John William Waterhouse
« La Dame d’Escalot » 1888
 


  « des mots pour voir » édition 2002/2003

Français langue seconde
1° Prix ex aequo Rashid Raphaël
Lycée Français Charles de Gaulle, Londres



 En 1863, lorsque j’avais 14 ans, ma mère m’a offert un recueil de poésies d’un certain Lord Alfred Tennyson. L’une des poésies en particulier m’a beaucoup touché et frappé depuis, celle de « La Dame d’Escalot ». C’est l’histoire d’une dame enfermée dans une tour sous une malédiction inconnue. Pour le restant de sa vie, elle n’a droit que de regarder le monde dans un miroir. Or, un jour, en voyant le chevalier Lancelot, elle ne peut résister à la tentation de le regarder, et se retourne. Le miroir se brise, et elle est condamnée à jamais de l’Ile d’Escalot. Une barque l’emporte pour Camelot, mais elle meurt de chagrin sur son chemin. À travers ma longue carrière d’artiste, je n’ai jamais cessé de songer à « La Dame d’Escalot » ; et c’est pourquoi j’ai décidé de rendre visite à Lord Tennyson, et de lui demander s’il est possible que je représente son œuvre sous forme de tableau. C’est en arrivant à Londres qu’on m’informe qu’il est grièvement malade, et qu’il ne peut être dérangé. Mais sa femme m’assure que ce serait avec grand plaisir.
En rentrant à Devon, je demande à ma femme Esther si elle peut m’être utile, et devenir le modèle de « La Dame d’Escalot » ; elle accepte. Je relis la poésie une dizaine de fois, et enfin décide que je vais représenter la scène où elle chante sa dernière chanson avant sa mort. Le fleuve à côté de chez moi est l’endroit idéal comme inspiration du décor de ma prochaine œuvre. Je vois déjà l’expression sur le visage de « La Dame d’Escalot », je vois son chagrin, et d’autant plus, je vois son innocence et sa beauté.

Pour fêter mes quarante ans, mes amis m’ont offert une toile très chère de qualité supérieure, une toile assez large pour que je puisse représenter le moindre détail; je commence donc à peindre l’arrière plan de l’automne Dévonien. Je rends les couleurs tristes et sombres en peignant la nature morte, en insistant sur les feuilles, les roseaux, les arbres, les branches, et la lumière du soir. Je demande à Esther de s’habiller en robe blanche, la couleur candide et pure de l’âme de la dame. Elle s’assoit sur une chaise, au bord du fleuve, en regardant tout droit devant elle, songeant à une tristesse que je ne lui demande bien évidemment pas de me révéler.
Cela fait plusieurs jours que je travaille et perfectionne son visage, et sa robe. J’ai peint ses cheveux en les faisant retomber avec douceur sur sa robe de façon à donner une impression de chaleur et de délicatesse, contrairement à l’encadrement qui l’entoure, afin que l’on éprouve de la pitié.
Pour que l’observateur de la peinture réalise que cette femme va mourir (s’il n’a pas encore lu la poésie), je place sur la barque un crucifix et trois bougies, dont deux sont éteintes : cela représente sa dernière bougie, sa dernière minute, avant que la mort l’emporte. Dans la barque, je représente la magnifique tapisserie qu’elle a brodée depuis une éternité.
Enfin, j’appelle ma femme et lui demande ce qu’elle en pense : elle est ravie et me félicite. Moi-même, j’en suis très fier, et je crois que je vais en faire plusieurs copies, dont une pour Lord Tennyson qui m’a tellement inspiré, et une autre pour mon vieil ami Sir Henry Tate, qui collectionne les tableaux de toutes sortes.
Après trois mois de travail, j’ai rendu vie à une poésie, peut-être même l’immortalité; mon œuvre est terminée, et je suis rempli de joie et de pitié, pour « La Dame d’Escalot ».
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Femme peule
Photographie anonyme
 


  « des mots pour voir » édition 2002/2003

Français langue seconde
1° Prix ex aequo Fatoumata Saliou
Lycée Massa Makan Diabaté Bamako MALI



 Et la calebasse me racontait l’histoire de sa maîtresse.
Et moi, je vous raconterai l ’histoire de cette image. Faut-il la dire ? Faut-il la raconter ?
Comment la raconter ? Raconter n’est pas toujours facile. Ecoutons sa calebasse !
Ma maîtresse est une femme du peuple de la région de Mopti, ma Venise Malienne. Précisément Djenné. Patrimoine mondial. Maîtresse aux pieds peints au henné, antimoine naturel.
Maîtresse, couleur de banane d’or, café grillé, couleur latérite de ma savane frémissante aux caresses du vent du Sud. Chauds tropiques, tes seins aux mamelons turgescents, aux tétons nourriciers. Quelle féminité à deviner sous le masque de cette parure !
Nez aquilin, sensuel, arborant fièrement cet anneau d’or de mon Ghana Ancien de Kaya Maghan Cissé.
Cet anneau doré, cet anneau d ‘or rend jaloux tes yeux éblouissants la lune de quatorze jours.
Magie de l’amour, couleur des jours, fruit de mes nuits, nuits d ‘amour nuit et jour !
Lecteur, moi calebasse qui-sait-tout, mes forces magiques me lient, m’attachent à cette tête, à cette terre, ma terre chaude d’Afrique.
Entre Maîtresse et moi, point de liens de servitude, mais d’habitude. Je suis son ombre, elle est mon corps. Je suis elle, elle est moi.
Nous sommes UN. Indivisible.
Correspondances mystérieuses nouées par ce foulard bariolé, signe du temps, de tout le temps. Souffle. Equilibre. Soupirs. Sourires.
Tout est en nous. Fécondité. Féminité.
Regardez nos boucles ! Admirez nos dents. Héritage de l’arrière, arrière, arrière, arrière, arrière, petite-fille de ma maîtresse.
Ce pagne sur l’épaule gauche est mon tissu de nativité, mon berceau. Berceau de l’humanité.
Ces tresses lourdes prolongent nos cheveux et nous enfoncent dans les profondeurs du sol.
Moi, je ne contiens rien, je ne contiens que le lait, le lait de jouvence.
Maîtresse, mère de la société. Tu n’es pas le fruit exotique d ‘un touriste tous risques !
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Edgar Degas
“Le Foyer de la danse à l`Opéra” 1872 Musée d'Orsay Paris

 


  « des mots pour voir » édition 2002/2003

français langue étrangère
Premier prix Spataru Andreea
Collège National Unirea, Brasov ROUMANIE



 Un bruit faible me fit ouvrir les yeux.Quelqu`un m`avait juste remis une enveloppe par dessous la porte.
La flamme de la lampe à gaz tremblait encore…Un affreux mal de tête me rappela:j`avais passé toute la nuit dans un cabaret pour travailler une esquisse.
Lors de son départ pour la Hollande Manet m`avait promis de me tenir au courant en ce qui concernait son travail.Et c`était lui en vérité l`expéditeur, mais le contenu de la lettre n`avait rien à voir avec la promesse; il me priait de veiller, durant son absence,sur sa protégée,Fantine Levers .C`était une jeune fille de dix-huit ans, très talentueuse, danseuse à l`Opéra de Paris.Un bon conseil et un encouragement de la part d`un artiste valaient beaucoup pour une fille sans expérience.
Sans une minute de retard je pris ma redingote et mon haut-de-forme.On m`avait mis sur la voie:j`étais attendu à l`Opéra à 11 heures 30, à la classe du professeur Lefavre. Là j`allais connaitre Fantine. Je sortis dans la rue pour héler un fiacre.Sur le trottoir un vieillard ivre à chapeau de feutre et habillé d`un paltot m`arrêta en hurlant:”Hélas!M`sieur! `y a un an …la Commune !”.”Oui, oui,je m`en souviens..”et je le quittai poliment.
J`arrivai à l`Opéra en un clin d`oeil.Je pénétrai dans un corridor presque obscur.Au bout, une porte entrouverte laissait se répandre par terre des rayons de lumière diffuse.On entendait par intervalles une voix grave, qui grondait avec douceur ou louait avec sobriété:”Plus haut!Et maintenant …Voilà!C`est ça !..Vite!..Encore une fois!”
Mes pas s`arrêterent soudain au seuil de la porte .J`eus une sensation extraordinaire;c`était comme si j`avais juste ouvert les yeux pour la première fois: une jeune ballerine s`élançait hardiment pour faire des pirouettes étourdissantes.Ce qui frappait c`était un equilibre de force et de delicatesse, et surtout le naturel des mouvements.Je ne bougeais plus car j`avais peur de ne pas rompre le charme.Mais je sus des le premier moment qu`il falait immortaliser cette spontanéité sur la toile.J`observai ensuite le maitre de ballet en costume de travail blanc, dirigeant les pas de la danseuse.
Quand la danse fut finie le professeur m`encouragea à m`approcher, car il m`avait apperçu.Je me présentai et lui demandai la permission d`assister à ses classes.Je ferais des études afin de réaliser un tableau…Il fut enchanté...J`y revins jour après jour les semaines suivantes.Des dizaines de dessins, des heures et des heures de travail pour rendre la spontanéité des mouvements, la vivacité.
Après avoir perfectionné ma technique il était temps de penser à la composition du tableau.Alors je choisis de représenter à gauche une danseuse en exercice .A droite j`ai peint le maitre de ballet et à son côté le violoniste qui allait accompagner la danse.Autour d`eux des ballerines…Au début elles étaient toutes attentives aux explications du maitre.A un moment donné , l`une, épuisée, s`assit sur une chaise.Des autres quitterent le groupe pour aller s`entrainer au fond de la salle.J`eus une révélation:c`était juste ce don’t j`avais besoin.Un petit secret de ma composition serait donc la diversité .Au premier instant je voulus modifier les distances car il y avait une disproportion, un grand vide au milieu.J`y reflechis un peu : le but du tableau était d`éveiller au public le rituel de la danse.alors dans ce grand espace désert l`imagination évoquerait les pas de la danseuse.
Puis je me suis concentré pour rendre un air de magie àcette salle dont les seules décorations étaient une frise et des pilastres de marbre.Les murs nus accentuaient la sensation d`espace très vaste.Par la porte ouverte je laissai paraitre une jupe de tulle,un peu plus de vie dans le “paysage”.Ma réussite fut une revanche à l `égard de ceux qui considéraient que peindre un espace fermé c`était artificiel.
Mon idée était de créer un tableau special;même si je le savais très bien: aucun pinceau du monde ne pouvait reproduire parfaitement ce coin de paradis.
Je cherchais désespéré ce je-ne-sais-quoi qui rendrait unique ma peinture.Et ce n`était pas la touche fondue ou le dessin net et fini.Il n`y avait rien de nouveau dans tout cela.Il fallait avoir du tape-à-l`oeil.J`étais sur le point de me reconnaitre vaincu lorsqu`une idée géniale me vint à l`esprit:décorer le tableau d`une chaise vide; juste au premier plan.Cela pourrait contrarier.Mais pour moi ce serait une provocation, ou bien même une invitation à entrer dans ce monde magique de la danse.Je pensais ensuite à une couleur appropriée; mais laquelle?…Je décidai qu`une couleur dorée donnerait une chaleur mystérieuse.Oui, c`était ça!
Le tableau fini, je rendis visite à M. Lézin pour choisir un cadre à mon goût.Là, dans son atelier, je me rappelai avec stupeur le nom de Fantine Levers.Pendant toutes ces semaines j`avais complétement oublié la raison pour laquelle j`étais allé à l`Opéra le premier jour.J`étais boulversé…Je sortis dans la rue dans l`intention de réparer ma faute…et quelle faute…
A l`horizon éclairs sans voix fendaient de temps en temps le ciel.Eux aussi, ils semblaient se rappeler quelque chose d`étourdissant…
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Claude Monet
“Femme assise sous les saules” Vétheuil été 1880, huile sur toile, 81´60 cm National Gallery of Art, Washington
 


  « des mots pour voir » édition 2002/2003

français langue étrangère
Deuxième prix Profir Ioana
Collège National "Unirea" Brasov ROUMANIE



 En 1880 je reviens à Vétheuil. Combien je l’aime, maintenant que ma chère Camille est morte! Il y a deux ans, elle a loué pour moi cette maison pour m’offrir un refuge, pour me faire oublier que je n’avais plus un sous. Alors, je détestais Vétheuil, maintenant je l’adore.
Ma femme est morte depuis quelques mois déjà, mais je la sens encore tout près de moi. Quand je suis seul, les souvenirs envahissent ma mémoire et je me mets a pleurer. J’ai parfois l’impression qu’elle vient et met sa main sur mon épaule pour me consoler. Elle veut me calmer, comme elle calmait notre fils Michel, qui l’attend encore dans son berceau. Il n’a pas encore compris… Il ne saura jamais ce que signifie le mot “maman”.
Je n’ai plus envie de vivre, je voudrais mourir moi aussi, pour pouvoir la rencontrer dans l’éternité. Oh, mon ange, je ferais tout pour te revoir! Je descendrais aux Enfers comme Orphée, mais je suis sûr que tu es aux Cieux!
Il faut nécessairement retrouver mes forces et recommencer à peindre. J’ai une envie folle de sentir la pâte, de caresser la toile avec le pinceau, de jouer avec les lumières. Le motif n’est pour moi qu’un prétexte, ce que je veux reproduire, c’est ce qu’il y a entre le motif et moi. En fait, toute ma vie est interprétée dans ma peinture. De plus, cette vision bucolique de la nature en pleine floraison me donne des ailes.
Fasciné par un beau matin d’été, je pars pour me promener, pour admirer l’eau qui me fascine tant. Je prends mon chevalet, une toile et les couleurs en huile. Peut-être que ma muse, Camille, viendra-t-elle me visiter aujourd’hui.
Je pars, sans savoir où je vais. Je me rappelle les longues promenades de mon enfance. Je suis un indiscipliné de naissance qui n’a jamais su obéir aux règles. Et maintenant, je dois accepter la cruelle réalité.
Je marche au bord du lac, quand j’entends le frémissement d’une robe a côté de moi. Je tourne deux fois, trois fois, cinq fois, je ne vois rien. Mais je la sens. Elle est ici. Camille est ici. Je prépare mon chevalet, j’accroche le fil en plomb et je commence à peindre. Je ne peux pas m’imaginer combien de temps je suis resté comme ça, peut-être quatre, cinq heures. J’oublie ma tristesse, mon désespoir, je ne sens ni faim, ni soif, ni froid, rien. Je suis en extase. Je pleure et je peins. Je mets toute ma confiance dans mon intuition et je modèle les lumières. Je jette le noir en l’herbe, je ne veux plus connaître cette couleur. Ma Camille est ici, elle ne m’a jamais quitté. Je continue à pleurer et à peindre. Je ne vois rien clair. Je ne sens que mes larmes brûlantes rouler sur mes joues. Je viens de terminer, je suis epuisé. Je mets ma dernière touche et je signe.
Quand je regarde mieux, elle est là. La, devant moi. Elle est assise dans l’herbe. Elle est comme une illusion, mais j’aperçois les rubans de son chapeau voltiger dans le vent doux. Elle lit, comme autrefois quand elle me posait pour des croquis. Je prends le pinceau et je l’immortalise dans mon tableau pour l’avoir avec moi pour toujours. Peut-être que c’est la dernière fois quand je la vois.
Mes touches sont devenues nerveuses. Sur ma palette j’ai mis des couleurs vives et puissantes: du vert d’émeraude, du jaune de chrome, du bleu de cobalt, et même le noir que j’ai jeté dans l’herbe. Tout cela pour mettre en évidence le blanc de ma pure Camille et pour accentuer les saules. Hélas, ces saules sont mes larmes qui montent au ciel, vers le Paradis ou Camille va rentrer bientôt! Entre les saules il y a un vide, une porte qui ouvre le monde invisible des anges, d’ou ma chère femme est descendue. Tout le reste est tourmenté, comme mon désir de la serrer contre mon cœur, comme mon plaisir de l’avoir devant mes yeux….
Adieu, mon amour. Va-t-en, avant que le désespoir ne vole mon âme, ne me fait pas marcher sur tes traces. Adieu, ou plutôt, au revoir, parce que je ne sais pas combien je resterai sans toi.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Paul Gauguin
Manau Tupapau,L’Esprit des morts veille, Buffalo Albright-Knox Art Gall
 


  « des mots pour voir » édition 2002/2003

Français langue maternelle
PREMIER PRIX Gaulon Julia
Lycée saint-Exupéry Santiago CHILI



 Tehura sentit une perle de sueur rouler entres ses épaules tandis qu’un frisson remontait le long de son échine. La jeune fille enfonça nerveusement ses doigts dans l’oreiller, remua la tête, avant de dissimuler ses lèvres derrière sa main. Il lui semblait reposer sur un bloc de glace ; tout son corps tremblait au contact des draps blancs, d’une froideur de linceul. L’adolescente était terrifiée.
Un souvenir rejaillit soudain dans sa mémoire ; celui d’une nuit noire, où la lumière même des étoiles perçait avec difficulté l’obscurité des ténèbres. Une peur ancestrale, venue du plus profond de la mythologie tahitienne, avait alors saisie la jeune fille, s’emparant de ses sens st guidant tous ses actes. Tehura était tombée à genoux sur le sable, paralysée d’effroi à l’idée de traverser un bois de cocotiers dont les contours fantomatiques se détachaient au loin sur le ciel charbonneux. L’adolescente était restée là plusieurs heures, sans bouger, de peur que ne la découvrent les Tupapau , les esprits des morts, qui attendaient leur proie en ricanant à la lisière des arbres. Soudain, des pas s’étaient faits entendre. Le cœur de Tehura s’était mis à battre très vite puis avait ralenti lorsqu’au lieu d’un spectre, la jeune fille avait découvert un homme, tout comme elle, fait de chair et de sang. Il s’appelait Paul ; il l’avait aidé à se relever et ensemble ils avaient traversé la forêt. Plus tard, Tehura avait appris qu’il peignait et c’est avec joie qu’elle avait accepté de poser pour lui….
Cependant, à cette heure, l’adolescente n’avait qu’une idée : se lever de ce lit glacé et fuir, fuir loin de ce crâne grimaçant qui la fixait de ses orbites vides depuis le fond de la chambre. Cette tête sans corps était une trouvaille de Paul . Celui-ci se trouvait chaque fois une passion pour de nouveaux modèles, allant parfois jusqu’à joindre le vif écarlate de l’hibiscus à la pâleur macabre des ossements.
Le peintre ne semblait pas avoir remarqué le malaises de son amie, trop occupé à reproduire la douceur de ses courbes maories.
Mais Tehura, elle, sentait ce regard sans vie, morbide, peser sur tout son corps. Elle n’osa pas demander à Paul de retirer ce spectateur indésirable de crainte de le déranger dans son laborieux travail et puis, on ne demande pas à un vivant de faire sortir un mort…
Pourtant, rien à faire, une angoisse grandissante la submergeait. La tête de mort surmontait désormais un corps, du moins une silhouette, aux reflets d’outre-tombe tandis que des effluves putrides emplissaient la pièce, manquant de suffoquer la jeune fille ? A la place du trou béant des orbites, un regard de glace, taillé au couteau, semblait lacérer de sa pointe la chair juvénile. L’adolescente se consumait à présent, brûlée du désir de quitter la pièce, d’abandonner Paul et son chevalet et, surtout , cette tête abominable.
Manao Tupapau, l’Esprit des morts, surveillait sa victime et Tehura semblait être la seule à le voir….
 
 © ImageImaginaire 2009
 
L'enfant du Ghetto Varsovie 1943
 


  « des mots pour voir » édition 2002/2003

Français langue maternelle
DEUXIEME PRIX Audrey Willocq
Athénée Royal de La Louvière BELGIQUE



 Neuf vies, les dieux m’ont donné neuf vies, dit-on.
Neuf vies, pour voir quoi ?
Toujours la cruauté, la haine…

Ce matin, les hommes sont arrivés avec leurs uniformes, leurs armes. Ils ont crié. Je dormais, je les ai fuis.
Du haut de ce mur en ruine, je regarde le monde, leur monde.
Ils crient encore, ils sont forts. Ils emmènent les hommes, les femmes, les enfants.
Ils emmènent « le petit » aussi. « Par ordre du Führer ! ».

Le Fürher … Ils parlaient souvent de lui, les parents du petit. Ils parlaient de lui et de ses lois qui ne leur laissaient plus aucun droit.
Je me souviens… Le petit venait de naître. Je m’asseyais sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. J’aimais venir là. Ils n’avaient pas grand chose mais ils me donnaient chaque fois à manger. Je me couchais et ils parlaient, les amis du père du petit. Ils parlaient de leur peur, de leur souffrance d’être juifs en Allemagne. Ils étaient parfois en colère et certains parlaient alors de « résister ».
Ils l’ont fait…
Le petit a grandi. Ils ont dû se cacher pour survivre, dans les souterrains, les égouts. J’aimais les suivre. Le petit n’avait rien mais il trouvait toujours quelque chose à me donner.

Ils crient toujours. Les hommes, les femmes, les enfants avancent, ils ne savent pas où ils vont, je sais que la mort les attend presque tous.

Un homme arrive, c’est un photographe, je crois. Ceux qui crient veulent immortaliser l’instant de leur victoire, sans doute.
Il s’installe dans mon champ de vision. Il appuie sur le déclencheur. L’image est là, en noir et blanc, c’est le dernier témoin. Dans un même mouvement, ils avancent, ils ont tous les bras levés, les mains en l’air, les femmes – certaines chargées de sac ou de baluchons - se retournent de tous côtés. Et le petit est là, tout seul devant, sa casquette sur la tête, son petit manteau, ses chaussettes. Il ne regarde pas les soldats. Il avance…
Ils ne crient plus, les soldats ; maintenant, tout est dit.
Le contraste est impressionnant : cette masse de femmes, d’enfants, tous groupés et obéissants allant d’un seul mouvement et ces quelques soldats immobiles sur le côté qui semblent de glace.
Comme le photographe s’est juché sur des escaliers pour exécuter son travail, tous ces pauvres gens auront certainement l’air encore plus dominés, plus misérables sur cet « impérissable » cliché …

Varsovie en 1943.

Je me souviens alors d’un autre homme. Il y a longtemps. C’était dans une autre de mes vies. Je m’asseyais sur la table lorsqu’il écrivait. « L’homme est un loup pour l’homme », disait-il. Il se trompait : le loup est un animal qui essaie de survivre, l’homme est plus cruel qu’un loup.

Je ne sais pas compter mais je crois que j’en suis à ma neuvième vie. C’est peut-être mieux ainsi, qu’est-ce qu’un chat peut comprendre des hommes ?

Neuf vies, les dieux m’ont donné neuf vies, dit-on.
Neuf vies, pour voir quoi ?
Toujours la cruauté, la haine…des hommes.
 
 © ImageImaginaire 2009
 
Toulouse-Lautrec
A la Toilette : Madame Poupoule, (1898) Huile sur bois, 60.8 x 49.6 Albi, Musée Toulouse-Lautrec
 


  « des mots pour voir » édition 2002/2003

Français langue maternelle
TROISIEME PRIX Dambrine Chloé
Lycée Saint-François Ville-La-Grand FRANCE



 Le peintre :
« Elle m’attendait. C’était certain, elle m’attendait. Il y avait deux semaines, je lui avais promis en quittant sa chambre que je la retrouverais pour la peindre.
En ce matin d’automne 1898, une humidité glaciale envahissait mon atelier de Montmartre. La nuit avait été longue, je me rappelle en dernier lieu, d’être entré au bar Hanneton, d’avoir payé une tournée aux amis, et puis… je ne sais plus, on m’a sûrement raccompagné. Je passai machinalement la main dans ma barbe. J’enfilai mon manteau noir, mon chapeau de feutre noir et une grande écharpe noire, démesurée en comparaison de ma taille de nain ridicule! J’emportai avec moi mon carton, des feuilles et du fusain ; je ferais une esquisse de Madame Poupoule.
Des ombres froides et anonymes se dressaient dans Paris matinal et, à leur manière, je marchais d’un pas vif jusqu’à ma chère maison de la rue Ambroise.
En effet, Madame Poupoule m’attendait. « Bonjour Henri » m’avait-elle lancé lorsque je pénétrai dans l’obscure chambrette. Je la trouvai, nonchalante, accoudée à sa coiffeuse, ou plutôt, devant un grand miroir avec un antique cadre doré, posé sur une simple table recouverte d’une nappe. Je sortis mes lunettes et je lui demandai un petit chiffon pour les nettoyer. Je l’observais… la tête me tournait, j’avais encore trop bu… foutu alcool !
Son air dubitatif, qu’inspirait le face à face avec le miroir, me plaisait. Oui, je la dessinerais donc ainsi : elle, prostituée, accomplissant une toilette illusoire pour chasser le désarroi que l’on pouvait lire dans ses yeux. Je commençai une rapide esquisse, en me plaçant face à elle, comme son miroir. Sans cesse, je me léchais les lèvres, une façon exaspérante, je le savais, de me concentrer.
Petit à petit, je pris conscience qu’il fallait aussi représenter son corps lourd, incliné sur la table. Je changeai donc d’angle de vue et je me décalai vers la gauche : maintenant, son buste entier s’offrait à moi et je pouvais même représenter ses flacons de parfum bon marché et un vieux pot de coton , rouge, ouvert. Un long peigne noir glissait dans ses grandes mains blanches et moites. Ses épais cheveux roux, lâchés sur son visage rougi, la cachaient presque de son propre reflet. Elle portait une robe de chambre bleue et usée, qui dissimulait un peu sa corpulence.
C’est elle qui guidait mon crayon sur le papier ; son mal-être était le mien.
Je la fis poser ainsi une heure durant, afin de travailler mon esquisse. J’étais satisfait lorsque je rentrai rue Frichot.
Je sortis du placard une grande planche de bois et je choisis avec soin les couleurs de ma peinture à l’huile. Je me remémorai doucement l’atmosphère de la chambre… il y aurait beaucoup de noir : sombre et tragique… Plus je la peignais et plus je perdais la raison. Elle souffrait .
 
 © ImageImaginaire 2009