Concours"Des mots pour voir" / Rembrandt Jeune fille endormie, vers 1655 Kupferstichkabinett, DresdeParticipations en français langue maternelle24/02/01 |

texte
65 Viviane Kajjaj
première
L
Lycée
Marguerite de Navarre Bourges
LA SIESTE
Après avoir soigneusement fermé la porte, elle quitta la cuisine.
Tout était impeccable . Sa cuisine était minutieusement rangée.
Il ne restait aucune miette de pain, ni sur le carrelage luisant, ni sur le
coin de table encore humide, où elle venait de déjeuner. Une
odeur écoeurante de purée Mousseline flottait dans l'air. Elle
n'avait pu atteindre la poignée de la fenêtre ; ce qui lui aurait
permis d'aérer la pièce et de chasser cette odeur désagréable
de purée chimique. L'air frais du dehors se serait engouffré
dans la petite cuisine et aurait effacé les dernières traces
odoriférantes de cette bouillie infâme.
La vieille dame était donc condamnée à supporter cette
odeur nauséabonde dans sa cuisine proprette jusqu'au lendemain : sa
fille alors passerait lui apporter ses achats et les derniers miasmes récalcitrants
pourraient être chassés.
La vieille dame possédait bien un escabeau, mais ses enfants, craignant
qu'elle ne se brisât une côte, lui interdisaient de l'utiliser.
Pourtant Dieu sait qu'elle en aurait eu besoin ! Elle rapetissait à
vue d'oeil un peu plus tous les jours. Et le quotidien se faisait de plus en
plus dur pour elle. L'apparition des rides sur le front et des ridules autour
des lèvres et des yeux étaient terribles pour la belle femme
qu'elle avait été, mais l'affaissement était bien pire.
Elle en était persuadée.
Elle traversa le couloir à petits pas, le dos courbé, mais la
tête haute, hésitante à chaque pied posé devant
l'autre. Constamment, elle rectifiait son équilibre à l'aide
de ses bras fragiles . On aurait dit un funambule débutant. Elle avait
toujours refusé qu'on lui achetât une canne. Elle s'entêtait,
elle avait été danseuse pendant fort longtemps et ne pouvait
avoir perdu à ce point son agilité.
Elle se dirigea vers une petite pièce sur la droite, au bout du couloir.
Elle franchit le seuil de sa chambre, s'assit sur le bord du lit, se débarrassa
de ses grosses charentaises, puis s'allongea. C'était l'heure de la
sieste. De sa sieste ! Ce moment de tranquillité qu'elle s'offrait depuis
maintenant plus de douze ans chaque après midi. C'était son luxe
à elle, la petite gourmandise de sa journée. Et elle savourait
cette heure de repos un peu plus chaque jour.
Zut! Elle avait oublié de tirer les rideaux. Une intense lueur blanchâtre
pénétrait dans la pièce et troublait sa sérénité.
De la fenêtre, elle ne distinguait qu'un morceau de ciel car son appartement
se trouvait au quinzième étage de l'immeuble . Elle fixa ce coin
de ciel blanc, se demanda s'il allait neiger et regretta aussitôt de
ne pas s'être installée au bord de la Méditerranée,
comme elle l'avait toujours rêvé. Elle ne se releva pas pour tirer
les rideaux . Elle n'en avait pas le courage. Elle se retourna plusieurs fois
dans son lit à la recherche d'une position idéale pour trouver
la paix et s'offrir au sommeil . Puis elle se recroquevilla , telle une enfant.
Dos à la fenêtre, et yeux mi-clos, elle percevait encore nettement
les rayons de ce soleil enneigé qui semblait des cieux la narguer. Elle
digérait mal sa purée et ne parvenait pas cet après-midi
là à s'apaiser, à somnoler... Elle sentait au contraire
l'angoisse l'envahir .
Des paillettes dorées tourbillonnaient devant ses yeux. Elle ne se sentait
pas bien du tout. Un mal être la pénétrait et des visions
étranges la transportaient des dizaines d'années auparavant .
Elle avait à peine quatre ans et tous les après midi, sans même encore avoir eu le temps de digérer, à quatorze heures tapantes, on la couchait sur un lit de camp qui miaulait au moindre mouvement parmi une centaine d'autres lits . Cela s'appelait le dortoir. Et nous étions censés y faire une petite sieste, pour notre plus grand bien. Il s'agissait plutôt pour moi d'une torture qui m'était infligée tous les après-midi à la même heure par cette grosse Edwige, qui d'un sourire sadique nous surveillait et intervenait au moindre bruit. J'osai à peine me retourner de peur qu'elle ne m'entende. Elle se fâchait d'une voix terrible et pour mieux nous convaincre de dormir il lui arrivait de nous administrer une magistrale claque sur les fesses. De honte, nous pleurions en silence. Alors, les jours où j'étais proche de la grosse Edwige, je la regardai tourner bruyamment les pages de son catalogue à l'aide de son index qu'elle humectait toutes les deux ou trois secondes. J'étais fascinée par ces pages qui se collaient à son doigt au contact de sa salive, et j'en oubliai les ombres, les paillettes dorées et les créatures qui venaient m'assaillir. Mais les jours où l'on me fourrait dans un duvet au fin fond du dortoir, c'était horrible. Je n'apercevai plus la grosse Edwige et son catalogue. Les créatures me hantaient de nouveau et le lit de camp se remettait à miauler lamentablement. Je recevai une correction puis pleurnichai en silence.
Plus tard ce fut l'adolescence : le soleil était au plus haut dans le ciel. Il brillait de toutes ses forces... et elle pouvait bronzer, dormir, rêve, rire, confortablement installée sur une pelouse parsemée de marguerites, les pieds déchaussés, éblouie par les rayons du soleil, sans se soucier des fourmis grimpant sur ses orteils. C'était l'époque où il faisait bon rêver. Si seulement les cours de latin ne l'avaient pas appelée dès treize heures chaque lundi, mardi, jeudi et vendredi. Alors, le déjeuner terminé, elle s'allongeait sur un des bancs de la cour de son lycée, inspirait une grosse bouffée d'air frais et regardait le ciel bleu. Il lui apparaissait toujours bleu car lorsque de grosses masses grises passaient ou pire stagnaient dans le ciel, elle trichait et fermait les yeux. Mais la sonnerie retentissait. L'unique pause de sa journée était terminée. Ses songes et rêves s'envolaient aussitôt. Elle ramassait son sac à dos laissé sur la terre mouillée, et se dirigeai vers l'autre bâtiment, du vague à l'âme, en évitant de se retourner pour ne pas voir les nombreux " autres " qui, avachis sur les pelouses, ne pensaient même pas à savourer leur longue récréation.
Maintenant,
je n'ai plus d'examens à passer autres que médicaux... j'ai tout
mon temps pour faire la sieste, bronzer au soleil, regarder le ciel bleu ou
songer à de beaux projets... mais il est trop tard car la vieillesse
m'a rattrapée et m'a ôté l'envie de rêver.
Levons le masque : laissons la troisième personne. Comme tous les écrivains,
je n'ai fait que me raconter, toute ma vie, hélas !
Aujourd'hui je suis âgée et peu importe qui se cache derrière
tous ces héros de papier. Vieille et lasse : ma sieste pourtant a tourné
court. Une fois de plus !