1 2° prix Helen Stevenson
Collège de Saussure Genève Suisse
| | | Debout devant son chevalet, il contempla sa toile d´un regard las, sans inspiration. Cette attitude ne lui ressemblait pas mais il était pressé par le temps, et cela le bloquait complétement. Il revoyait clairement le visage de l´homme qui était venu quelques jours auparavant pour lui demander s´il pouvait plaçer une commande: -Monsieur Fernand Khnopff?… -Oui, c´est moi. Qu´est-ce que vous voulez? -Excusez-moi de vous déranger. Je voulais juste vous poser une question… Est-ce que vous acceptez les commandes? -Non, plus du tout! Je deviens vieux et j´ai décidé de peindre ce qui me fait plaisir, sans me soucier du reste! -C´est que ma femme ne va pas bien, notre fils est mort au front et elle ne s´en remet pas… Je voulais lui faire plaisir en lui offrant une de vos toiles, car c´est une grande admiratrice. Vous ne voulez vraiment pas y réfléchir? Je vous payerai très bien. Il avait réfléchi une minute et allait dire non, mais lorsqu´il s´était tourné vers l´homme, il avait lu dans ses yeux une telle tristesse qu´il s´était surpris lui-même à répondre: -Ce sont des temps difficiles. Je veux bien faire une exception. Qu´est-ce que vous voulez que je fasse? -Merci! Vous êtes vraiment quelqu´un de bien! Peignez ce que vous voulez tant que c´est coloré et qu´il y ait de la liberté. Que ça lui change les idées! La liberté… C´est vrai qu´avec cette guerre, tout le monde se sentait comme en prison. Et tout à coup, une idée traversa son esprit: il se revoyait petit lorsqu´il habitait à Bruges avec ses parents… Comme son père était substitut du procureur du roi, il n´avait presque pas de vacances, mais ils s´arrangeaient toujours pour partir quelques jours à la campagne, pas trop loin de la mer. Ils habitaient alors chez une tante qui avait une petite maison au milieu de nulle part. Il se souvenait qu´il allait tous les matins avec sa tante chercher de l´eau dans le puits et l´après-midi, quand les adultes discutaient tranquillement à l´ombre, sa soeur Marguerite et lui couraient pendant des heures dans les hautes herbes. Ils pouvaient courir tant qu´ils voulaient dans n´importe quelle direction et jamais ils ne voyaient autre chose que le ciel bleu et les herbes brûlées par le soleil. Il y avait bien un chemin qui passait devant la maison mais il ne s´arrêtait jamais, il était comme infini. Même la maison semblait se fondre dans l´immense étendue. Le soir, sa soeur ramenait d´énormes bouquets de bruyères rose qui parfumaient toute la maison. Dans toute sa vie il ne s´était jamais senti aussi libre que ces journées passées à courir au soleil. Khnopff regarda par la fenêtre et vit un pays massacré par la guerre. Alors, il prit son pinceau et commença par le ciel. Il avait décidé d´essayer de redonner de l´espoir à cette mère qui avait perdu son fils en peignant les immenses plaines de sa Belgique natale. Il peignait le calme et la tranquillité pendant que partout les hommes se tuaient. Le soleil se couchait sur sa toile et il mettait les dernières touches de rose dans les herbes car elles étaient parsemées de bruyères. Maintenant la seule chose qu´il lui restait à faire était le chemin. Mais cette fois, il ne menait pas à nul part, car il avait décidé de rajouter la mer au bout, juste sous l´horizon. Une mer fraîche et tranquille. Peut-être, pensa-t-il, y arriverons- nous un jour…
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| Guerriers troyens durant le siège de Troie
|  | début du IVe siècle apr. J.-C.
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue étrangère niveau 2 2° prix Magdalena Bryla
Lycée Européen Charles de Gaulle Dijon France métropolitaine
| | | Folie de Création (tragédie quasi - antique) Les personnages : Caillebotte Mère de Caillebotte Raboteur 1 Raboteur 2 Raboteur 3 Chœur
Prologue (L´Hôtel familial de Caillebotte, rue de Miromesnil, Paris; la mère de Caillebotte dans le salon, elle porte une robe rouge) Mère: Ô! L´ Espagne! Mon pays aimé, t´es comme la santé, il faut t´estimer! Aujourd´hui, ta beauté me souvient de gaieté de mes années que j´ai passées là, à m´amuser! (Caillebotte entre, elle lui parle) Mon chéri! Tu es bien d´accord que l´Espagne est le plus beau pays du monde? Caillebotte: Ma mère, tu sais que je t´aime, mais tu sais aussi que, pour moi, ma patrie est plus importante que le pays de Don Quichotte! Si j´étais d´accord avec toi, je rejetterais mon opinion et cela serait la hiérarchie entre nous et non plus la relation! Ce qui n´est pas d´accord avec l´esprit humain... Mère: Gustave! Finis avec tes théories philosophiques! Fous moi la paix! (Il sort vexé) Parodos Choeur: Ce brave homme, né à Paris en 1848 ne sait pas encore que ce jour là il va créer un tableau magnifique!Sa famille riche voulait qu´il devienne un licencié en droit, mais il a fait un choix tragique et s´est consacré à la peinture! Après son voyage en Italie, le jour malheureux viens: il entre à l´Ecole de Beaux –Arts et devient un élève de Léon Bonnat. Sa passion est son fatum: il commence à acheter des tableaux de ces impressionnistes maudits : Pissarro, Manet, Monet, Cézanne, Degas… Il ne connaît pas encore son destin... Episode 1 (Caillebotte revient au salon où il n´y a personne, regarde un tableau impressionniste) Caillebotte: Etre ou ne pas être...Ce n´est plus la question pour moi! Peindre pour vivre ou vivre pour peindre... En voilà une! (Mère entre) Mère: Gustave! Arrête!Ce n´est pas bon pour la santé! Prends tes légumes! J´ai une chose à te dire mon petit lardon! (Caillebotte commence à manger du petit pois aux lardons) Caillebotte: Quoi? Mère: J´ai invité aujourd´hui les raboteurs pour qu´ils nous fassent un joli parquet à la mode espagnole. Caillebotte: Quoi?! Mais je veux travailler! Ils me gêneront! Mère : Je m´en fiche ! Ils viendront ! Et c´est mon dernier mot ! Caillebotte : Alors moi, je m´en vais ! Mère : Mais dis donc, c´est quoi ce comportement ? Caillebotte : J´en ai marre ! Ce n´est pas juste ! Mère : Gustave ! Ca suffit ! Calme toi ! Tu ne mangeras pas ton dessert ! Caillebotte : Ce n´est pas grave ! Je n´aime pas cette sacrée tarte aux pommes ! Je sors ! (Il claque la porte) Mère : Bon… S´il ne veut pas, je peux manger cette tarte… (Quelqu´un frappe à la porte) Mère : Ah ! Ce sont les raboteurs. J´arrive ! (Elle ouvre la porte) Mère : Bienvenue chez moi ! Vous commencez tout de suite ! Vous devez finir avant que mon fils revienne ! Raboteur 1 : Bonjour madame, la compagnie des meilleurs raboteurs à Paris vous salue, nous sommes à votre service. Raboteur 2 : Nous vous ferons un nouveau parquet dans quelques heures. Vous verrez une différence immense ! Ô ! La tarte aux pommes ! C´est pour nous ? Vous êtes trop gentille, il ne fallait pas… mais merci, on mangera avec plaisir ! Raboteur 3 : Beurk… (Ils sortent leurs outils, une bouteille du vin et un verre. Ils commencent à travailler…) Stasimon 1 Chœur : O tempora, o mores! Tout change, même la peinture! Elle ne transmet plus des valeurs, ce qui attend la publique. Impressionnisme ? Qu´est – ce que cela signifie ? Cette instantanéité, cet emploi des touches, des virgules, ces valeurs claires, ces couleurs dissociés… Pour un laïque cela veut rien dire, mais pour Caillebotte et lui pareils c´est la vie ou la mort… Episode 2 (Trois hommes nus jusqu´à la taille sont à genoux sur le parquet d´une chambre vide, noyée de lumière, ils poncent le sol en chuchotant. Caillebotte entre irrité) Caillebotte : Maman, ils sont encore là ? Quelle odeur… Comment vais-je peindre un tableau pour le Salon ? Je dois me dépêcher ! (Soudain, il s´arrête) Caillebotte : Quelle image, mais c´est merveilleux ! Quelle lumière, quelle perspective ! Ca peut être un sujet pour mon tableau… Cette scène urbaine aura du succès ! C´est sur ! Je vais créer un chef - d´œuvre ! Raboteur 1 : Silence, on travaille ! Raboteur 3 : Oui… Caillebotte : Travaillez ! Travaillez ! Et laissez – moi créer ! (Il court euphorique)
Stasimon 2
Chœur : Quel esprit ! Quel homme ! Sa sensibilité pour la beauté est un vrai don des dieux ! Sûrement, il créera plusieurs chefs d´œuvres malgré les difficultés Et les critiques de la foule ! C´est un héros tragique ! Il sacrifierait tout pour la peinture…
Episode 3
(Caillebotte revient avec ses toiles, ses pinceaux et ses peintures à l´huile)
Caillebotte : Toi ! Mets toi un peu à gauche et non pas en face de moi ! Oui, génial ! Vous deux, faites semblant comme vous parleriez… Regardez – vous et posez le marteau entre vous. Oui, c´est ça… Ne bougez pas…
Raboteur 1 : Mais on travaille… on n´est pas des modèles quand même !
Raboteur 2 : Ca vous coûtera en plus, monsieur.
Raboteur 3 : Bof… encore un fou…
Caillebotte : Ma mère payera tout… elle est riche !
Raboteur 3 (en chuchotant) : Et non pas plus normale que vous, monsieur… Ce travail est dangereux. On peut rencontrer des hommes vraiment étranges.
(La mère entre, elle reste au fond de la chambre et observe son fils)
Mère (à elle – même) : Comment il est concentré, on voit bien son génie… Quelle expression, quel mouvement de main, quels traits doux. Il est fermé dans son propre monde, il est perdu dans son travail ! Il faut le laisser tranquille… Je sors.
Caillebotte : Cette lumière est idéale, leurs dos brillent dans le soleil comme le poussière des étoiles. Mon âme flotte… C´est mieux quand je les vois par le haut et non pas par le bas… Et puis cette bouteille à droite… elle est bien à sa place !
Raboteur 1 : J´en ai marre de cette lumière, il fait chaud et je ne vois rien ! Caillebotte : Encore quelques minutes… J´ai presque fini… Stasimon 3 Chœur : O, l´art ! Personne ne te comprend, mais tout le monde t´aime ! Tu es la déesse devant laquelle les gens s´agenouillent… Tu veux des sacrifices et tu les vaux ! Caillebotte, Cézanne, Manet, Monet, Pissarro, Degas, Renoir et tous les autres créent pour toi et ta dignité et non pas pour le peuple ! Gloire à eux !
Exodos
(Caillebotte en extase…)
Caillebotte : J´ai fini !!! (Il jette ses outils, et s´agenouille devant son tableau) Caillebotte : C´est exactement ça ! Je le voulais… Maintenant je peux mourir heureux ! Raboteur 3 : Enfin ! Mon dos… quelle douleur… Appelez le docteur ! (Raboteur 1 se lève, regarde le tableau et éclate de rire) Raboteur 1 : Dites donc, c´est quoi ça ? Je ne suis pas si gros ! Raboteur 2 (en s´approchant) : Mais c´est bon… qu´est – ce que tu veux ? Tu es toujours comme ça! Accepte – toi ! (La mère entre) Mère : Mon Dieu ! Tu as fini mon chéri ! Tu es génial. On va l´envoyer tout de suite au Salon. Caillebotte : Non maman, avant tout je voudrais le montrer à l´exposition des impressionnistes… Mère : Fais ce que tu veux…
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| Jacques-Louis David Marat assassiné
|  | 1793
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue maternelle niveau 1 1° Prix Guillaume Fouret
Collège des Ursulines Mons Belgique
| | | Bonjour je m´appelle Jean-Loup David. Eh oui ! Je suis l´arrière-arrière-arrière-petit-fils du grand peintre Jacques-Louis David, porté à la gloire par la révolution et Napoléon qui en a fait un de ses peintres officiels. Je suis metteur en scène pour le cinéma et la télévision. Aujourd´hui, nous tournons la scène de la mort de Marat, grand révolutionnaire devant l´Eternel et ci-devant journaliste pamphlétaire à l´Ami du peuple. Malgré tout le respect que je lui dois, Marat avait beaucoup de sang sur les mains, même si c´était, dit-on, pour la bonne cause ! Néanmoins, son assassinat dans sa baignoire par cette exaltée de Charlotte Corday l´a consacré héros martyr de la révolution. Mon aïeul a mis en œuvre toute sa technique et son génie de peintre pour nous amener à cette vision des choses. Le réalisme de son œuvre, mais aussi sa mise en scène parfaite étaient à vrai dire des choses nouvelles pour l´époque : un fait divers est ainsi transformé par la grâce du tableau et le génie de son créateur en un instrument de propagande et de gloire posthume. Je vais donc m´efforcer de marcher sur les pas de mon aïeul et de vous restituer la scène dans l´ambiance qu´il a lui-même voulue. Jean Paul Mara, mon comédien, se place dans la baignoire sabot. Il tient à la main droite une plume d´oie, une autre de rechange est posée à côté de l´encrier juché sur une simple caisse de bois. Une planche recouverte d´un drap vert permet à ce bourreau de travail d´écrire ses articles enflammés appelant à la révolution et à la terreur. Je demande que l´éclairage soit disposé de telle façon que le visage et le buste du comédien soient éclairés au maximum, faisant ressortir la pâleur de sa peau. Sa tête est entourée d´un bandeau blanc, accentuant plus encore la lividité et le pathétique de son visage. Le décor de fond est assombri pour augmenter les contrastes. La maquilleuse a bien fait son travail : une tache de sang écarlate envahit le haut du torse de Jean-Paul et le drap blanc qui recouvre la tête de la baignoire, préfiguration du linceul, est éclaboussé de rouge. L´accessoiriste pose l´instrument du crime : un long couteau maculé de sang à l´aplomb du corps. Jean-Paul incline son torse ensanglanté en dehors de la baignoire, laisse pendre son bras droit avec la plume à écrire, prolongeant miraculeusement l´index. La main gauche de cet ami du peuple tient toujours son dernier écrit qui, gloire et revanche ultime, passera à tout jamais à la postérité. « Jean-Paul, c´est très bien. Ne bouge pas ». - Action –
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| Véronique Vercheval
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue maternelle niveau 1 2° prix Coraline Loiseau
Lycée Marguerite de Navarre Bourges France métropolitaine
| | | Cela va bientôt faire trois heures que les Rolling Stones s´égosillent sans discontinuer. Je chantonne pour moi-même les paroles apprises par cœur et articulées maintes et maintes fois. Il fait chaud. Des applaudissements et des cris hystériques retentissent alors que résonne encore le dernier accord de Paint it, black. La prochaine, c´est Ruby tuesday. Je sors mon briquet quand une lumière m´éblouit, comme un projecteur dirigé en plein sur mon visage. Je place un court instant ma main devant mes yeux tandis que mon pied cherche désespérément la pédale de frein. Bordel, il pourrait pas mettre ses codes celui-là ! Après un léger écart qui fait se balancer la peluche pendue au rétroviseur, ma caisse, non sans avoir rechigné un peu, reprend une vitesse normale. A mon cou, mon appareil photo bringuebale. La barbe, ce métier. Se taper deux cents bornes pour couvrir une conférence. Tu parles. Sur la bande d´enregistrement du live, la voix de Mick Jagger s´est enrayée. Je file un grand coup sur la radio et la chanson repart aussi sec. Tapant une pulsation nerveuse du bout de l´index gauche sur le volant que je tiens à peine, je fouille dans ma poche de l´autre main et déniche un paquet de cigarettes. D´une chiquenaude, je l´ouvre et jette un coup d´œil à l´intérieur : vide, bien évidemment… « Aire de détente, 2 km » annonce un panneau sur la bande d´arrêt d´urgence. Je me rabats illico sur la file de droite et mon briquet regagne la boîte à gants pour le moment. A cette heure, il n´y a plus grand monde sur la A48. L´aire est pratiquement déserte. J´en profite pour faire le plein. Sans plomb. Quarante-deux euros. Punaise, ça fait combien en francs ? Je m´achète un nouveau paquet de Gitanes et je ressors rapidement : l´intérieur du bâtiment est une véritable étuve. Dehors, il fait un peu moins chaud, à moins que ce ne soit la bise qui, effleurant mes joues rouges, me donne cette impression. Je porte une cigarette à mes lèvres quand je m´aperçois que j´ai oublié mon briquet dans la voiture. Assise sur mon siège, je suis prise d´une curieuse impression et me retourne brusquement : le type de la station me fixe. Je déteste qu´on me regarde quand je fume. Je contourne à pied le bâtiment pour échapper au regard de l´impoli. Dans les ténèbres étouffantes, l´extrémité incandescente de ma clope luit gravement. Les vrombissements de quelques rares voitures sur l´autoroute me parviennent assourdis, comme si je venais d´entrer dans une pièce aux murs rembourrés de coton. Le bruit de ma respiration seul trouble cette atmosphère ouatée. A la lueur incertaine d´un réverbère lointain, j´inspecte le paysage. Les arbres manquent d´eau. Les poubelles vomissent des détritus de tous horizons sur l´herbe sèche des plates-bandes. Une bouche d´égout au fond du caniveau voisin avale un mélange douteux et desséché. Mon regard glisse le long du goudron qui, par endroits, a fondu. Je redresse la tête et mon cœur bondit. Tapis dans l´obscurité lourde d´une nuit d´Août, une armée toute entière me fait face. Soldats de tôle montés fièrement sur leurs pneus, ils me fixent avec insistance de leurs phares éteints qui sont autant d´orbites vides. A travers les volutes de fumée, je crois les voir bouger, leurs par-chocs se tordant dans ce que l´on ne saurait qualifier de sourire ou de grimace. Au coude de la route, le réverbère solitaire observe notre muet face-à-face. Mue par une force invisible et détachée de ma volonté propre, je lève mon appareil photo. Mon doigt, machinalement, trouve le déclencheur. Le flash éclaire brièvement les vaillants poids-lourds et fait soudain vivre dans un reflet leurs yeux de verre. Cette fois, c´est sûr, ils me voient. Non seulement ils me voient, mais en plus ils me regardent. Et moi je déteste qu´on me regarde quand je fume.
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| Constance Griffon du Bellay Photographie
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue maternelle niveau 1 3° prix Isabel Pagliai
Lycée Saint-François Ville-la-Grand France métropolitaine
| | | ANDROGYNE Un corps. (l´environnement extérieur, plutôt véniel, importe peu : seule l´anatomie concentre) Epanché sur le sol glabre, esseulé. Placé dans sa placidité. La position passablement extravertie… Peut-être la recherche d´une espèce d´exhibition. Gracieuse de contenance. Dans sa forme la plus pure, opiniâtre…Ou alors une demande. Concrète. Personnelle la demande, à l´origine… Enfin, l´incitation. Moins tangible… Mais possibilité.
Le corps… Il est gracile. Voyant feint. Quand même légèrement désabusé, en glissement… L´attente, seule effrontée dans la pose. Versée de crainte leste. Une pose qui engendre une certaine sensualité. Vaguement implicite d´ailleurs… Toute proche d´une attitude parfaitement à l´encontre des appâts en étalage, car elle s´avère d´une pudibonderie réelle. Mais à quel niveau, cependant… Car l´on perçoit les attraits modestes mais plaisants. Puis, il y a la pudeur dans la chevelure. Indécise. Dissimule les traits, délicat morceau constant de chair versatile… Probablement attrayant le visage. Ce visage. Tordu de paradoxes : fragile mais d´une ardeur éclatante. Ressentir… Imperméable aux accents hétérogènes des regards. Dans ce cas, ils doivent être incongrus. Ils sont incongrus. Forcément. Omettre le doute. Des sales regards insidieux retournés en dégoût. Pauvre perversité des médisants. Insipides. Qui croient en leur raison : la probité de l´apparence. Alors, le visage se protège, s´insurge et par là même s´entrave. Pourquoi ? Raison ?
L´aspect du corps… Et là soudain, le rapport trouble. Voir ce charme ambigu, il semble… Evocateur d´une in conformité qui ne se veut en aucun cas éculée, comme son propre antonyme… Tout simplement l´unité inhérente des opposés. ANDROGYNE. Oui… Un peu une nature des genres. L´impudence tranquille qui transparaît dans l´allure. Perplexité de l´être, délicieuse…Le corps. La plasticité des sexes. Il en est imbibé… Tout est subtile dans l´allusion. Rien que des bribes. Les seins à la platitude émouvante, taille souple, (principes féminins) dégagement de l´être perceptible face à la conformité du portrait… Une attitude de teenage prise de doux travestissement. Et par là, la touchante puérilité de cette morphologie. Il y a l´emploi de l´innocente corrélation. Du Masculin/Féminin. De l´être qui s´étudie dans une langueur commandée, un corps à la limite de l´apathie. Seulement à côté, la crainte du rejet qui sans doute se concrétise. Petit ostracisme. Souvent inexorable… La faute à une plèbe majoritairement inculte. Inamovible.
Puis plus loin. Reculer pour parfaire l´impression. L´adolescente… D´elle, une occupation sagace de l´espace. Et la non-couleur, sorte d´éther diffus, qui entretient avec elle une relation inextricable. Une carnation parfaite, tendre de froideur, qui laisse libre cours aux émois… Divers. Provocation de sensations fulgurantes. Et pourtant, rien qu´une saisie à l´intimité voilée d´euphémisme. Résultat d´une évidence, connivence avec une beauté taciturne… Un corps. Juste un corps. L´image d´une audace modérée, magnifiée…
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| François-Joseph Navez Autoportrait
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue maternelle niveau 2
1° Prix Céline Devaux
Lycée Français de Zurich Zurich Suisse
| | | L´homme regardait droit devant lui. Il croisa, puis laissa tomber ses bras le long de son corps. Puis il les croisa à nouveau, oui, décidément cela lui donnait un air sérieux, une contenance un peu insolite et après tout, la colère ne lui allait pas si mal. La soie de sa veste crissait, son col l´enserrait, mais ça, on ne le voyait pas. Il délivra ses mains de l´étreinte qu´il leur avait imposée, coincées entre son torse soyeux et ses bras un peu forts qui faisaient plisser sa veste. Non, se dit-il en frottant doucement ses mains l´une contre l´autre pour éviter l´ankylose, non, décidément il ne faut pas que l´on voit mes bras. Un homme identique le fixait, en face de lui. L´œil d´acier, les sourcils légèrement froncés, les cheveux soigneusement en bataille, il était….imposant. Sa veste noire était parsemée de petites taches, traces du temps sur le miroir dans lequel il s´admirait. A nouveau il laissa tomber ses bras près de ses hanches. Grand, puissant, l´homme avait décider de s´amputer lui-même, de se diminuer. Il n´allait tout de même pas se peindre debout, tel un monarque…ah non, vraiment, non. Il fallait quelque chose de plus confidentiel, oui, comme intime. On ne verrait que son torse et son visage flamboyant de colère et de décision. Il approcha sa main, cette main grossière d´ouvrier qui lui faisait honte, près du miroir souillé par les années. Elle se refléta de façon étonnamment fine, grâce aux déformations du verre, ce qui le ravit et le fascina. Il resta dans cette position, immobile, pendant quelques minutes, puis recula, la main toujours levée comme en appel à sa propre image. La surface usée dans laquelle il se mirait, pensif, depuis quelque temps maintenant, avait pour contours un cadre baroque incongru, dont la peinture dorée s´écaillait par endroits. Il passa lentement la main sur le cadre et la laissa tomber. Il était comme une femme, devant ce qui avait dû être la psyché d´une coquette, oui, comme une femme, prenant des poses, faisant des mines, avançant et reculant pour évaluer sa corpulence, son élégance, s´assurant de la bonne coupe de son habit et repérant son meilleur profil pour les grandes occasions. Une femme aux cheveux courts, poivre et sel, aux sourcils broussailleux et colériques, aux bras et aux mains d´ouvrier, vêtue d´un habit noir et se demandant si peut-être elle s´était assez bien rasée ce matin. Ridicule. Il se retourna, parcourut nerveusement la pièce nue et misérable dans laquelle il se tenait. Il se passa la main dans les cheveux d´un geste spontané qu´il retint brusquement en se souvenant du soin qu´il devait porter à sa coiffure parfaitement échevelée, puis recommença, rageur, en oubliant ses préoccupations capillaires. Jamais, au grand jamais, il ne réussirait à exprimer cette froide assurance qu´il voulait afficher pour la postérité. Non, il ne serait que gêne et maladresse, dureté mal assumée. Oh et puis tant pis, il inventerait, il s´inventerait ! Dans un accès de colère, il jeta le miroir sur le sol. Un ou deux morceaux de narcissisme, égarés, glissèrent sur le méchant plancher rayé. La psyché n´était pas entièrement brisée. L´homme resta assis sur le sol, quelques minutes, puis se releva. Il se plaça devant le miroir et croisa les bras. Il regardait droit devant lui.
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| Véronique Vercheval Éperdu de bonheur
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue maternelle niveau 2 2° prix Anne-Laure Devos
Université de Provence Aix-en-Provence France métropolitaine
| | | Paris, 20h45… Ce matin, j´ai cassé la tasse préférée de ma sœur. Nous nous sommes disputées. - Cassée ! Tu l´as cassée ! J´ai tout ce que je veux, mais j´ai aussi une sœur. Fille unique…ç´aurait été le bonheur. Mais j´ai une sœur odieuse et capricieuse…alors c´est toujours des pleurs. - On va la recoller ta tasse ! - Non ! C´est trop tard ! Elle est cassée ! Tu l´as cassée. Elle fait pourtant partie de ma vie. Je n´y peux rien.
Cet après-midi, j´étais dans ma chambre. Je m´ennuyais. Je pensais. Je déprimais. Mais évidemment, impossible d´être tranquille avec une sœur dans sa maison. Caprices, éclats de voix, portes claquées, pleurs…famille en douleur. Il faudrait qu´elle parte de la maison, qu´elle comprenne que c´est moi la préférée. Je resterais seule ; comme une vraie fille unique. Mais bien sûr, elle est trop égoïste pour penser à moi. A chaque dispute, elle demande pardon aux parents ! Et moi ? A moi aussi elle devrait en faire des excuses. La moindre des choses serait de me demander si sa présence ne me pose aucun problème. Parce qu´à vrai dire, elle m´en pose un. Je ne veux pas avoir de sœur !
Ce soir, il a fallu manger en face d´elle. Toujours elle. Comme à chaque repas, pas un mot. Silence total. Heureusement, nous avons une télévision. Rien de tel pour couvrir les bruits crispants des couverts qui grincent sur les plats. Vingt heures. J´ai horreur des informations, horreur de cette succession d´images négatives, de faits divers complètement inintéressants, horreur de cette violence, si loin de moi. Comme tous les soirs, j´ai regardé les images sans réellement s´intéresser à leur contenu. Des morts, des blessés, des pleurs… « …Cet après-midi en Palestine, un attentat à la voiture piégée a fait trois morts et huit blessés. Les violences ont continué plus tard dans l´après-midi faisant de nouvelles victimes. Reportage, Martin Périot et Yvette Hisard…». Coup d´œil distrait à l´écran. Bâtiment détruits, pleurs, corps à demi cachés par des draps tachés de sang. J´ai quitté le téléviseur des yeux quelques instants. J´ai horreur de voir des morts à la télévision.
Des jours endeuillés, noircis par des attentats devenus banals, voilà ce qu´ils montrent toujours. Le quotidien, la vie, c´est ce qu´ils oublient. Ils filment la mort et la violence qui plongent les âmes dans la douleur, mais ils ignorent la vie. Il leur faut des « images chocs », du « sensationnel » ; ce sont leurs mots. Les sourires, l´espoir n´entrent pas dans leur conception du sensationnel. Et pourtant un sourire… Il n´y a pas si longtemps, dans un magazine, ils ont publié un dossier spécial Palestine : la Palestine vue par huit photographes. Pas de mort, pas de sang, pas de scoop, mais des images combien plus bouleversantes ! Des images d´enfants, des sourires touchants, des visages magnifiques et puis des check-points, des rues désertées par une population à la vie troublée et déterminée par des couvre-feu parfois trop aléatoires, parfois trop rigoureux, des bâtiments résistant péniblement à un écroulement pourtant inévitable, des immeubles aux fenêtres manquantes ou en partie brisées… D´ailleurs, tout là-bas semble brisé, tout sauf peut-être une certaine humanité, une humanité que la population aurait soigneusement préservée de la violence et de son venin assassin. C´est précisément cette humanité qu´ils avaient réussi à saisir dans leurs clichés, et tout particulièrement cette photographe belge, Véronique Vercheval. Avec toute la sensibilité qu´une femme peut avoir, elle avait réussi à capter un zeste de bonheur à quelques mètres seulement de la destruction et du chaos. Deux femmes aux sourires tendres et sincères étaient enlacées devant un bâtiment éventré. Retrouvailles ? Réconfort ? Soulagement ? La légende en bas de page le disait, mais elle était inutile et presque de trop. L´image se suffisait à elle-même. Ces deux femmes s´aimaient comme des sœurs et la sincérité de leur étreinte teintait cette photographie d´une telle force et d´une telle sérénité qu´on pouvait facilement frissonner en la regardant.
La plupart des gens n´ont aucune idée de ce que peut-être une journée en Palestine. Et ils ne le sauront probablement jamais. « C´est si loin de moi » disait cette jeune parisienne devant sa télévision. Mais c´est tout le contraire. C´est si près.
Beit Jala, 20h45…
Ce matin, une bombe a démoli notre immeuble. Nous nous sommes enlacées. - Vivantes ! Nous sommes vivantes ! Je n´ai plus rien, mais j´ai une sœur. Je donnerais tout pour l´avoir toujours près de moi. Je voudrais tant qu´elle soit heureuse. Enfin heureuse ! - On reconstruira tout, tu verras. On se reconstruira. Je te le promets. - On a la vie devant nous pour essayer. Toute une vie. Jamais je n´aurais eu la force de continuer sans ma sœur. Elle est tout pour moi. Elle est douce, forte et rassurante. Ma sœur, c´est un ange. Mon ange gardien. Cet après-midi, en ville il y a eu beaucoup de violence. Trop de violence. D´ailleurs, la violence est toujours de trop dans le cœur des hommes. Nous avons marché un long moment. Par où sommes-nous passées ? Je ne sais plus. Je me souviens seulement que nous voulions nous éloigner de notre immeuble en ruine, nous éloigner de la cruauté. Quelle illusion ! Chercher à fuir la barbarie humaine dans un monde comme le nôtre ! Cet après-midi, j´ai compris le mot « douleur ». J´ai vu des choses pour lesquelles il n´y a pas de mot ; ou plutôt pour lesquelles il y en a trop. Souffrance, haine, rancœur, violence, cruauté, atrocités : j´ai vu ce qu´était l´inhumanité. Des gens étaient couverts de sang et de poussière, d´autres avaient eu moins de chance et reposaient, à même le sol, cachés par des linceuls de fortune. Une femme, les yeux dans le vague, criait d´une voix rauque et pleine de sanglots ; son enfant était passé à côté de cette fichue voiture au mauvais moment. Elle tenait son petit amour dans les bras et le berçait, comme pour l´endormir, pour qu´il ne souffre plus. A certains moments, elle arrêtait de se balancer et essayait de le faire revenir à lui. Mais il était déjà parti. Ambulanciers, policiers, militaires, civils, tous s´occupaient des blessés ou des morts, couraient et criaient, des femmes se lamentaient, des enfants jetaient des pierres…Des coups de feu ainsi que les sirènes plaintives et stridentes des ambulances venaient se joindre aux cris et aux pleurs, rendant la scène encore plus malsaine. Ma sœur, m´a pressé la main me faisant comprendre qu´elle ne pouvait plus rester là, elle était tout aussi bouleversée que moi. Aujourd´hui, ni l´une ni l´autre n´avions la force de voir une telle scène. Ce qui est arrivé après ? Le chaos. Tout est flou et confus dans mon esprit. Nous étions en train de nous éloigner quand une nouvelle explosion s´est faite entendre. Nous avons commencé à courir, ma sœur me tenait toujours la main. Il y avait beaucoup de bruit autour de nous, beaucoup de gens aussi. Un homme est passé près de ma sœur en courant ; j´ai entendu plusieurs coups de feu, trois ou quatre peut-être et j´ai vu l´homme tomber, le sang couler de sa tête et sa chemise trouée se teinter peu à peu. J´ai vu rouge. Rouge sang. J´ai poussé un cri. Ma sœur non. J´ai senti sa main lâcher la mienne. J´ai d´abord cru qu´elle avait mis sa main sur la bouche pour ne pas crier, ou sur les yeux pour ne pas voir cet homme mourir. Mais en me tournant pour voir si elle pleurait, j´ai vu rouge. Rouge sang. Après, je ne sais plus. Je ne sais plus ce que j´ai fait. J´ai pleuré, j´ai hurlé, j´ai tremblé. Je ne sais plus.
Ce soir, je suis dans un endroit sûr, m´a-t-on dit. Où ? Je ne sais pas vraiment. Un centre d´accueil ? Une maison ? Je ne sais plus. Puis cela n´a aucune importance. Ma sœur n´est pas là. Elle n´est plus là. Elle ne sera plus là. Mon ange gardien s´est envolé pour toujours. Il fait nuit maintenant et j´ai froid. Ses ailes ne sont plus là pour me réchauffer. Elle en avait besoin pour s´envoler vers un autre monde. Un monde meilleur j´espère. J´aimerais tant qu´elle soit heureuse. Enfin heureuse !
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| Jean-Michel Fauquet Au jour consumé
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue maternelle niveau 2 2° prix Cynthia Minot
Lycée Louis Armand Villefranche-sur-Saône France métropolitaine
| | | Libre Prison Je voudrais connaître ma prison. Savoir ce qu´elle est ou tout du moins comprendre ce qu´elle semble être. En lieu et place de tout cela, elle ne me laissera sans doute jamais que l´entr´apercevoir. Je suis assis, je ne le suis plus. Je passe ma main sur la surface polie mais mystérieuse telle le papier de soie. Les faux rebonds des ombres semblent tourbillonner... Le feuillage d´un arbre s´y imprime, je me retourne, je ne le vois. Arbre en un tel lieu ? Qui eut cru cela ? Cette façade se joue de moi, elle se sait échelle de la peur et barreaux des réponses à mes émois. Son indifférence me gifle, alors égratignons là. Quelques petites balafres m´indiquent que d´autres le firent comme cela. Elle sait qu´elle l´emporte sur ma raison, qu´elle demeure plus grande que moi. Est ce donc cependant raison suffisant pour me narguer de ses sévères colonnes rieuses de lumière en éclats ?
La lumière... je m´accroupis et penche doucement la tête à l´Est. Là ! Une ouverture ! Fine et triangulaire, peut être plus obtue que mon esprit au moment où je songe à disparaître sous terre. Nul ne pourrait s´enfuir par cette porte, beaucoup trop grande pour mon esprit et trop indiscrète en ce paysage.
Disparaître sous terre, donc. Suivre ce fantôme serpentant entre les fragments de terre et les os fertiles, barrant la route à ces piliers qu´il ne put jamais escalader. Ophis, attend-moi donc, toi qui par la brèche ou par ailleurs peut bien courir.
Cette brèche ? Ne serait-elle point flèche ? Trait de mon esprit décoché par l´arc des voûtes, levons donc les yeux sur ces dernières. D´églises, elles entendraient mes prières. De château, elles m´indiqueraient l´ouverture de pierre. Albâtres et dignes, elles préfèrent cependant me voir la tête à l´envers.
Les yeux en haut, je les sentais, ce dragon peint au soleil levant, ces ombres furtives pour l´occident... Oui, je les sentais ces signes de liberté illusoires. Les mains en bas, je m´appuie sur la dernière vision que je puisse en avoir : Une mer houleuse gardée par le Leviathan, au loin parmi les barreaux suintants.
Cette prison serait-elle donc sans issue ? Suis-je en dehors ou suis-je dedans ?
La voûte, celle des cieux, demeurant aussi obscure que les autres, c´est là que je le vois. Un œil. Un globe oculaire au-dessus de l´arcade du milieu à défaut de l´être en dessous d´une sourcilière. Une pupille grand ouverte sur ma réflexion, qui la sent et la touche du doigt. Une iris de marbre loin de me laisser froid.
Le voilà qui se trouble, fantasque devant l´au-delà de la frontière qu´enfin je conçois. Je suis le contour de ces lignes, je ne suis enfin certain que d´une chose. La prison est moi.
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| Léonard de Vinci Saint Jean-Baptiste
|  | 1513-1516
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| | « des mots pour voir » édition 2003/2004
Français langue maternelle niveau 2 3° prix Cécilia Laleu
Collège de Saussure Genève Suisse
| | | Je te regarde. Discrètement, je te suis des yeux. Tu marches, tu avances dans cette galerie comble et pourtant tu parais seule. Tu ne m´as pas encore vu.
Je t´aperçois. Tu me fixes. Immobile, muet, tes yeux m´interpellent. Je cours, et je bouscule cette foule qui d´un coup disparaît. Nous sommes seuls.
Je souris, car je ne te connais pas encore. Et je me sens nu sous ton regard qui me dévisage.
Je te contemple. Je t´ai déjà vu quelque part... ce regard troublant, ce sourire malicieux... ...j´essaie de diriger ton attention ailleurs avec mon doigt; tu as l´air émue...
...c´est ce doigt levé vers les cieux, geste mystique et prophétique annonçant la nécessité divine du sacrifice. J´ai peur, m´aurais-tu choisi?
Non, te voilà étonnée maintenant.
Et cette lumière venue du ciel pour t´éclairer...
Peut-être devrais-je me présenter ?
... »Saint Jean-Baptiste ». Ton portrait est très réussi. Il est agréable de suivre les contours de ta silhouette qui émerge des ténèbres, vraiment tu es parfait.
Merci de me porter autant d´attention...
Ton personnage m´intrigue; le contraste de valeurs fait si bien ressortir tes traits, ton regard sombre et ton sourire mystérieux.
... je ne suis qu´un tableau.
Réaliste. Tu es mon préféré.
Bientôt tu m´auras oublié et je quitterai tes pensées qui m´ont fait vivre pendant un instant..
Et tu vivras encore longtemps dans mon esprit.
Derrière ce cadre, je te vois reculer doucement, je perçois des bruits...
... la foule réapparaît, je m´en vais.
... je te laisse t´éloigner, tu penses encore... Parfois, j´ai peur d´oublier. Je vois tant de choses et de gens merveilleux, mais l´oubli fait partie de la vie... adieu.
... adieu.
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