Concours"Des mots pour voir" / photographie de Marie de BrugièreParticipations en français langue maternelle |

texte
50 Laetitia Brunie
classe
de seconde 512 lycée Marguerite de Navarre Bourges
Le médaillon
Il
était presque neuf heures du matin et la petite Manuella était
déjà assise au milieu des gravillons d'où se dégageait
une poussière grisâtre. Les rayons du soleil ne franchissaient
que faiblement l'épaisse couche de nuages, et un vent printanier s'était
levé, s'ajoutant au froid quotidien de la Cordillère des Andes.
Pourtant, cela ne semblait pas l'empêcher de jouer dans son 'jardin secret*.
Manuella, fille unique des Páez; éleveurs aisés et renommés
de Cochabamba, à quelques kilomètres de la capitale bolivienne.
La jeune fillette, âgée de six ans, était le portrait de
sa mère ?. le même regard profond pareil à celui d'un ange,
les mêmes cheveux fins et noirs, brillants au gré de la lumière.
C'était une enfant extrêmement coquette et curieuse. Très
manuelle, tout comme son père, elle adorait fabriquer ses propres jouets
avec ce qu'elle trouvait : brindilles, cailloux,...
Seulement, depuis plusieurs jours, Manuella avait perdu le
sourire, on ne distinguait plus sur son visage de poupée, cette expression
de joie et de satisfaction. Tout avait disparu, laissant place àune tristesse
accablante qui inquiétait ses parents. Elle ne semblait plus savoir quoi
faire, l'ennui la gagnait peu à peu. Comme d'habitude, elle s'était
éveillée à l'aube, avait rapidement enfilé sa "tenue
du matin" : une petite robe en toile fleurie avec un gilet assorti, accompagné
d'une paire de sandales décolorées par la poussière. Après
avoir copieusement déjeuné, elle avait rejoint son .petit coin
de paradis", à deux pas de la ferme familiale.
Après un moment d'hésitation, son regard se
posa sur un petit talus bordant un armas de cailloux aussi blancs que la neige.
Elle s'en approcha pour remuer les gravillons, soulevant un nuage de poussière
qui la fit tousser. Des larmes se mirent lentement à perler le long de
ses joues rosies par le froid. Lorsqu'il fut dissipé, elle découvrit
à ses pieds un petit objet brillant. Il était ovale et accompagné
d'une chaîne dont les maillons paraissaient usés par le temps.
C'était un médaillon sur lequel était peint un portrait
et gravées les initiales 'S.B*. Manuella se redressa et courut à
la ferme montrer son trésor. En temps normal, ses parents ne l'auraient
pas autorisée à le garder mais aujourd'hui, c'était différent,
elle avait recouvré le sourire, elle était rayonnante grâce
au collier. Il ne suscita pas un intérêt particulier de la part
des parents et la vie reprit son court.
La fillette était de plus en plus radieuse. Plusieurs
semaines s'étaient écoulées depuis cette trouvaille. A
l'aube d'un dimanche de juin, le ménage se rendit à la messe.
Ils ne s'accordaient cette rémission, ce moment intense de prière
que tris rarement, seulement quelques dimanches par an. Le sourire aux lèvres,
monsieur Paez se réjouissait déjà à l'idée
de profiter de cette quiétude bien méritée. Manuella se
tenait bien droite, extrêmement fière de son médaillon.
Pour l'occasion, elle était vêtue d'une ravissante robe bleue ornée
de quelques fleurs brodées ici et là. Une paire de sandales blanches
et un chapeau en tissu complétait la tenue.
A la sortie de l'église, un homme de haut rang, qui
se distinguait de la foule par se taille et sa corpulence imposante, les apostropha.
Sa moustache bien taillée lui octroyait un air de sévérité
indiscutable. Il se présenta sous le nom de Monsieur Carvajal, siégeant
au gouvernement. Il observa l'enfant quelques instants, puis articula un faible
"bonjour". La médaille, brillante, avait attiré son
regard. Il s'exclama ?. 'Tiens, quel magnifique médaillon !' Se tournant
vers le père, il demanda d'où pouvait bien provenir une telle
merveille. Avant d'avoir obtenu une quelconque réponse, il exposa à
son interlocuteur que quelques semaines auparavant, une médaille, ayant
appartenue à Simon Bolivar, fondateur du pays, avait été
dérobée. Jusqu'à présent, les recherches à
travers la région restaient vaines. Se rapprochant de Manuella, il tenta
de lui ôter le collier. Effrayée, elle recula et se cogna contre
les genoux de sa maman qui lui retira la médaille. Elle la tendit à
l'homme. L'objet se trouvait maintenant niché au creux d'une grosse main.
L'homme examina minutieusement le bijou et conclut rapidement que c'était
ce qu'il cherchait. Avec un air méprisant de satisfaction, il entama
un interrogatoire: : d'où provient précisément le médaillon?
Qui l'a trouvé ? Depuis quand ? Pourquoi n'avoir prévenu personne
Une chose était certaine, il les soupçonnait de vol. Son visage
devint plus sombre. Il lança un regard austère à la pauvre
petite Manuella, qui, apeurée, s'enfouit le visage entre ses mains. Après
avoir noté leur adresse, il s'éloigna, emportant le médaillon
pour le faire authentifier.
Les Páez rentrèrent chez eux. Anxieux, le père
passa deux interminables journées sur une chaise dans la cuisine. Il
avait le regard dans le vide, l'esprit ailleurs, absent, il était perdu
dans ses pensées. Il ne bougeait plus, n'entendait plus, ne répondait
plus. Il songeait à son avenir compromis, à sa vie brisée.
Il se préparait à accepter son destin mis il n'avait pas encore
perdu, il se battrait jusqu'au bout.
Manuella, cachée dans un coin, à l'abri du froid, pleurait à
chaudes larmes. Reverrait?elle un jour son pendentif ?
Le mercredi matin, une lettre recommandée au nom de *Monsieur Paez"
arriva. Les mains tremblantes, il incisa l'enveloppe. La sueur suintait le long
de ses tempes, son coeur battait intensément. Il déplia une feuille
sur laquelle était écrit en gros caractère '. "AVIS
DE CONVOCATION AU SIÈ&E DU GOUVERNEMENT, JEUDI À 18 HEURES'.
Le médaillon avait bien été identifié comme étant
la pièce subtilisée. La nuit fut agitée, il envisagea les
arguments qu'il pourrait utiliser pour prouver son innocence. Au matin, il prit
un copieux petit déjeuner, il fallait être en forme pour dominer
le stress et la fatigue accumulés ces trois derniers jours. Il quitta
la ferme en début d'après?midi, seul.
Il fut accusé et montré du doigt dès
qu'il entra dans la salle d'audience. Le "procès" se déroula
sans quil ne puisse réellement s'exprimer ni se défendre. Ce ne
fut qu'une suite de calomnies plus fausses les unes que les autres. Son destin
paraissait scellé d'avance. Il tenta de contester mis quoi qu'il dise,
il était considéré comme coupable, personne ne prenait
en considération ses propos. Le verdict tomba : il avait été
établi que la famille avait dérobé la médaille voilà
plusieurs semaines, qu'elle l'avait cachée en espérant que l'affaire
soit rapidement classée, pour pouvoir ensuite revendre le bijou. Il fut
condamné à payer une très forte amande et son exploitation
fut saisie. Ses efforts, sa loyauté et son prestige ne changèrent
en rien la décision des juges. Les Paez étaient ruinés
et déshonorés, victime d'une injustice. Il fallait désigner
un fautif et ce fut eux comme cela aurait pu être leur voisin. Il se remit
péniblement en chemin pour regagner sa maison, qui désormais ne
lui appartenait plus. Abasourdi, il annonça la mauvaise nouvelle à
sa femme : il fallait rassembler en hâte quelques meubles pour aller habiter
dès le lendemain la masure des bergers. Sans un mot, ils se mirent fébrilement
au travail. Manuella comprit à l'expression du visage de son père
qu'elle ne reverrait plus jamais son trésor : il n'y avait plus d'espoir.
Peu à peu, son visage s'assombrit. La flamme d'espérance
qui l'animait, venait de s'éteindre. Elle s'enfuit s'isoler pour la dernière
fois dans son *jardin secret". Elle s'assit au milieu des gravillons. Ce
jour?là, elle portait ses habits poussiéreux. Elle ramassa quelques
brindilles qu'elle posa sur un bidon, et, comme quelques semaines auparavant,
des larmes transparentes se mirent à perler le long de ses joues. La
tristesse l'envahissait de nouveau. Elle avait conscience que quelque chose
de grave venait de se produire et que la vie s'avérerait très
difficile. Dans le village, on les considéraient maintenant comme des
intrus : le mal était fait.