Des mots pour voir / Notez bien cette référence: BO-F7
Thierry-Loïc Boussard
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BO-F7

Texte 1 B

Je respirais ton corps comme j’humais l’odeur des fleurs au cimetière où celui que tu avais tant aimé se reposait et je savais que rien ne pourrait plus nous rapprocher désormais. En quittant notre monde, il avait brisé le dernier lien qui te retenait à moi ; tandis que j’obtenais ce dont j’avais tant rêvé depuis mes plus jeunes années, une vie qui n’appartiendrait qu’à nous, je me rendais compte que lui seul avait stimulé mon amour, qu’en disparaissant il avait découvert l’unique moyen de m’arracher à toi. Sans doute se moquait-t-il bien de nous ; à passer tant de temps mort, il fanait les fleurs sur sa tombe. Il avait voulu des ballons à son enterrement, ce que j’avais toujours pris pour une marque de son indifférence vis à vis de la vie, le rêve arrogant de lui être plus fort. Je me trompais. De nouveau, tu lui appartenais pleinement, tes pleurs lui étaient destinés comme lorsque tu l’aimais, il y a si longtemps ; tu devais réapprendre à vivre et!
son absence si lourde n’était rien d’autre qu’une accumulation de déchirures, la neige sur la verdure, le prétexte à toutes nos faiblesses, à notre amour depuis si longtemps parti sans même que nous nous étions aperçus. Un peu d’intimité, souhaitions-nous. Trop, c’était trop.

J’allais te quitter, j’allais le quitter, tout oublier. Tu avais été ma vie, tu allais être ma mort car je considérais encore l’amour comme un don de soi à part entière, un libre esclavage ; je m’étais abandonné à toi, je t’avais permis de régir mes humeurs, il fallait aller jusqu’au bout, jusqu’au bout des choses, plus loin que l’amour quand l’amour n’était plus là. Et je me rappelle toutes ces heures passées les doigts tapant sur le clavier, les yeux mi-clos devant l’écran et la feuille blanche virtuelle que rien ne savait noircir, juste le café déversé dans un dernier appel au secours lancé gauchement par mon esprit, par l’espoir inébranlable de pouvoir recommencer à zéro notre histoire. Sans lui. Aurions-nous duré, sans lui ? Si tu avais eu la force de m’attendre… Des mots, des mots, des mots qui en vain essayaient de te crier mon cœur comme pour écrire un nouveau Roméo et Juliette et, soudain, une main, la mienne, dérapait sur la touche delete que j’en venais à haïr ; p!
as de droit à la lassitude par souci du devoir à accomplir, juste la lutte contre la fatigue, le dernier combat d’un extrémiste de l’âme.

Je vous connaissais par cœur, lui aussi bien que moi ; et tes yeux qui me suppliaient chaque nuit de t’enlever afin que je te donne l’excuse qui te garderait à jamais près de moi, ces mêmes yeux implorants que tu posais sur lui pour qu’il nous sépare, qu’il te réprimande et t’assassine sous une perverse culpabilité. Tu étais si faible ! Je t’en voulais de te morfondre ainsi, de nous tirailler à travers ton incapacité à te décider, à choisir entre ma délivrance et sa pénitence, la peur de me perdre et la peur de te désaccoutumer, cruel dilemme qui nous priva de vie. Je te martyrisais au lieu de t’accepter telle que tu étais, au lieu de te croire quand tu disais que tu m’avais toujours aimé car je me bornais à ma propre souffrance quand bien même là-bas, je te savais assise sur le carrelage froid à verser des larmes impuissantes devant le feu passionné qui les attisait. Alors je n’avais pas encore compris, piètre romantique que j’étais.

C’était au printemps 2004, lorsque les bourgeons naissaient sur les arbres comme pour se moquer de la neige qui baignait obstinément à leurs pieds, comme pour mettre en évidence la bêtise de l’immuabilité de ton deuil qui n’en finissait plus. Tu avais absolument voulu lui souhaiter son anniversaire de mort et, une fois de plus, je t’avais suivie, aussi lâche que toi, finalement, à partir. J’avais froid ; tes bras ne me réchauffaient pas puisque je sentais toujours sa présence entre nous, et la quiétude du cimetière me donnaient ces frissons que seules les grandes choses, le silence, peuvent apporter tout en donnant envie de fuir, de se cacher à la lumière du soleil là où aucune pensée obscure ne peut survivre. Aussi les fleurs, quelquefois naturelles et jolies, me rassuraient et t’empêchaient de lire mon malaise, quand bien même il me privait une énième fois de toi dans ce moment de solitude binomiale. Je… Je n’ai pas à m’expliquer sur la pulsion qui m’a alors poussé à faire!
ce que j’ai fait, ce manque de respect, cette souillure, ce viol pour reprendre tes paroles, mais saches que jamais je n’ai voulu commettre un quelconque crime, encore moins profaner sa mort. Tout est relatif, tu me répétais sans cesse, tout.

Maintenant, la fleur jaune est devant moi, prête à faner dans son vase ténébreux, au milieu de celles en plastique que tu m’avais offertes en symbole synonyme de notre amour, soi-disant éternel. Tu sais, c’est bien elle la plus belle, elle que je n’avais pas arrachée, seulement cueillie ; c’est elle qui, là, m’inspire et m’aide à aligner les lettres aisément, elle encore dont la vénusté mériterait d’être immortalisée dans le plus illustre des musées. Pour elle, j’ai décidé une dernière fois de croire en l’amour, de suivre mes principes sans doute obsolètes ; ensuite jamais plus, tu entends, jamais plus je ne t’embêterais, jamais plus je ne dérangerais sa mort, enfin vous vivrez tous deux tranquillement car plus une goutte d’eau ne fera déborder le vase où l’excès d’artifice a pendant trop de temps dérangé la véritable beauté. Alors, quand j’aurai peint la fleur jaune sur le fond rouge de notre passion souillée par l’impureté, quand j’aurai jeté les autres pour qu’elles te br!
isent le crâne comme une seule aura brisé mon cœur, quand il ne restera de nous que le noir de ses étamines, le sang sur ses pétales, tu pourras le rejoindre, et je m’en irai, libéré.