Elèves du lycée français de New-York / Léa VuongPierre Paul Prud'hon Innocence Metropolitan Museum of Art.Concours "Des mots pour voir"17/09/01 |

C'est alors que je parcourais les galeries du second étage du Metropolitan Museum of Art, que je le vis. C'est la lumière bleutée qui s'en échappait qui m'a attirée. Je m'avançai et me plaçai devant le tableau. C'est un portrait en buste d'une femme, dessiné à la craie blanche et noire. Elle a tous les critères de beauté de l'Antiquité grecque : une peau blanche, des cheveux de couleur foncé et légèrement bouclés, un nez très long et fin. Ses yeux sont légèrement en amandes et ses paupières semblent lourdes, ce qui donne de la profondeur à son regard. Ses sourcils effilés forment chacun un arc de cercle vers l'intérieur de son visage. Une impression de pureté est créée par la lumière d'un bleu très clair, couleur connotant l'innocence et la sérénité ; la peau qu'on devine laiteuse, enfantine et sa coiffure : ses cheveux sont relevés par un ruban et c'est une auréole de mèches bouclées qui entoure son visage. Mais un détail est en contradiction avec cette naïveté, cette candeur: sa bouche. Elle a une lèvre supérieure très fine et longue tandis que sa lèvre inférieure est bombée, pulpeuse. A la vue de cette bouche, c'est le mot " coquine " qui m'est venu à l'esprit. On remarque également que ce portrait n'est composé que par des courbes ; cela renforce l'impression de volupté ressentie à la vue de cette oeuvre. Après avoir observé ce portrait, j'ai tourné la tête pour découvrir son titre : Innocence ,de Pierre Paul Prud'hon. Une légende l'accompagnait : " L'Amour séduit l'Innocence. Le Plaisir entre mais les Remords suivent. " Avec ces données, je peux déjà imaginer une histoire, une légende de la mythologie grecque. Cette jeune fille, sans doute vierge, se laisserait séduire par un homme et quitterait ainsi le temps de l'innocence. Sur le point de devenir femme, elle représente le passage de l'enfance à l'âge adulte. Son visage comporte à la fois des traits enfantins et des atours féminins de séduction, tels que sa bouche pulpeuse et son regard profond, qui créent une dimension sensuelle. De plus, j'ai lors de mes recherches, découvert un autre dessin de Pierre-Paul Prud'hon intitulé L'Amour séduit l'Innocence. Il m'a intéressé car on y retrouve le visage d'Innocence. C'est également une oeuvre réalisée avec des craies blanches et noires sur un papier bleuté ; elle se trouve actuellement au Musée du Louvre. Elle est composée de quatre personnages qui se tiennent debout et qui sont entourés d'un paysage composé d'arbres. Au centre de l'oeuvre, en pleine lumière, on trouve une jeune fille, vêtue d'une robe légère ; c'est Innocence. Un jeune homme a un bras autour de ses épaules et lui tient le menton. Symbolisé par ses flèches, ses ailes, sa beauté androgyne et sa presque nudité ; on devine facilement qu'il représente l'Amour. A leur gauche se trouve un petit angelot qui tient dans ses deux mains des grappes de raisins, symboles de l'ivresse et de la jouissance. Il tire sur la robe de la jeune fille. Les regards de l'Amour et de l'angelot sont dirigés vers Innocence, on dénote un mouvement vers la droite, ils semblent vouloir l'entraîner en avant. Même si l'on peut deviner une certaine crainte chez elle , la jeune fille ne repousse pas les caresses du dieu ; et la flexion de ses jambes montre qu'elle se laisse attirer. A l'écart des trois personnages, situé à l'extrême gauche du dessin, se trouve un jeune homme dont je n'avais pas imaginé l'existence. Son visage presque caché par les ailes de l'Amour, il est placé à l'écart . Dans l'obscurité, immobile, drapé jusqu'au pied et se tenant la tête dans sa main d'un air abattu ; il est en complète contradiction avec les trois autres personnages. A la vue de ce dessin, d'autres hypothèses, d'autres histoires me viennent à l'esprit. La première est donc qu'Innocence se fait séduire par l'Amour qui use de ses charmes et se fait aider par le petit ange, allégorie du plaisir, entraînant littéralement la jeune fille à succomber. Celle-ci ne résiste pas et se laisse tenter. Le jeune homme derrière pourrait être son fiancé, dépité de voir que sa belle peut lui être infidèle. On imagine très bien la suite de la scène où Innocence et les deux divinités s'en vont ; alors que l'homme reste là, extrêmement déçu. Une autre hypothèse peut être possible. L'Amour y jouerai le rôle d'un intermédiaire entre le jeune homme et Innocence. Aidé par l'angelot, il pourrait être en train de convaincre la jeune fille de passer à l'acte ; de la séduire pour le compte du fiancé, à la manière de Cyrano de Bergerac. On peut alors supposer qu'il lui tient le menton pour l'inciter à aller vers l'avenir, vers l'âge adulte. L'homme pourrait alors être en train de se tenir la tête étant anxieux de savoir la réponse d'Innocence. Mais cette oeuvre peut également avoir une signification plus politique, en rapport avec les événements de l'époque. Il faut tout d'abord savoir que Pierre-Paul Prud'hon, qui a vécu entre la fin du XVIIIème et le début du XIXème siècle, était un fervent révolutionnaire qui se lia d'amitié avec Robespierre et s'engagea dans l'armée au service de la République pendant la Révolution. Il était donc un contemporain du célèbre Napoléon, qui non seulement servit également dans l'armée au nom de la Révolution mais fut , à la suite de nombreuses victoires, le général le plus populaire de la Révolution, le héros du peuple. C'est cette popularité qui lui a permis de faire le " coup d'Etat du 18 Brumaire " et de devenir en 1804, l'empereur des français. En devenant empereur, il inflige un gouvernement totalitaire à la population ; écrasant du même coup toutes les valeurs pour lesquelles il s'est battu auparavant. Je pense ainsi que le dessin l'Amour séduit l'Innocence, réalisé en1805, représente la trahison de Napoléon, qui prend alors les traits de la divinité grecque. Dans cette oeuvre, on peut donc voir la population française, naïve, sous le charme, Innocente, qui se laisse entraîner, manipuler par ce grand séducteur. Le jeune homme à l'écart est une allégorie de la Révolution, qui est laissée en arrière, oubliée ; il se tient alors la tête de désappointement, de dépit. Cet homme peut également représenter le peintre lui-même, qui se sent trahi par Napoléon.