Des écrivains évoquent l'histoire d'une image : Michel Butor et Vermeer

J’ai utilisé mes ateliers comme vos photographes qui ont poussé si loin les recherches que nous avions commencées avec nos chambres noires et nos boîtes à perspectives. J’y faisais passer les modèles que j’avais sous la main, donc les gens de ma famille et de ma maison, et il s’agissait de trouver le moment où leur dire: «ne bougeons plus!». Je ne faisais pas leurs portraits, sauf occasionnellement, pour mes parents par exemple. Je ne leur donnais pas des poses de portraits, où il faut être assis dans un bon fauteuil pour pouvoir rester immobile assez longtemps. Je les prenais à l’intérieur d’un mouvement allant vers une immobilité provisoire: quelques instants de pause où le quotidien devenait icône, et qu’il me fallait ensuite reconstituer laborieusement, patiemment. Comment dire le temps que me prenait chaque touche?
Ainsi je n’ai pu copier la lumière que je guettais dans mon atelier. Il m’a fallu la réinventer moi-même, car dans mon pays que de pluies et de brumes! J’ai vu notre cuisinière s’allégoriser en versant du lait. Elle avait soulevé la cruche, commencé à verser, lorsque j’ai remarqué que le fil du liquide nourricier s’était comme cristallisé. Elle était devenue un instrument à mesurer le temps, à prendre du recul par rapport à lui, une clepsydre humaine, ou un sablier. J’avais envie de lui dire: «reste comme cela, reste encore un peu!» Mais il lui a fallu soulever la cruche un peu plus pour que le lait continue de couler; et bientôt elle serait vidée, je le savais bien.

Michel Butor extrait de LA COQUILLE D’OU NAIT LA PERLE

 

Vermeer La Laitière 1660 Rijksmuseum, Amsterdam

Un jour, de l’autre côté du canal, en face des portes, il y a eu un coup de soleil entre les nuages, et tel petit pan de mur est devenu d’or lumineux. C’était comme si ma fière petite ville que je n’ai pour ainsi dire jamais quittée malgré les envies qui pouvaient me prendre, était devenue l’Eldorado tant cherché par nos navigateurs, ou la Jérusalem céleste. C’était comme si l’ange de l’Apocalypse avait soulevé un voile devant moi: «et la ville est d’or fin comme du verre bien pur. Les assises de son rempart sont rehaussées de pierreries de toutes sortes: la première assise est de jaspe, la deuxième de saphir... chaque porte est formée d’une seule perle, et la place de la ville est de l’or pur, transparent comme un verre.»
Comment certains d’entre vous ont-ils pu imaginer que j’avais peint cette vue «d’après nature», «sur le motif»? Elle serait toute autre. J’ai pris quelques notes bien sûr, puis c’est dans l’atelier laboratoire que j’ai distillé, cristallisé cet émail philosophal.
Michel Butor extrait de LA COQUILLE D’OU NAIT LA PERLE