Concours"Des mots pour voir" / le solitaire Peinture de Muriel DialloParticipations en français langue maternelle |

texte
52 Debrimou Mireille
Lycée sainte Marie d'Abidjan; Côte d'Ivoire
LE SOLITAIRE
Il était
assis tout seul, les yeux invariablement fixés au sol. Il se tenait aussi
immobile qu'une statue, les bras pendants et la tête baissée comme
accablée par un poids énorme. Son unique jambe maintenait l'équilibre
de sa position. Voilà près d'une semaine qu'il venait s'asseoir,
chaque matin, dans ce petit coin de rue sombre non loin du boulevard de Matingua.
Ses vêtements en loques s'abrasaient contre le mur décrépi
et couvert de moisissure auquel il s'adossait. Un vieux bonnet rouge dissimulait
sa chevelure hirsute. Intrigués, les habitants de ce quartier l'affublaient
de sobriquets les plus divers : "le penseur", "Pied-cassé",
" le solitaire" etc. Mais tous avaient fini par l'appeler Pied-perdu
du jour où un homme, moqueur, lui avait demandé s'il n'avait point
perdu son pied dans une rue de la ville. Indifférent aux regards des
passants, Pied-perdu écoutait les bruits de la ville en pleine effervescence.
Peu à peu, des souvenirs lui revinrent en mémoire. Un endroit
calme, paisible. Un village : Son village : Gnagbodougnouan.
Une dizaine d'années auparavant, Lehi était arrivé à
Gnagbodougnouan. Le soleil ne s'était pas encore levé lorsque
Djoko, sa mère, l'avait précipitamment réveillé
et habillé pour quitter le village. Les conflits religieux menaçaient
leur vie et elle devait à tout prix sauver celle de son fils. Ils prirent
le chemin de Gnagbodougnouan, un village assez éloigné du leur
mais où ils trouveraient refuge. Ils se mirent à marcher bien
avant l'aube et sous une pluie torrentielle qui ne semblait pas vouloir s'arrêter.
Djoko et Lehi marchaient depuis déjà de longues heures mais ils
n'atteignaient toujours pas le village. Leur visage et leur corps étaient
marqués par l'épuisement. Ils avançaient inlassablement
sur les sentiers rendus boueux par la pluie, plus par nécessité
que par envie. C'est à la fin de la journée, les vêtements
sales et le ventre vide qu'ils décidèrent de s'arrêter pour
se reposer. Djoko donna le seul morceau de pain et la petite ration d'eau qu'elle
avait prit le temps d'emporter à son fils. Elle le regardait manger et
lui caressait délicatement la tête. Elle espérait des lendemains
meilleurs à Gnagbodougnouan pour son fils et elle. Mais la route était
encore longue et Djoko doutait qu'elle pourrait tenir encore longtemps le ventre
vide.
Quand Lehi se réveilla, il était allongé sur une natte,
non loin d'un feu d'où se dégageait une délicieuse odeur
de riz. Il regarda autour de lui. Etonné de l'endroit, il le détailla
d'abord avec circonspection puis avec toute la curiosité de son âme
d'enfant. Des marmites bien récurées étaient disposées
dans un coin, près d'un foyer constitué de quatre pierres. Sur
les murs, des peaux d'animaux constellés de talismans et de gris-gris,
les uns aussi effrayants que les autres, servaient de décor à
cette sinistre pièce. Lehi remarqua ensuite une seconde natte sur laquelle
gisait le corps inanimé de sa mère. Il s'approcha d'elle et se
mit à la secouer dans l'espoir de la réveiller mais en vain. Il
éclata en sanglots, l'image de ce visage livide ne pourrait plus jamais
le quitter. Alertée par ses pleurs, une femme se précipita dans
la pièce. Elle était vieille mais elle portait quand même
les signes d'une grossesse avancée. Elle se dirigea vers Lehi et le serra
dans ses bras pour le consoler. Lorsqu'il se calma, elle l'emmena dans la case
voisine : celle de son mari. Une fois à l'intérieur, elle lui
expliqua la situation puis lui demanda :
" - Que va-t-on faire de cet enfant ?
- Je ne sais pas Sika. Que pourrait-on faire de lui ? Sa mère est morte
avant de pouvoir nous dire quoique ce soit ! ".
Après quelques instants de réflexion, le visage de la vieille
Sika s'éclaira :
" - Nous pourrions l'adopter ! Il serait comme un frère pour notre
futur enfant ! Nous avons toujours rêver d'une vraie famille !
- Je ne sais pas. Nous ne les connaissions pas après tout. Il pourrait
nous causer des ennuis ! Rétorqua Okynawa.
- Ecoutes Okynawa, il n'y a pas d'autres solutions !"
Face à cette fermeté, Okynawa se résigna : " Tu as
certainement raison. Dès demain j'irai voir le chef pour commencer les
sacrifices nécessaires." Sika lui sourit puis se retourna vers l'enfant
qui avait commencé à dormir. Elle le contempla longuement. Elle
le considérait déjà comme un fils.
Pied-perdu sortit de ses pensées et se mit à essuyer les larmes
qui coulaient le long de ses joues. Il repensait encore à cette douleur
profonde qu'il avait ressentie quand il avait su que sa mère était
morte. Il y avait aussi l'amour substitutif que sa famille adoptive avait accepté
de lui donner même si celui-ci était infime.
Dix années s'étaient écoulées depuis son arrivée
à Gnagbodougnouan, Lehi s'était habitué tant bien que mal
à la vie quotidienne même si depuis la mort de leur premier enfant,
Sika et Okynawa lui avaient attribué tous leurs malheurs. Mais lorsque
Sika était de nouveau tombée enceinte, ses ennuis s'étaient
atténués. Pourtant , la venue de l'enfant que l'on nomma Koukougnon
avait augmenté les tâches qu'il avait à accomplir. Lehi
ne se décourageait pas pour autant. Il pensait à la bonté
dont ce couple avait fait preuve en l'acceptant sous son toit, alors il acceptait
tout ce qu'on lui donnait. Au fur et à mesure que Koukougnon grandissait,
il devenait de plus en plus dur avec Lehi. Il était un enfant gâté
car sa mère ne lui refusait jamais rien. Il était traité
comme un vrai petit prince. Lehi aimait beaucoup Koukougnon même si ce
dernier, à l'image de ses parents, le délaissait.
Un jour qu'il rentrait de la place du village, Lehi comptait l'argent qu'il
avait gagné durant la semaine grâce à ses travaux champêtres.
Il avait amassé une belle somme d'argent et se demandait ce qu'il pourrait
en faire. Il rentra dans la case de sa mère adoptive où Koukougnon
jouait comme d'habitude avec le chat. Lehi prit un tabouret et vint s'asseoir
auprès de lui. Lehi engagea la conversation :
" - Koukougnon
- Que me veux-tu ? Porte-malheur ! L'interrompit-il
- Rien de spécial. Juste t'inviter à la ville le jour du marché.
Tu pourras réaliser ton rêve! Et si tu es sage je te ferai même
un cadeau !
- Vraiment ? ! Oh oui je veux y aller !
- Demandes la permission à maman Sika. Répondit Lehi."
Koukougnon se mit à courir et à sauter dans la direction de
sa mère qui préparait le repas. Lorsqu'il lui demanda l'autorisation,
elle lui répondit par un signe désapprobateur de la tête.
Mais ne pouvant résister aux caprices de son fils, Sika finit par accepter.
Koukougnon revint en courant vers Lehi et se jeta à son cou. C'était
le premier signe d'amour et d'affection qu'il montrait à l'égard
de son frère adoptif. C'était certainement aussi le dernier.
C'était le jour du marché. Lehi et Koukougnon aidaient le chauffeur
à placer les bagages dans la guimbarde qui les conduirait à
la sous-préfecture. Assise non loin de là, la vieille Sika assistait
aux préparatifs. Son cur se serrait à l'idée que
Koukougnon s'éloigne d'elle et de surcroît avec Lehi le porte-malheur.
Lorsque tous les passagers furent présents, le chauffeur annonça
le départ. Lehi et son jeune frère firent leurs adieux à
Sika. Celle-ci embrassa Koukougnon et adressa à Lehi d'interminables
recommandations. Puis ils s'engouffrèrent dans le taxi-brousse. Le
chauffeur démarra aussitôt, soulevant derrière lui un
nuage de poussière. La marmaille qui s'était assemblée
autour des partants, courait après eux en leur adressant des signes
d'au revoir. Comme il roulait à tombeau ouvert, le taxi-brousse atteignit
l'autoroute en peu de temps.
" Plus vite, encore plus vite ! " S'exclama Koukougnon tout excité.
Je fais ce que je peux ; Ma voiture c'est pas avion ! Répliqua le chauffeur
en riant, aussitôt imité par les passagers.
A quelques dizaines de mètres, Lehi crut distinguer des silhouettes
qui avançaient sur le bitume. C'était un groupe de paysans de
retour du champ, qui s'engageait imprudemment sur l'autoroute. " Attention
! " Cria-t-il ! Mais il était trop tard. Le chauffeur parvint
à éviter la collision mais il avait perdu le contrôle
de son véhicule. Celui-ci zigzagua dangereusement puis dérapa
totalement. Un concert affreux de cris déchirants se fit entendre et
le taxi-brousse s'écrasa contre un arbre. Il n'en resta plus qu'un
tas de ferraille. Alertés, les paysans se mirent en quête de
secours. Un quart d'heure plus tard, une dizaine de personnes s'affairaient
autour des blessés. Une femme avait les deux jambes fracturées,
un homme avait le bras cassé tandis qu'un autre était blessé
à la tête. Lehi, lui était vivant. Mais son pied avait
été totalement broyé. Une atroce douleur l'étreignait.
Il avait réussi à se dégager au prix de maints efforts.
Malgré la gravité de sa blessure, il refusa d'être reconduit
à Gnagbodougnouan sans nouvelles de son frère Koukougnon. On
lui dit que ce dernier avait été transporté au Centre
sanitaire de Gnagbodougnouan dans un état critique.
Les places du dispensaire étant limitées, une voisine se proposa
de soigner Lehi. Alors qu'elle appliquait des cataplasmes sur son pied, la
douleur insoutenable qu'il subissait le mettait dans un état second.
D'horribles scènes ne cessaient de le tourmenter : Des cris épouvantés,
la casquette ensanglantée de Koukougnon
Malgré les efforts
de son infirmière de fortune, l'état de Lehi avait empiré.
Sa plaie purulente suintait abondamment. Elle décida donc de le conduire
au dispensaire. A travers ses yeux mi-clos, il distinguait un homme vêtu
de blanc.
Votre état s'est aggravé, disait ce dernier. Nous essaierons
de sauver ce pied mais je crains que nous soyons obligés de l'amputer
avec les moyens du bord
La voix de l'homme s'éloignait petit à petit. Un voile flou
passa devant ses yeux et il sombra dans l'inconscient.
Pied-Perdu rouvrit les yeux. Il se souvenait de la terreur qu'il avait ressentie
le lendemain quand il s'était retrouvé estropié. Il avait
fallu longtemps pour qu'il se fasse à cette idée. Ce matin-là,
une atmosphère étrange régnait au centre de santé.
Contrairement aux attentes de Lehi, très peu de gens lui rendirent
visite. Qu'était-il advenu de la solidarité villageoise ? La
dernière visite fut celle de son père adoptif. Lehi remarqua
que Okynawa avait le visage fermé. C'était peut-être normal
car il avait passé toute la nuit la nuit au chevet de Koukougnon. Inquiet,
Lehi s'empressa de demander des nouvelles de son frère. Okynawa se
retourna et annonça le regard vide : Koukougnon est mort.
Très tôt le lendemain de l'accident, tout le village fut réveillé
à l'annonce de la mort de Koukougnon. En effet, lorsqu'une personne
mourait dans le village, le tam-tam parleur se chargeait de l'annoncer de
très bonne heure avant le départ des paysans pour le champ.
Quelle ne fut pas l'indignation des villageois quand ils apprirent la présence
de Lehi aux côtés de Koukougnon lors de l'accident. Des injures
fusaient de toutes parts. La fureur des habitants de Gnagbodougnouan s'amplifia
lorsqu'ils se remémorèrent la mort du premier fils de la vieille
Sika. Pendant toute la semaine qui avait suivi l'accident, les anciens discutaient
du sort réservé à Lehi dès sa sortie d'hôpital.
Quotidiennement indexé par le village, Lehi restait cloîtrer
dans la case, ressassant le film de ces derniers événements
qui avaient chamboulé son existence tout entière car il se retrouvait
unijambiste et sans soutien moral pour apaiser sa douleur. De plus, il n'échappait
pas aux injures lancées par la vieille Sika : Assassin, meurtrier,
sorcier, sadique, que me veux-tu ? Porte-malheur ! Ingrat, égoïste
! Tu ne méritais pas l'amour que nous t'avons donné ! Disait-elle
en agrémentant ses insultes de jurons. N'en pouvant plus, Lehi décida
de se rendre chez le chef du village pour qu'il intercède en sa faveur.
- " Je te salue oh ! Grand chef, dit-il quand il arriva, toi qui est
l'oracle, le cerveau du village, je viens en ce jour pour que tu m'aides à
vivre de nouveau
- Tu sais fils, après la réunion avec les notables, nous avons
décidé à l'unanimité de t'accorder quelques jours
pour quitter le village. Tu sais également que j'ai beaucoup d'estime
pour toi, cette décision est indépendante de ma volonté.
- Mais vous savez que
- Maintenant, tu peux disposer. Je n'ai plus rien à ajouter.
Lehi restait taciturne car il était submergé par l'émotion,
ne trouvant pas de mots pour qualifier le chef, l'homme intègre, modèle
l'éconduisait de sa demeure. Les yeux baignés de larmes maintenant
par habitude depuis la mort de son frère, Lehi n'avait personne à
qui se confier. Il était seul. Même son meilleur ami l'avait
rejeté et renié. Il décida, face à toutes ces
injustices et incompréhensions, de s'en aller du village en quête
d'horizons meilleurs et de lendemains certains.
Tout en marchant, il se remémora sa vie et se dit : " Dans la
souffrance, nous sommes toujours seuls ". Oui, il pouvait appliquer cet
adage à sa situation actuelle.
Lehi décida de se rendre à la capitale Matingua, tout en espérant
y trouver une nouvelle vie. Ah ! Matigua, il en avait tant entendu parler.
Après de longues heures de marche rendues difficiles par son handicap,
il avait rencontré un transporteur de marchandises qui allait à
la gare de Matingua. Ce dernier avait eu l'amabilité de l'y descendre.
Dès que Lehi arriva à Matingua, une lueur d'espoir traversa
son esprit. Peut-être qu'il trouverait le véritable bonheur à
Matingua ? Rien que d'y penser, son visage s'illumina. Il traversa cette gare
où il régnait un tumulte confus. Il admirait ce qu'il voyait.
Jamais un spectacle aussi impressionnant ne s'était offert à
ses yeux. Comme cette ville était belle ! Il observait avec attention
les buildings, les grandes voies bitumées, les véhicules aussi
sophistiqués les uns que les autres, qui constituaient le décor
de Matingua.
Lehi avait ainsi passé deux semaines à Matingua. Sa première
préoccupation dès son arrivée fut de trouver du travail.
Il avait passé des journées à en chercher, mais, c'est
exténué et le cur serré qu'il retrouvait le soir
son logis, le pont de la ville, refuge des sans abris. Partout où il
était passé, on l'avait rejeté, bafoué, injurié
et tout cela à cause de son handicap. Il ne pouvait cesser de penser
à ce maudit accident qui ne l'avait pas laissé indemne. Il se
souvint encore de cet homme, chef du personnel d'une grande entreprise de
la place qui lui avait lancé avec un regard dédaigneux la phrase
suivante : " Nous n'employons pas d'estropiés dans notre entreprise."
Et de cette femme gérante d'un grand magasin qui comme réponse
à sa demande d'emploi lui avait tout simplement lancé son verre
d'eau à la figure suivi d'un juron. Il se souvint aussi de l'attitude
de tous ces gens qui l'avaient repoussé. Il repensait à tout
cela assis dans un coin de rue. Il pensait à la misérable vie
qu'il menait. L'espérance avec laquelle il était arrivé
à Matingua faisait maintenant place à un désespoir total.
Lehi se souvint aussi de sa défunte mère, elle lui avait souvent
parlé d'un certain oncle résidant à Matingua. Mais où
et comment retrouver cet oncle alors qu'il n'avait même pas son adresse
? Et d'ailleurs, cet oncle, même si il venait à le retrouver,
ne le rejetterait- il pas comme tous les autres ? Matingua était une
ville très moderne et comme dans toutes les grandes villes, la richesse
et la misère se côtoyaient. Aussi, un passant, avec un air ironique
lui avait suggérer de se diriger vers les églises et les mosquées
de la ville car sa destinée était sûrement d'être
un mendiant de plus à Matingua. Etait-ce vraiment la vie qu'il mènerait
dans cette ville ? Resterait-il à jamais solitaire ?