Elèves du lycée français de New-York / Vanessa LeighCLAUDE MONET: Waterlilies Garden Metropolitan Museum of Art, New YorkConcours "Des mots pour voir"17/09/01 |
En me promenant à travers les galeries du musée d'Orsay, à Paris, je reste
émerveillé devant les tableaux impressionnistes de Monet, les nymphéas. En
m'attardant sur "le jardin de Nénuphars", je me sens soudain entraîné dans
ce paysage merveilleux. Me voilà donc auprès de l'étang. Celui-ci reflète
la lueur des premiers rayons de soleil. L'eau, tapissée de nénuphars épanouis,
est limpide et pure, donnant à l'étang un aspect paisible et tranquille, illuminé
de temps en temps par des tâches de couleurs éclatantes. Cette atmosphère
sereine est brisée par moments par les bruissements de feuilles, ainsi que
les croassements des crapauds et les stridulations des criquets. On peut distinguer
par endroits des petites vaguelettes, formées par les légères risées, qui
emportent les feuilles vers les berges. Celles-ci apparaissent verdoyantes,
ombragées par les saules pleureurs aux branchages élégants qui se balancent
dans le vent. La forêt qui cerne cet étang magnifique est sombre et obscure:
les rayons matinaux ont du mal à percer cette masse dense et touffue. Devant
moi, j'aperçois le pont, qui permet de passer d'une rive à l'autre. Il est
construit en bois peint, la peinture verte me parait fraîche, mais peut-être
est-ce la richesses des couleurs adjacentes qui trompe mon oeil. Je reste
un moment en extase devant ce paysage époustouflant. Les couleurs qu'offrent
cette vue me font baigner dans une euphorie indescriptible. Soudain, je crois
entendre le bruit de petites bottines qui trottent sur le pont. En levant
la tête, il me semble apercevoir une petite silhouette qui s'échappe vers
l'autre rive, hors de mon champ de perception. Ai-je rêvé? J'en doute, car
l'image d'une petite fille vêtue de rouge ne cesse de traverser mon esprit,
mais d'une façon si furtive qu'il m'est difficile de retenir son visage. Il
semble qu'elle fuit mon esprit comme elle fuyait le pont. Perplexe, je demeure
interdit, les yeux rivés sur la structure de bois. Mon imagination frétille
et s'achemine vers l'absurde: me voilà les yeux clos, je pense apercevoir
à nouveau sur le pont la jeune fille, entourée cette fois-ci par une horde
de petits enfants. L'atmosphère sereine est ainsi brisée par des éclats de
rires frais et spontanés. Un cri d'allégresse s'échappe par moments du gosiers
d'un des jeunes. Un silence surpris berce alors le paysage puis, rassurés,
les enfants se remettent à sautiller, intarissables dans la joie et la bonne
humeur. Ils se bousculent, s'émerveillant devant un petit éclaboussement causé
par un caillou lancé, tentant d'attraper une gouttelette fraîche qui jaillit
de l'étang. Parfois, ils se taisent soudainement pour guetter les rares poissons
qui osent s'approcher des bruits sourds et éclatants. Alors, par peur de les
effrayer, ils chuchotent, faisant preuve d'une grande complicité, ivres de
joie de les voir s'approcher. Je me laisse distraire un moment par le bruissement
des feuilles au- delà du pont. Ces derniers m'intriguent, mais un sentiment
de frustration me gagne peu à peu: ma perception de vue ne s'étend pas jusqu'au
fond du paysage. Il me semble apercevoir des mouvements obscures, des silhouettes
sombres forment un dessin frêle et imperceptible dans mon esprit troublé.
Je scrute les feuillages, perplexe, tentant de déterminer la nature de ces
formes insolites. Alors que je m'obstine à mieux voir ce qu'il y a au-delà
des choses tangibles, les voix des enfants, qui emplissaient jadis l'atmosphère,
deviennent de plus en plus distantes. Qu'importe, ce qui m'intéresse, ce sont
ces murmures complices... Cherche-t-on à me cacher quelque chose? Tout d'un
coup, un cri déchirant perce le silence. Mes yeux se rivent alors à nouveau
sur le petit pont. J'aperçois alors une petite fille vêtue de rouge, l'auteur
de ce cri, qui se débat frénétiquement dans l'étang: lors de mes quelques
instants d'inattention, elle est tombée du pont. Un noeud d'angoisse et d'appréhension
se forme alors dans ma gorge désormais sèche, je tends mes mains pour la récupérer,
mais elle a disparue, ce n'est qu'une forme sombre indescriptible qui flotte
sur l'étang, en direction des berges au fond du paysage. La pénible réalité
vient alors me frapper. Combien d'enfants ont été victimes de la soif insatiable
de cet étang sournois et traître ? Combien d'ombres juvéniles viennent hanter
ce paysage pittoresque? Une vague oppressante de culpabilité vient alors me
harceler. Si envoûté par le mystère derrière ces sombres formes, je les avais
négligés, ces enfants maudits par l'inconscience. En cherchant plus loin,
tentant goulûment de voir au delà, j'ai terni et brisé à tout jamais cet instant
privilégié. Inconsolable, j'ouvre les yeux, et me voilà à nouveau tout seul
auprès d'un étang paisible, anticipant les bruits de petites bottines qui
viendrait peut-être trotter sur le petit pont.