| Des mots pour voir / khnopff_etude
Jean-Pierre Fauquet Au jour consumé |
Texte2 B
Comment as tu fait ? Dis moi,
dis moi… depuis tout ce temps… depuis tout ce temps j’avais
réussi, enfin, à t’enfermer, à cacher ton cadavre,
ton fantôme, dans un coffre dont moi seule possédait la clef…
depuis tout ce temps, j’avais réussi, enfin, à ne te faire
revivre que dans des songes de nuit, mais je sens et je sais qu’à
présent… le passé redevient présent et moi j’aimerais
tant le dépasser… alors dis moi… comment… pourquoi…
je te vois à présent sur ce tableau ?
Je ne sais plus, je ne sais plus rien, je suis dans un tel trouble tu ne peux
pas t’imaginer… « Etude de femme », cela s’appelle,
« Etude de femme », cela devrait plutôt s’appeler «
Tue cette femme », oui je voudrais la tuer cette femme, cette fille, ce
double, cette sœur, je voudrais la poignarder, lui fracasser la tête
au sol, la lancer au dessus d’un pont, comment, pourquoi, dans quel but,
de quel droit te permet tu de réapparaître à la surface,
d’immerger du lac dans lequel je t’avais soigneusement, méthodiquement
fait couler ?
…
Puisque tu es là… regarde, regarde plus attentivement…
tu vois cet orange, ce flou, on dirait… un labyrinthe, le labyrinthe
dans lequel nous nous sommes perdues un jour de lune pleine, c’était,
cela avait été, et ce sera toujours… nébuleux ;
je ne saurais dire laquelle tu es, laquelle je suis, regarde sur le tableau
cet œil, fixe, qui regarde ailleurs, regarde ce sourcil bien dessiné,
légèrement froncé, cette mâchoire, ce menton, cette
bouche androgyne, puisque les anges n’ont pas de sexe, puisque la légende
dit qu’un androgyne c’est l’un, et son double ; quant à
l’autre, le reflet, il semble s’épuiser, tomber, mourir,
s’user d’amour… on dirait un miroir, une forme évanescente,
qui n’aspire qu’à la beauté, à la pureté,
quitte à s’enfermer, quitte à devenir… un rien qui
aspire au tout, une simple ombre façonnée, un simple reflet
désabusé, car le corps de l’un a été offert
à la postérité de l’autre, pour ne former qu’une
seule et même personne… à moins que… je ne sais plus…
à !
moins qu’elles aient toujours été une seule et même
personne ;
Peut-être… peut-être que nous avons tour à tour, joué le rôle de la femme et du double, ce double trouble qui souffre, qui souffre de la voir regarder ailleurs, vers le monde, au delà des formes incertaines, obscures, et célestes qui les entourent, elle ose… elle se permet, sans retenue, sans culpabilité, sans la moindre culpabilité, de regarder au delà, au delà d’elles, au delà d’elle-même, de son monde intérieur, de sa planète lunaire, mais dis moi… pourquoi ce tableau m’émeut-il, m’effraye-t-il tant ? C’est peut-être tout simplement, comme les choses peuvent parfois s’éclaircir, peut-être tout simplement une femme qui face au miroir, détourne la tête, lassée ou apeurée d’elle même, ou indifférente, tout simplement, tout simplement… Mais je sens bien la fausseté de ce sentiment, et retrouver mon gouffre passé de sombres pensées m’insupporte !
Ce tableau…à force de trop regarder vers l’extérieur…sans pourtant l’expliquer –les fous n’ont pas à s’expliquer- tu t’es déchirée, je me suis séparée, tu as souffert, et j’ai pleuré, pleuré d’avoir osé découdre, taillader, éventrer, celle qui était plus moi que moi même, à moins que ce fusse toi, qui m’a poignardée, qui m’a fracassé la tête contre le sol, qui m’a jeté du haut d’un pont, soudainement, sans même que je crie, que j’ai le temps de crier, oui, c’est sang doute toi, puisque je n’avais pas… je n’avais pas su voir au delà du miroir étonnement angélique… que tu étais le mâle incarné ;
Et si je n’ose pas tendre ma main vers ce miroir limpide… translucide , c’est que j’ai si peur, à présent, sans trembler cependant, car seuls les faibles tremblent, mais je ne veux plus jouer les rôles chaotiques de l’une et de l’autre, de la première et la seconde, de l’une et de l’une, de l’une, tout simplement, et ce miroir d’opale me gêne, me plaît, me trouble, comme s’il était le chatoiement où je verrais impuissante ma vie s’effondrer, ma mort s’écouler, tout cela au nom d’un être, d’un être sans corps, puisque le corps, le cadavre, je le porte dans mes bras, après avoir scellé mon tombeau, alors je t’en prie, je t’en prie dis moi ce qu’il y’a de mieux à faire, maintenant que tu es revenue.. que tu es revenue ? Je dis n’importe quoi. Tu as toujours été là, puisque tu es moi, à moins que je ne sois toi, à jamais, et ce tableau… cette femme dans le miroir, ce tableau, ce peintre… sont la révélation de cette ineffable et horrible vérité…
Ainsi adieu,
tue toi et je mourrais ;