[Accueil concours] [Accueil rubrique "l'imaginaire et l'image"]

Paul
Gauguin, Manau Tupapau, L’Esprit des morts veille, Buffalo Albright-Knox
Art Gall
Le livre de Mario Vargas Lliosa est une biographie croisée de Flora Tristan et de son petit fils. Paul Gauguin. Dans ce passage , l'auteur montre Gauguin que les tahitiens appellent "Koké" en train de contempler sa dernière peinture " L’Esprit des morts veille"
V oir également à propos de ce Tableau le premier prix du concours 2002-2002 en FLM
[...]
Un autel de chair humaine sur lequel célébrer une cérémonie
barbare, en hommage à un cruel petit dieu païen. Et, dans la partie
supérieure, le fantôme qui, en vérité, était
plus tien que tahitien, Koké. Il ne ressemblait pas à ces démons
griffus aux crocs de dragon décrits par Moerenhout. C'était une
petite vieille à capuchon noir, comme celles de Bretagne, toujours vivantes
dans ton souvenir, des femmes intemporelles que, lorsque tu vivais à
PontAven ou au Pouldu, tu rencontrais sur les chemins du Finistère. Elles
donnaient l'impression d'être déjà à moitié
mortes, en train de devenir des spectres vivants. Elles appartenaient au monde
objectif, pour parler statistique, de même que le matelas d'un noir soutenu
comme la chevelure de la fille, les fleurs jaunes, les draps verdâtres
en fibre battue, l'oreiller vert pâle et l'oreiller rose dont la teinte
semblait avoir contaminé sa lèvre supérieure. Cet ordre
de la réalité avait sa contrepartie en haut : là les fleurs
aériennes étaient étincelles, éclats, bolides phosphorescents
et sans poids, flottant dans un ciel d'un mauve bleuté où les
flots de couleur suggéraient une cascade lancéolée.
Le fantôme, de profil, très tranquille, s'appuyait de dos contre
un poteau cylindrique, un totem aux formes abstraites finement colorées,
dans des tons rougeâtres et un bleu vitreux. Cette moitié supérieure
était une matière mobile, fuyante, insaisissable, qui, aurait-on
dit, pouvait s'évanouir à tout moment. De près, le fantôme
arborait un nez droit, des lèvres tuméfiées et le grand
oeil fixe des perroquets. Tu avais obtenu que l'ensemble eût une harmonie
sans césures, Koké. Il en émanait un glas funèbre.
La lumière sourdait du jaune verdâtre du drap et du jaune orangé
des fleurs.
Mario Vargas
Le paradis un peu plus loin ed Gallimard 2003 ©
Mario Varga et éditions Gallimard pour la traduction française.
Traduction Albert Bensoussan. Ce texte est publié dans le cadre du droit
de citation aux fin d'illustration pédagogique.