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Concours "des mots pour voir" session 2004

Textes en français langue maternelle catégorie A (de 14 à 16 ans et demi)  QUATRIEME SERIE

 De 307 à  390  + 598 et 600  Textes reçus après le 13/ 3 /04

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307.       L’Entrée du Grand canal et l’église de la Salute italie(7)


 Du haut de mon balcon d’appartement, je contemple paisiblement la vie qui défile sous mes yeux émerveillés. Après une rude journée, les gens se promènent heureux, en couple ou en famille au pied de la majestueuse église de la Salute.
Les nuages fondent dans le ciel comme l’histoire de toute une vie qui s’envole en fumée. Par une si belle fin de journée ensoleillée, il est bon de se promener en gondoles, se laissant bercer par le mouvement de l’eau, chahuté par les autres gondoliers.
Mon père était scénographe, il était peintre de décors de théâtre, c’est lui qui m’a initié à la peinture et à la perspective. Tout comme moi, pendant son temps libre, il aimait se reposer en faisant un tour de gondole dans la ville arpentant ainsi un monde magique et humide.  
Venise ! ! !,une ville si belle et impressionnante, d’un romantisme exceptionnel que nous offrent les va -et -vient de l’eau dans les rues inondées.

 

308.       Charles Nègre (1820-1880) Le joueur d'orgue de barbarie et deux enfants qui l'écoutent 1853 Epreuve sur papier salé ORSAY2

 
   La cour de l’atelier de peinture était sombre, humide, ténébreuse à cette heure tardive. Elle semblait dénuée de toute âme. Soudain une lumière jaillit et perça l’obscurité. Quelques secondes plus tard, une note, puis une autre vinrent troubler le silence nocturne qui pesait jusqu’alors sous le porche, révélant ainsi son usure et ses aspérités.
  Comme chaque soir, l’organiste, accompagné par deux enfants, s’était installé près de deux tonneaux. La passion du maître était désormais partagée par ces deux apprentis en herbe, avides d’écouter les airs de Bach et de Chopin. Mais, contrairement aux autres soirs, une autre personne s’était invitée ce soir là. Il s’agissait de Charles Nègre, impressionniste, ex-peintre, reconverti dans la photographie. Il observait attentivement la scène, attendant le moment propice pour immortaliser l’instant où l’artiste serait en osmose avec son instrument.
 Toute la précision du photographe pouvait se lire dans son œuvre. Les enfants, immobiles, gardaient les yeux rivés sur l’orgue de barbarie, comme figés par les sons qui en sortaient. Leurs regards, perdus dans le vide de la salle, montrent l’attirance qu’ils éprouvent envers la musique.  La salle, particulièrement haute, permettait la propagation de la musique dans tout le bâtiment. Les effets d’ombre contrastent avec le visage rêveur de l’organiste. Photographe de l’instant avant même l’invention de l’instantané, ses photographies quasi-picturales prennent sur le vif des petits métiers des rues de Paris.
  Animé par cette envie de justesse et de clarté, il attendit encore la fin de cette Nocturne de Chopin et appuya. Satisfait de son travail d’orfèvre, il remercia les enfants et l’organiste qui ne l’avait pas remarqué. Trop absorbé par la musique, le musicien reprit son instrument et, indifférent au départ de l’élève de Delaroche, enchaîna avec un Prélude de Bach. Une nouvelle fois, en un instant, un métier, une passion, avaient été saisi.

309.       Eugène Jansson 1862-1915 Logement prolétaire (Proletärkasern) ORSAY 8

 

Ce jour là, c’était Dimanche. Je me levai péniblement de mon lit et regardai le réveil. « Déjà onze heures ». J’avais promis à Michèle, ma meilleure amie, de l’accompagner à une exposition de peinture. J’avais rendez-vous trente minutes plus tard, « pas de temps à perdre ». Michèle venait d’arriver. Elle était d’une humeur joyeuse et m’expliqua le planning de la journée. Nous allions à une exposition où des peintres peu connus en France présentaient leurs œuvres. Parmi tous les noms que Michèle me cita, je retins : Carl Larsson, Ernst Josephson et Anders Zorn. Elle m’expliqua que ces artistes avaient cultivé « la lumière du Nord ». Je ne comprenais rien. Sa gaieté me laissait de marbre, je n’étais point une férue d’art, contrairement à elle.
Il n’était que quinze heures, cela faisait plus d’une heure et demie que nous étions à l’exposition. Michèle m’avait promis que nous partirions à seize heures précises. Je m’ennuyais. Cela faisait environ une heure que Michèle bavardait avec un jeune peintre. Je pris l’initiative d’observer seule les toiles exposées. Stupéfaite, je m’immobilisai devant un tableau. Des souvenirs surgissaient  soudain dans ma tête. Cette maison, c’était celle de ma grand-mère. Me voilà revenue vingt ans en arrière, j’ai dix ans. C’est la fête, comme chaque été la famille se réunit. Grand-mère prépare ces festivités tout au long de l’année. La maison est perdue au milieu de champs, à cinquante kilomètres de tout commerce. Je revois le grand arbre où nous jouions souvent avec mes cousins. C’est l’anniversaire de grand-mère. Les parents nous appellent pour le dessert. Nous jouons à une partie de cache-cache. La maison est tellement grande que le jeu est interminable. Je descends l’escalier qui mèn
 e au salon.
Grand père est là, lui aussi, mais c’est la panique, le feu a envahi la maison. On court. On se bouscule. L’effroi se lit sur les visages apeurés. Grand-mère tombe. Je ne la vois plus. Quelqu’un me porte. Qui est-ce ? Je ne sais pas.
« Hélène ! HELENE ! »
Michèle me tirait par la manche et me demanda inquiète : « Qu’est ce que tu as ? Ca va ? » Je répondis évasivement un oui et m’écroulai sur la première chaise située face à la peinture. Michèle s’alarma mais je lui affirmai que tout allait bien et qu’elle pouvait aller se rafraîchir avec son beau peintre. Une fois seule, je regardai de nouveau cette œuvre. Tout ce que j’avais ressenti ce jour sinistre était présent. Qui avait pu reproduire ce drame aussi exactement ? Cela ne pouvait être que quelqu’un qui l’avait vécu. Grand-mère était morte et Grand-père avait disparu ce jour là. Je regardais le nom du peintre… NON, je ne pouvais pas croire ce que je lisais : Eugène Jansson. Le nom de mon grand-père.
Je ne pouvais y croire. Je défaillis. Quelqu’un me portait. Qui était-ce ? Je ne savais pas. Il me déposa sur le lit. C’était lui… mon grand-père disparu. Je l’observais. Etait-ce bien lui ? Comme si l’homme avait pu lire dans mes pensées, il répondit : « C’est moi ma petite ».

Je me rappelle avec émotion ce jour là. Le jour où j’avais cru retrouver mon grand-père. Dans mon délire, Grand-père m’avait expliqué que, ravagé par le chagrin, il n’avait pu trouver d’autre solution que la fuite. Après avoir repris mes esprits, j’appris qu’on le surnommait le « peintre bleu ». Je trouve ce surnom tout à fait adapté à lui. Je me rappelais quelques tableaux où le bleu était souvent la couleur dominante. Je sus aussi que la mort l’avait emporté après de profondes souffrances. Je lui pardonne tout. Ce tableau est devenu mon œuvre fétiche, mon lien avec le passé, mon lien avec un homme que j’aime tant, un homme qui me manque tellement. . .

 

310.       Eugène Jansson 1862-1915 Logement prolétaire (Proletärkasern) ORSAY 8

   Le tableau souvenir
Je ne connais qu’incertitude et tourments depuis l’instant où je l’ai vu de mes propres yeux car jusqu’à cette heure ce n’était qu’un rêve. En effet, cela faisait déjà des années que cette image me trottait dans la tête. En réalité, j’en rêvais toutes les nuits, ce cauchemar incessant avait pris une place prépondérante dans ma vie. J’avais tenté maintes et maintes fois de trouver des explications rationnelles. Pour moi, il s’agissait uniquement d’un cauchemar dont je ne connaissais pas l’origine jusqu’au jour où j’ai aperçu cette même image qui me hantait peinte sur un tableau dans un musée. A partir de ce moment, l’histoire de ce paysage s’est déroulée comme une bobine de fil et ma mémoire s’est reconstituée telle un puzzle auquel il manque quelques pièces.
J’avais à peine six ans lorsque j’ai commencé à faire des cauchemars où apparaissait ce paysage sombre dont on aperçoit seulement quelques éléments notamment une maison imposante qui m’a toujours parue lugubre et un seul et unique arbre au milieu d’un champs sinistre. On distingue également un chemin occupant le premier plan. Ce dernier, insignifiant à mes yeux, semble simplement présent pour guider quiconque se serrait égaré vers cette maison isolée de toute autre habitation. Une pointe lumineuse perce la nuit effrayante de ce paysage ; elle s’échappe de multiples fenêtres de l’étrange demeure. Il me semble que la scène se déroule en été du fait des feuilles parsemant les branches de l’arbre. Pourtant, l’atmosphère si pesante n’a rien d’une nuit d’été paisible.
Je me suis toujours demandée pourquoi cette bâtisse me semblait familière. Lorsque ce phénomène étrange débuta je me disais que tous les enfants auraient eu peur d’une telle image cauchemardesque revenant incessamment dans leur esprit mais plus les années passaient et plus je devinais qu’il se cachait autre chose de mystérieux derrière ce paysage. Une sorte de mystère sans doute nettement plus atroce puisque malgré mes quinze ans, cette image m’effrayait toujours.
Au moment même où j’ai vu ce tableau au musée d’Orsay intitulé Logement prolétaire d’un certain Eugène Jansson, un flash a ébloui mon esprit. En effet, tout devenait plus clair. J’avais cherché en vain durant tant d’années qui m’avaient d’ailleurs parues interminables, des réponses à mes interrogations. Ce lieu existait-il réellement ? Son histoire a-t-elle un lien avec la mienne ? Y suis-je déjà allée ? Et maintenant une nouvelle question surgit : qui est ce peintre qui a révélé sur une toile mon pire cauchemar ? Je venais enfin de découvrir des éléments de réponse ; je me revoyais encore si petite sur le seuil de cette immense propriété qui me hantait depuis fort longtemps. Maintenant, il ne tenait plus qu’à moi d’achever ce puzzle laissé en suspens.
Un souvenir me revint à l’esprit, j’étais là assise parmi d’autres bambins. Puis une autre image étrange de mon passé apparut, je me voyais à l’intérieur d’une chambre assez grande où se trouvait une dizaine de lits et de la fenêtre j’apercevais un seul et unique arbre aux branches crochues comme les doigts d’une sorcière. Au loin, enfin je distinguais aussi un vague chemin venant jusqu’à l’immense maison dans laquelle je me trouvais, ce dernier n’avait que peu d’usagers. Je me souviens de certains jours où des voitures l’empruntaient pour repartir avec à leur bord un de mes petits camarades. Et par la suite, je comprenais qu’il ne reviendrait jamais, il se produisait alors comme une déchirure à chaque départ dans mon petit cœur d’enfant. Et puis cet homme, que l’on voyait très rarement, c'est-à-dire uniquement lors des départs. Cependant, en sa présence, un silence respectueux régnait. Il s’agissait en réalité du directeur. Dans ma mémoire, je le revois quelques fois en comp
 agnie d’un chevalet… il aimait à peindre cette lugubre bâtisse qu’il dirigeait avec fierté. En s’approchant de cet horrible bâtiment, on pouvait distinguer avec beaucoup de difficultés le mot formé par les lettres de bois vieilli fixé au dessus du porche. Il y avait d’abord un « O », puis un « R »… ORPHELINAT !
Mais oui, ça y est je commence enfin à comprendre ! J’ai donc bien vécu dans ce lieu qui n’a cessé de me tourmenter jour et nuit. Comment se fait-il que je ne m’en sois pas souvenue ? Pourquoi ne m’a-t-on jamais rien dit sur ce passé sur ce passé d’orpheline ?!? La découverte de la réalité aurait dû me soulager d’un poids, me rassurer, m’apaiser mais l’idée d’avoir pu ignorer si longtemps une partie de ma vie sans laquelle je ne pouvais pas me construire, me remplit d’amertume…

311.       LE CIRQUE DE SEURAT ORSAY 21


 ETRANGE RENCONTRE
Eté 1890, nous sommes le lundi 25 Juillet. Aujourd’hui est un grand jour : celui de notre première représentation.
Je suis dans les loges près de Licorne : mon cheval. Dans quelques instants nous serons tous deux entrés en scène. La peur me prend, une bouffée de chaleur m’envahit. Je n’ai pas le droit à l’erreur. J’entrouvre les rideaux et aperçois les spectateurs : ils arrivent par dizaines, l’angoisse est à son comble. Un bruit sourd me fait sursauter, je regarde à ma gauche et vois un homme, je distingue mal son visage, il porte un chapeau. Il installe un chevalet, c’est un peintre : sans doute a t-il été engagé pour immortaliser cette grande première. J’observe chacun de ses gestes imaginant son tableau futur, lorsqu’une grosse voix me tire de mon rêve :
- Louise !!!!!
C’est le patron qui m’appelle, il faut que je me prépare.
Les tambours et les trompettes retentissent, les spectateurs applaudissent.
5, 4, 3, 2, 1….. J’entre en scène.
Je fais mon numéro acrobatique avec Licorne, je ne pense à rien d’autre. Quinze minutes plus tard les gens applaudissent, cette première s’est magnifiquement bien passée.
Je suis de nouveau dans les loges. Je repense à ce peintre et décide subitement de le rejoindre. Je prends mes affaires et je vais me placer derrière son épaule pour l’observer. Rien ne le perturbe. Un frisson m’envahit au moment où je découvre mon cheval et moi au centre du tableau : à la fois flattée et intriguée par son choix, je réfléchis…C’est alors que je ne peux  retenir ma question :
- Pourquoi moi ?
Le peintre se retourne l’air surpris et me répond tendrement :
- Pourquoi pas vous ?
Je reste sans parole devant cette réplique inattendue, je m’apprête à rétorquer quand j’entends un hennissement. C’est Licorne ! Je me précipite. Ouf ! Ce n’est qu’une souris qui l’a effrayée.
Je la réconforte quelques instants et me décide à rejoindre ce mystérieux peintre.
C’est une grande surprise pour moi lorsqu’à la place du peintre je découvre le tableau avec un petit mot. Prise d’une grande curiosité je lance un regard circulaire sur la foule et ouvre le papier :
Chère Louise, vous n’avez pas changé. Je vous offre ce tableau pour vous remercier de tous ces bons moments passés en votre compagnie…
La lecture de ce mot me laisse confuse, des questions naissent dans mon esprit :
 « Comment cet homme connaît-il mon prénom ? Qui est-il ? Est ce que je le connais? Pourquoi m’a-t-il tant intriguée dès le début ? »
Il n’y a qu’un seul moyen pour répondre à ces questions, il faut que je le retrouve.
Je me mets immédiatement à sa recherche. Je fouille les moindres recoins du chapiteau pendant une heure mais sans succès. Je me résigne alors espérant le revoir les jours prochains.
Nous sommes aujourd’hui le 25 Juillet 1910. Cela fait exactement vingt ans jour pour jour que ce mystérieux peintre m’a offert ce tableau. Je le regarde et comme chaque fois je suis prise d’un grand frisson. Je n’identifie toujours pas cet homme et me pose les mêmes questions qu’il y a vingt ans sans que je puisse y répondre, une fois de plus. Je crois qu’il restera un mystère jusqu’à la fin de mes jours. La sonnette de la porte me fait sortir de mes pensées, je me lève et me dirige vers celle-ci. Je l’ouvre et lève la tête sans en croire mes yeux : c’est lui…

 

312.       Camille Pissarro Gelée Blanche ORSAY 11


Durant l’hiver de 1873, je me souviens que mon ami Camille Pissaro avait quitté Pontoise pour me rejoindre à Giverny . Il s’était déplacé pour me présenter sa dernière peinture, une chose que nous faisions réciproquement pour confronter nos nouvelles œuvres à un  premier regard. Mais ce jour il, faisait preuve d’un enthousiasme inhabituel. Après avoir déballé ses affaires il s’empressa de me dévoiler sa toile et je compris alors l’origine de son excitation. Le tableau de Camille était magnifique, il retranscrivait une sensation immédiate. Il définissait l’espace par une décomposition des tons, une fragmentation des touches suggérant formes et volumes au détriment du dessin.
Cette peinture réalisée au couteau était terne et pale ce qui rendait parfaitement l’atmosphère de cette matinée. Mon camarade m’expliqua que dès son réveil et un regard par la fenêtre l’inspiration lui vint. Comme la rosée se faisait encore sentir, il partit dans les environs de sa petite ville du Val d’Oise et planta son chevalet au bord d’un chemin. Il commença  à peindre ce paysage blanc lorsqu’ un vieil homme portant un fagot et s’appuyant sur une canne traversa le sentier ; d’emblée il reconnut Augustin Morel chez qui mon ami allait chaque matin chercher son lait. Ce paysan veuf et solitaire, l’avait depuis toujours intrigué et ce matin là il s’imposait dans ce superbe tableau. Il peignit toute la journée ce paysage froid de sa technique à la fois grumeleuse et mêlée de fines touches. Tout en captant cet éclairage, Camille exprimait admirablement les sensations qu’il éprouvait à la vue de cette nature. Il m’expliqua qu’absorbé par son travail, sans s’en rendre compte,
 le crépuscule tombé, son personnage avait depuis longtemps quitté le paysage, la luminosité avait changé mais malgré cela, la goutte au nez, les pieds gelés, transi de froid, il continua de peindre cet instantané matinal.
C’est ce tableau que nous décidâmes d’exposer en 1874 dans l’atelier du photographe Nadar auprès des œuvres d’Edouard Manet, Paul Cézanne, Pierre Augustin Renoir, Alfred Sisley et moi-même.

 

313.         V Hugo Les Travailleurs de la mer : Naufrage Plume, pinceau, encre brune et lavis, gouache noire et blanche  HUGO 8


Le nouveau livre qui trônait sur la table basse du salon était consacré à Victor Hugo. Je souris ; cette année 2002 était celle du bicentenaire de la naissance de ce résident du Panthéon : un fantôme de deux siècles envahissait les musées , les librairies , les bibliothèques, les journaux. Les programmes scolaires n’échappaient pas à cette hugolâtrie : même les sujets de punitions étaient extraits des Misérables !
  Pourtant, malgré mes préventions de collégienne paresseuse, je m’emparai du volume et commençai à le feuilleter. C’était une iconographie de l’oeuvre de Hugo. Je découvris ainsi l’existence d’un Totor dessinateur.
  D’aquarelle en croquis, je progressais dans ma lecture quand soudain mon regard tomba sur une image intitulée Naufrage.

  Je restai de longues minutes à la contempler. Entre le dessin et moi se tissa un lien : j’étais la mouche de cette araignée.
  Ainsi que l’indiquait le titre, c’était une oeuvre de tempête. Au premier plan étaient la mer et le bateau : au-dessus des vagues d’encre brune se dressait, presque à la verticale, une déferlante de gouache noire ; la même peinture, mais bleue, des flots en colère était, çà et là, mêlée d’écume blanche.
  Le trois-mâts était dessiné à l’encre noire ; sa poupe,entraînée par le mur d’eau déjà évoqué, précipitait sa proue vers l’avant.
  A l’arrière-plan, les vagues déchaînées et les cumulonimbus se confondaient en un même gris de cendre ; leur masse fuligineuse laissait paraître des bribes de ciel funeste. De même que dans Les Châtiments, le poème initial « Nox » appelait le dernier, « Lux », cette obscurité des nues appelait la lumière ; celle-ci était effectivement présente, mais sous la forme d’un pâle éclairage de tragédie ; les lueurs blafardes de ce firmament beige apportaient je ne sais quelle note de tristesse à ce paysage de chaos.

  Ce dessin me gifla comme si l’un des rouleaux en eût jailli pour venir se briser sur mon visage. Fascinée, je me mis à réciter, à mi-voix comme on murmure une prière, les vers d’Oceano nox : «Ô, combien de marins, combien de capitaines... »
  L’image était une représentation du Tamaulipas dans Les Travailleurs de la mer, ce vaisseau que Clubin regarde disparaître au loin et dont les clients de l’Auberge Jean disent qu’il « va au diable ».De fait, le déferlement des vagues de la tempête semblait bien être l’oeuvre d’une indiscernable force méphistophélique. Hugo avait délayé l’encre et la peinture à coups de pinceau rageurs, soulignant ainsi l’intensité dominatrice, la mortelle implacabilité des rouleaux.La pensée me vint que ce dessin représentait sans doute la minute finale du trois-mâts ; en cet instant les passagers désespérés levaient leur regard vers le mur d’eau noire messager de leur destin ; bientôt leur souffle retenu en l’ultime seconde leur était ravi par un autre, apocalyptique celui-là, qui précipitait dans les abysses leurs vies et leurs navires.
  Ainsi se justifiait le titre-Naufrage...

Je me souvins alors de cette image un peu convenue d’un Victor Hugo quinquagénaire, photographie où l’exilé perché sur son roc à Guernesey soutient de la main sa lourde tête, tandis que son regard fixe l’horizon.
  Quelles pensées s’agitaient-elles sous ce front marmoréen alors qu’il peignait Naufrage ?
   Etait-ce une oeuvre à laquelle il avait mûrement réfléchi ? Ou, à l’inverse, son pinceau
 l’avait-il amené, un jour triste, à représenter une plongée vers le néant du trois-mâts conduite par sa seule mélancolie ?
  Il avait dédié Les travailleurs de la mer à Guernesey, « son asile actuel, son tombeau probable » disait-il en mars 1866-l’histoire de sa vie lui donnerait d’ailleurs tort, comme on le sait, quant au lieu de sa mort. Je me plus à imaginer que, de même, Naufrage était un hommage - hommage ou cri imprécatoire? - à la mer, à cette Manche qu’il apercevait à travers les fenêtres de Hauteville House et dans laquelle baignait sa terre d’exil. 
 

314.       GhirlandajoPortrait d'un vieillard et d'un jeune garçon Italie (24)

 

Enfant,je devins très tôt orphelin:ma mère mourut en me mettant au monde en 1485 et mon père fût emporté par le choléra quelques mois après ma naissance.Je fût recueilli par mon grand-père paternel qui m'éleva jusqu'à la fin de ses jours.C'était un riche marchant de Florence qui vendait ses objets un peu partout en Italie.je me souvins encore aujourd'hui,lorsque je le suivais à Gênes,Naples,Ferrare,Vérone,Bari ou encore Bénévent.Malgré son âge avancé,je le considérais comme mon père.Qui sait ce que je serai devenu sans lui?Sûrement un jeune garçon qui vole pour pouvoir manger comme on en trouve encore aujourd'hui.Un jour de retour d'un voyage de Milan,il avait demandé à un peintre à succès de nous peindre tous les deux,enlacés dans les bras l'un de l'autre.A cette occasion il avait fait taillé des vêtements d'un rouge vif.Sur sa peinture il avait bien fait ressortit l'âge avancé de mon grand-père,ainsi que ses grandes oreilles et son nez grossi par l
 es verrues.Son vieil âge et ses cheveux gris contrastaient avec ma jeunesse et mes bouclettes dorées.J'avais mis ma main sur la poitrine de mon grand-père et nous échangeâmes un regard d'une telle intensité que j'en frémis encore aujourd'hui!Il avait accroché cette toile dans notre salle de reception.Aujourd'hui,mon grand-père est parti rejoindre mes parents.Agé d'une vinqtaine d'années le jour de sa mort,je devins marchant à mon tour.Il me manque terriblement mais quand je rentre dans la salle de reception où autrefois j'ai tant ri et que j'aperçois ce portrait de nous deux,je me rappelle les merveilleux moments que j'ai passé avec lui lors de mon enfance.

 

315.         V HUGO Les Travailleurs de la mer : La Mouette passant dans l'ombre HUGO 10

 

A tire- d'ailes:
       Cela va faire douze ans cette année.Douze ans d'exil, et les années semblent des siècles...Pourtant,aussi longtemps que le despote de Napoléon-le-petit achèvera d'avilir la France, je ne puis me résoudre à y vivre.A quoi bon vivre à genoux aux pieds d'un tyran?
       "Il n'y a pas d'éloge flatteur sans la liberté de blâmer"...Tout comme Beaumarchais s'était fait le devoir de dénoncer l'oppression;deux ans après le coup d'état de ce scélérat,j'ai senti qu'il me fallait suivre ses traces,marcher dans la voie des intellectuels qui ont choisi la liberté en guise de religion.Ainsi sont nés les Châtiments,et ainsi commençat cet exil politique qui est le mien,pour des écrits jugés par trop "virulents".
       S'il est vrai que ma répugnance envers cet homme qui s'est autoproclamé empereur ne connait point de bornes, il n'en demeure pas moins vrai que cet exil me pèse de plus en plus...Loin des miens, loin de mon pays enchaîné;qu'il est difficile d'avoir la plume acerbe!Ces Châtiments, cependant, j'en suis fier, car ils sont le reflet des idéaux qui me tiennent à coeur.


       Au large des côtes Normandes, sur ce rocher émergé de la mer comme une tâche d'encre sur un papier soyeux, ma fille me manque terriblement.Léopoldine, lorsqu'elle m'apparaît en songes,me supporte dans cette épreuve, elle me donne le courage et la force de vivre qui me manquent.J'aurais tant aimé qu'elle puisse me prodiguer le réconfort dont je manque si cruellement...Mais cela,je ne puis plus que l'imaginer, car elle s'en est allée brutalement, il y a vingt et un ans.Il me semble que c'était hier.
      Il fait nuit déjà. Les ténèbres m'enveloppent tout entier, tandis que le vent un peu amer de la mer effleure ma joue comme l'aile d'un oiseau qui caresse le ciel d'encre. Ces souvenirs remontent en moi, si semblables à l'écume qui se jette de toute sa violence sur le rivage endormi et qui laisse un sentiment de bonheur perdu sur le sable mouillé...Sur ce bout du monde règne une paix grave et inquiétante.Je ne parviens pas à détacher mes yeux de cette étendue d'eau qui s'étale à mes pieds comme le monde aux confins de mon esprit.Je ne cesse de contempler les poussières argentées que la lune a déposées au creux des vagues...Dans le ciel domine un aspect crépusculaire, obstrué, noir, hideux qui me fascine et me glace tout à la fois.Comment décrire ce que je ressens?Quels mots pourraient peindre avec assez de justesse la nostalgie et l'apaisement que m'inspire l'Océan? Le ressac des vagues berce la mélancolie de mon être, et le manteau de brume que déploie la nuit autour de
  mes épaules me protège des heurts du chagrin.Je m'allonge;le contact du sable un peu humide sur ma joue a la douceur et l'âcreté des promesses d'avenir. On n'entend que le murmure du vent sur la mer, et le silence qui bruisse dans l'obscurité.
       Alors, quelque chose dans le ciel attire mon attention.Je me croyais seul sur cette plage, je me trompais.C'est un oiseau. Une mouette qui passe dans l'ombre.Blanche, avec le bout des ailes noir.Tout semble figé dans ce paysage hors du temps.Même le majestueux oiseau qui déploie ses ailes délicates paraît immobile.Il émerge pourtant des nuées, élégant; il se mire dans les eaux agitées, décrit des cerles concentriques avec une grâce inégalable avant de replonger dans la soie noire et vaporeuse des nuages. Et il ne cesse de jouer avec la lune ; d'ailleurs le voilà qui repasse devant le halo lumineux, porté par ses grandes ailes silencieuses.Tandis qu'il continue sa course effrénée dans le ciel assombri et tourmenté, oiseau de la liberté, je l'observe, fasciné et envieux de sa condition. Son silence railleur, sa beauté libre et digne, il plane toujours au-dessus de ma tête comme s'il désirait me transmettre quelque chose de lui; un message d'espoir et de liberté à moi qui s
 uis prisonnier de cette île.

      Cette nuit m'a appris que l'espérance n'est jamais morte, elle sommeille quelque part dans notre être et ne demande qu'à s'éveiller à la vue d'un oiseau...La liberté d'esprit ne va pas de pair avec la liberté de corps, certes, mais la vie ne s'éteint pas en exil.
     Enfin je me lève, empli de sérénité  et de reconnaissance envers cette mouette qui est passée à tire-d'ailes dans le ciel de ma vie. Je lui dois beaucoup.A présent, je peux rentrer.Je sais déjà que je ne pourrais plus dormir cette nuit.
     Je crois que je vais dessiner "ma" mouette, la graver sur le papier du souvenir.Parviendrais-je jamais à fixer ce vertige salvateur?

.

316.         Rops_attrapade

 

On m’avait demandé d’immortaliser ce bal, qui, à mes yeux, était sans réelle importance. Un de plus ou de moins, qu’est-ce que cela changerait après tout ? De toute façon, ma vie n’avait plus aucun sens depuis longtemps. J’y étais quand même allé, curiosité oblige. Encore une fois, je n’avais pas d’inspiration. Je n’avais plus d’inspiration. Ma main restait suspendue dans le vide, ma feuille blanche. Je ne voyais que des ombres, j’étais ailleurs. Je pensais à mon ancienne vie lorsque c’était moi qui donnais des bals, loin est le temps où tout allait bien… C’est alors que je la vis. Ce fut comme un poignard en plein cœur. Elle avait osé venir ! Mais qui avait bien pu l’inviter ? Pure folie ! C’est vrai, suis-je stupide, il est évident qu’elle n’a pas besoin d’invitation : une fois encore, elle avait dû user de ses charmes. Elle n’avait pas changé, elle était la même que dans mon souvenir dont pourtant j’essayais d’effacer les traces depuis tant d’
 années. Angélique… Un si beau prénom pour une personne si démoniaque. Subitement l’envie me prit de la peindre alors qu’elle se donnait en spectacle. Tous mes sens se mirent en éveil, ma main s’activa et les premiers traits apparurent. Depuis combien de tant n’avais-je pas éprouvé cette curieuse sensation ? Finalement, tout paraissait inéluctable.
    Ce soir-là, elle avait une robe plutôt avantageuse faisant ressortir sa taille trop large et son décolleté fourni, comme le jour où je l’avais connue. Sûrement encore un cadeau d’une de ses nombreuses conquêtes. Quel ton hautain ! Et à quel sujet ? Ne se rend-elle pas compte que tous ces regards posés sur elle ne sont pas ceux de l’admiration mais du mépris ? Qui ose dire qu’elle a de la prestance ? Elle a beau faire tout ce que ces amants lui ont appris, jamais elle n’arrivera à la hauteur des dames de ce monde. Je souris de son ridicule, tout comme elle l’avait fait quand j’étais venu la supplier. Avec son éventail déchiré, son gant unique et ses cheveux en désordre, elle avait tout l’air d’une bohémienne ! Il est vrai que je prends plaisir à la rabaisser ainsi mais qui n’en ferait autant s’il avait enduré le mal qu’elle m’a fait ? J’étais un homme accompli, un peintre reconnu avec une famille, de l’argent et elle m’a tout pris. Tout. Aujourd’hui, je me retrouve seul, à
  peindre dans des bals sordides, pour un salaire des plus misérables, esclave d’une vie morbide.
    Prenez garde, messieurs ! Cette femme est diabolique. Elle a le pouvoir de vous ensorceler en vous mettant dans son lit. Ne vous aventurez pas sur ce chemin. Vous en ressortirez comme moi brisés.
    Et pourtant… je ne peux m’empêcher d’être attiré comme aimanté, comme si sa chair murmurait à mon oreille : encore son côté satanique ! Mais il faut bien l’avouer, quelle femme ne l’envierait pas en secret d’exhiber ainsi ces formes trop rondes, sans complexe ni pudeur ? Et quel homme ne la désirerait pas, ne serait-ce pour une  nuit ? J’aimerais avoir son insolence, son appétit. Sûrement n’en serais-je pas là aujourd’hui ? Au moins a-t-elle l’existence qu’elle souhaite. Et elle ne regrette rien de son passé. Moi aussi, je voudrais descendre cet escalier et me dire que peu importe ce que pensent les autres, je peux être le maître de ce monde. Mais déjà la force me manque, où la trouver quand on n’a plus rien, quand on n’est plus rien ?
 C’est alors que son regard a croisé le mien, l’instant d’un éclair. Un sourire s’est dessiné sur ses lèvres. Un ami derrière moi, peut-être le seul véritable qu’il me reste, m’a interpellé m’obligeant à détourner les yeux : «  Félicien, quel titre donnerez-vous à ce tableau ? ». Et moi , j’ai posé le regard sur mon croquis, comprenant tout. L’Attrapade ! Car des yeux que j’ai tant haïs, que je m’étais promis de toujours haïr, viennent de m’envoûter à nouveau.

317.       série all stage © Véronique Vercheval V5

 

Comme un oiseau…
En regardant cette photographie, la nostalgie m’envahit. Je me revois comme si c’était hier et je me rappelle surtout cette soirée magique. C’était mon premier ballet, j’allais danser «le cygne noir » dans le Lac des cygnes. On nous avait annoncé qu’une jeune photographe, Véronique Vercheval, venait faire des photos pour son magazine. Nous étions tous très fiers surtout moi. Et je ne savais pas que le lendemain matin, une belle surprise m’attendrait.
Au moment de l’ouverture du rideau, mon monde fantastique commençait à se réveiller. Je ressentais des moments de liberté surtout lorsque je dansais. Le stress de la vie et les petits  soucis s’évanouissaient. Même si dans deux premiers actes, je ne dansais pas, les autres danseurs n’étaient plus des collègues mais ils devenaient leur personnage. Et lorsque c’était à moi d’entrer en scène, tout s’accélérait. Je commençai par me dire qu’il ne fallait pas que je me trompe puis tout vint naturellement comme une habitude. Et c’est à ce moment là que cette merveilleuse sensation de liberté apparut comme un tourbillon qui m’emportait dans un rêve. Enfin mon rêve se réalisait. Toute ma famille et mes amis étaient venus me voir et je ne voulais pas les décevoir. La seule pensée qu’ils pouvaient être fiers de moi m’avait rempli le cœur  de bonheur et je donnais donc le meilleur de moi-même. Lorsque la fin approcha, je fus déçue que ce soit déjà fini mais quelque chose fit que je l’oub
 liai : les applaudissements du public. C’était comme un tourbillon qui vous emporte, tellement merveilleux que j’en avais les larmes aux yeux. Ca y est, je les sens, les larmes qui coulent sur mon visage et les souvenirs me submergent.
 Le lendemain de cette soirée, je découvris une photographie sur la première page du magazine «voyelle ». C’était une photo de moi, moi toute seule. Et ce qui me fit le plus plaisir, c’était de voir la position dans laquelle j’étais. C’était comme si Véronique Vercheval avait lu dans mes pensées car sur cette photo j’étais comme un oiseau et c’était exactement ce que je ressentais lorsque je dansais. J’avais l’impression de m’envoler dans un monde imaginaire.
Maintenant les gouttes tombent sur la photo que je regarde, celle dont je parle plus haut.
J’aimais tout dans ce métier, chaque détail avait son importance : les répétitions, les costumes, le stress juste avant le lever du rideau et bien sur la danse.
Aujourd’hui mon rêve s’est brisé car j’ai quelques fragilités à la cheville qui m’empêchent de continuer la danse. Je pense que j’ai bien profité des chances que j’ai eues et je laisse la place ou autres même si j’aimerais continuer. Mon cœur et mon esprit n’oublieront jamais ces instants de ma vie, quand la légèreté m’envahissait sur scène. Depuis, ma seconde passion est la photographie et je la partage avec Véronique Vercheval avec qui je prends des cours (et qui en donnent depuis quelques années).

318.       Camille Pissarro Gelée Blanche ORSAY 11

 

J’ai toujours aimé peindre et malgré l’opposition de mon père pour ma passion (ce qui m’a conduit à fuir au Venezuela à l’âge de 23 ans). Je suis devenu peintre. Lorsque je retournai à Pontouze, la ville où je me sentais le mieux au monde, c’était la fin de l’hiver et le printemps pointait le bout de son nez. Un jour, je décidai de me lever à l’aube pour observer la beauté de ces paysages qui m’avaient cruellement manqué. J’ai cette passion pour les paysages depuis mon séjour en Angleterre pendant la guerre de 1870, j’ai pris goût aux œuvres paysagistes de Coustable. Ce matin-là, l’hiver n’avait pas totalement quitté l’air et le sol sur lequel il avait régné pendant des mois. En effet, à l’aube une fine gelée blanche recouvrait le sol et les arbres bourgeonnants. J’avais devant moi un spectacle que seule la nature pouvait m’offrir. J’étais émerveillé par ce paysage féerique comme un enfant devant des jouets : les couleurs étaient si belles, un petit
 triangle d’herbe verte au second plan à droite, le bleu dans les petites crevasses de la terre, le marron de la terre pigmenté de rouge ; que je décidai d’en faire un tableau. C’est en admirant la nature tout autour de moi que je réalisai que tous ces merveilleux paysages m’avaient vraiment manqué et je me sentais revivre au contact de la nature. Un homme passait transportant un fagot de bois sur son dos. Je décidai de l’inclure dans mon tableau. Je me hâtai à ma tâche. Quand j’eus terminé cette toile j’en fus très fier il me manquait juste le titre et je décidai de l’appeler simplement « Gelée blanche ». 

 

319.          Badin Sans titre; Peinture sur papier 210 X 297mm Badin 12


Le tableau de monsieur Badin est abstrait .
L’abstrait c’est tout et c’est rien en même temps !
Prenons ce tableau sur feuille de papier dactylographiée, « sans titre » ( ce qui est bien dommage car c’est ce qui donne tout le charme de la peinture abstraite parce qu’un titre permet de guider le spectateur dans son interprétation ! Mais ceci n’est qu’un avis personnel… )
Ce n’est « rien » dans le sens où il n’a fallu qu’une feuille de papier sur laquelle sont « griffonné » quelques formes bizarres sans signification apparente.
Et c’est « tout » dans la façon qu’a le peintre de s’exprimer selon ses sentiments spécifiques ; personnels ou intimes ressentis sur le moment. Il a, en effet, cherché à représenter une idée précise par une technique ; parce qu’il y en a une.
Elle peut être intuitive : laisser aller son esprit et son pinceau , mais aussi réfléchie : par la précision d’un certain mouvement de pinceau qui exprime exactement sa vision intérieure. Il y a aussi la manière de peindre, de mettre plus ou moins de matière sur son outil; pinceau ou couteau. Chez Badin, les fonds et les traits sont lisses, mais la tache paraît plus épaisse, plus luisante, plus « dégoulinante » . Cela donne de l’épaisseur au tableau et permet par différents reliefs, de lui donner de la consistance et de chercher le message caché derrière.
Maintenant la question est la suivante : Quel message veut faire passer le peintre, derrière ces couleurs et ces formes ? Analysons les donc.
D’abord des couleurs et des formes ; dans ce tableau, il y a 5 couleurs et formes. Le jaune et le rose (couleurs chaudes et apaisantes) sont les 2 couleurs de fond de cette peinture. Le vert et le bleu (couleurs froides) se présentent sous forme de traits cassants et précipités. Le rouge (couleur de la passion, du désir ou de l’amour), arrive par-dessus, sous forme de taches projetées précipitamment.
 On peut remarquer 3 axes horizontaux qui font appel aux suggestions symboliques de l’horizontalité mouvante c’est-à-dire, au centre, des paysages de montagnes douces ; de collines, représentées par le jaune ; en haut, un ciel quelque peu nuageux en rose surmonté de bleu et l’herbe verte en bas, comme un reflet du ciel.
Cependant il y a une 4ème forme ; la tache dans le ciel. Serait-ce une perturbation de l’être humain dans ce décor de nature? D’ailleurs cette tache est rouge ce qui exprime une violence, soudaine et présente, comme du sang.
On note une verticale légèrement penchée vers le coté gauche du tableau : un contraste avec ces horizontales, traçant du bas jusqu’au haut de la toile comme une passerelle entre la terre et le ciel, un lien droit et tendu mais fragile et très friable ; pareil à une poutre, une échelle rongée par les thermites.
Un message : On peut imaginer que le peintre, en reliant ce ciel et cette terre par cette échelle, a voulu représenter le désir d’ascension de l’Homme en proie à ses passions, symbolisées par des traits désordonnés telles les palpitations d’un électro-encéphalogramme, qui s’affole soudain à la suite d’un événement traumatisant.
L’Homme issu de la terre et de la matière, pour lui trop chaotique ; va à la recherche d’un idéal en s’élevant vers le ciel, mais se heurte à un chaos encore plus violent (les herbes et les nuages ont les mêmes formes « cassées »). Cela signifie que la violence de l’esprit est tout aussi dure que la violence physique (les mots font parfois plus mal au cœur que les coups au corps !)
 L’Homme est alors désemparé devant ce spectacle désolant et, ne sachant que faire il se laisse tomber du haut de l’échelle. L’électro encéphalogramme devient plat et sa chute est enfin représentée par la trace rouge, comme pour marquer la fin . Le tableau est terminé !  
Cela est bien évidemment une interprétation parmi tant d’autres. Il est maintenant nécessaire de revenir à plus de concret en s’intéressant au parcours de notre peintre. Ce qui peut sûrement nous éclairer d’avantage sur la composition de ce tableau.
Georges Badin a fait ses débuts dans la peinture en 1970  c’est-à-dire peu après Mai 68. D’une idéologie d’extrême gauche révolutionnaire et se sentant très concerné par ces événements, il fera ressentir à travers sa peinture ; caractérisé par des toiles non tendues et non enduites, son dédain pour toute contrainte académique (n’ayant pas suivi la formation artistique classique).
 Cela s’explique aussi par son statut premier de poète, privilégiant la liberté de pouvoir concrétiser ,aussi bien par la littérature que par la peinture, tous sentiments dignes d’être exprimés.
 On peut enfin ajouter que cette liberté d’expression, cette sensualité et cette subtilité dont il fait preuve, tiennent beaucoup à l’utilisation de son matériel (une innovation sur l’emploi du support de l’œuvre considéré, une feuille de papier dactylographié).
Et c’est sûrement, grâce aux événements mouvementés de Mai 68 (époque de rébellion), qu’est née à cette période précise de sa vie la volonté de chercher un monde meilleur.
Un argument qui joue en faveur de mon interprétation du tableau :
 L’Homme recherche un « mieux » (montée vers le ciel), mais retombe dans la matérialité (chute de l’homme), tout comme les événements de Mai 68. Les manifestants croyant à un immense espoir de changement et de créativité (« il est interdit d’interdire » ; « sous les pavés la plage »), se sont heurtés à la difficulté de faire évoluer les mœurs durablement, car toute cette utopie est « retombée » peu après. Et l’on s’est aperçu, finalement que le système (la Terre) n’était pas si mauvais que ça. Mais déjà beaucoup trop de policiers croulaient sous les monceaux de pavés, lancés par leurs propres enfants ! (la tache rouge).
Mais cette interprétation est encore une fois très personnelle et comme le dit si bien Soulage: « c’est le spectateur qui fait le tableau »

 

320.       Jacques Louis David  Les Sabines LOUVRE 18


 Ce tableau de Jacques Louis David fut achevé en 1799, peu de temps après que David ait faillit suivre son acolyte Robespierre à la guillotine .David était célèbre  pour son retour a l’antiquité dans ses tableaux, ce sujet est d’ailleurs traité dans cette toile dans laquelle David s’est inspiré de « L’enlèvement des Sabines » de Poussin .
Ce tableau est un véritable pêle-mêle de corps,d’armes,et d’émotions .Au premier plan nous voyons Romulus  préparant son lancé fatal sur la gracieuse Sabine du doux nom de Hersilie qui tente de s’interposer entre les combattants et en même temps de sauver ses deux enfants .Quelques pas derrière elle nous assistons a une scène d’une rare violence :une autre femme portant vers le ciel ,comme pour le ressuciter,son enfant qui  a été transpercé par une lance.Nous observons aussi beaucoup de femmes au milieu essayant de s’interposer entre les deux clans de guerriers furieux prêts a se trucider avec leurs longues lances. Dans cette véritable fourmilliére,on peut penser que dans la confusion certains guerriers  tuent des membres de leur clan .Cette bataille très confuse nous donne une impression de fin du monde proche  et on peut penser que l’humanité ne survivra pas a cette guerre , même si on ne voit pas ,encore,une seule goutte de sang,On peut même imaginer que la citadelle a l
 ’arrière plan ne résistera pas et va bientôt s’écrouler.
J’ai choisi ce tableau pour sa rare intensité et le très forte aura qui s’en dégage.On pourrait dire que cette toile nous hypnotise avec ses couleurs , les faits et la façon avec laquelle ils sont rapportés .

 

321.         Georges de La Tour La Madeleine à la veilleuse Louvre (27)


Elle était rentrée tard, comme tous les soirs depuis quelques temps, plus précisément depuis sa rencontre avec Lui. Elle avait tout de suite allumé la veilleuse dès son arrivée car il faisait nuit dehors mais surtout parce qu’elle avait peur de noir. Elle détestait revenir seule chez elle. Mais depuis qu'elle avait la foi, cela lui était devenu de moins en moins pénible.
Elle avait enlevé ses vêtements chauds car la flamme commençait à la réchauffer. Elle avait gardé sa chemise blanche qui la couvrait très peu et sa longue jupe rouge, la plupart de ses autres vêtements avaient été donnés à des gens qui en avaient plus besoin qu’elle.
 Elle s’assit en face de la veilleuse pour réfléchir sur sa vie. Il y a quelques mois de ça, elle n’aurait jamais pensé changer si radicalement de vie, elle travaillait, avant, dans une auberge où elle s’occupait de servir et distraire les clients. Mais cette époque était révolue pour elle maintenant car elle préférait aider les gens auxquels son soutien donnait une raison de vivre.
Parfois, l’angoisse de redevenir celle qu’elle était lui nouait le ventre au point de lui faire mal car elle culpabilisait, alors elle pensait aussitôt au bien qu’elle avait prodigué dans la journée et oubliait tout. Une crise revint aussitôt après y avoir songé alors elle prit le crâne qu’Il lui avait donné, il symbolisait la mort qu’elle risquait en continuant sa vie de déchéance et cela la rassura de ne pas finir ainsi.
Ce soir-là, elle sut que la vie qu’elle menait aujourd’hui était faite pour elle, que la précédente avait été vécue pour mieux lui faire apprécier celle-ci.
Elle ne savait pas depuis quand elle était assise mais depuis assez de temps pour ne plus avoir peur de rien. La veilleuse, en même temps que la flamme brûlait, avait dissipé ses peurs. Elle avait enfin fait la paix avec elle-même.

 

322.       Images de Claude Lévêque extraites de "Appartement occupé"LEV4


Cette photo représente une pièce qui ne peut exister que dans nos pire cauchemars…
Cette photo m’émeut beaucoup, elle m’emmène  là où je ne veux pas aller ;Elle m’entraîne dans le souvenir de l’histoire d’un garçon, Julien, aujourd’hui âgé d’une vingtaine d’année, il vit ou plutôt survit, dépérit dans ce monde clos à l’image à l’image de cette photo, comme s’il n’était jamais sorti du ventre de sa mère, enfermé dans son esprit malade. Sa vie ne lui a jamais appartenue et ne lui appartiendra pas ; Il est habité, possédé, il est perdu dans un monde qu’il s’est crée, sans vie, isolé de la société, enfermé dans sa souffrance, dans un monde lointain qui s’éloigne, de plus en plus chaque jour de la réalité… Il ne peut sortir de ce monde seul, il a beau crier, hurler sa souffrance, personne ne l’entend tellement ce monde est loin ! Personne ne peut l’aider, le sauver ! Son esprit doit être clos comme cette pièce, des murs qui renferment son silence, ses peurs, sa souffrance, sa folie… Il est enfermé dans cette pièce où la  lumière est aveuglante, l’air étouffant,
 et son esprit est sûrement de même. Il est enfermé dans un endroit qui existe ici mais aussi chez lui !

 

323.       smits_récolte.

 

Bruxelles 1923

 

J’arrive à peine à Bruxelles et cherche un endroit paisible où me reposer. Toutes les auberges auxquelles j’ai frappé depuis mon arrivée sont complètes. Pourquoi tous ces gens, ces étrangers, ont-ils choisi de venir à Bruxelles ? Ne pouvaient ils pas choisir une autre destination ? Je ne suis pas un étranger moi ! J’ai la nationalité belge ! Je suis exténué et fâché. Le temps est humide…depuis mon arrivée, il y a eu entre six ou huit averses. Et, ce froid ! Alors qu’on est à la mi-Octobre ! Autrefois j’ai vécu en Belgique mais je n’avais pas souvenir de ce temps glacial ! Et je n’y suis plus habitué.

Devant la dernière auberge susceptible de m’abriter pour cette nuit - qui en plus sera courte car il est déjà vingt-deux heures trente -  je bute encore sur un écriteau indiquant « COMPLET ». Je décide d’entrer quand même car je n’ai plus nulle part où aller et je suis si las ! J’ai bien une mansarde au hameau d’Achterbos prés de Mol mais ce n’est pas tout près et  comme je ne viens que rarement en Belgique, je la loue à quelques personnes…

Je me dirige donc vers l’hôte et lui demande si malgré tout il ne lui reste pas une petite chambre où une pièce quelconque où je pourrais coucher. Tout ce qu’il me répond c’est qu’il est désolé. Cependant voyant mon désespoir il me donne l’adresse d’une maison dont il connaît les propriétaires et me dit : « Dites leur que vous venez de ma part, ce sont des gens biens, ils vous hébergerons avec plaisir ». Puis il me tend le morceau de papier sur lequel il a griffonné l’adresse et me souhaite bonne chance. Je le remercie en partant et retourne affronter ce froid glacial de Belgique.

Après avoir marché dans ce brouillard interminable pendant près d’une demi-heure, j’arrive enfin devant la demeure, transi. Je frappe et la maîtresse de maison m’ouvre, un peu surprise. A une heure pareille qui ne serait pas étonné par la venue d’un visiteur inconnu ?

Je lui conte les péripéties qui me sont arrivées tout au long de la journée et lui dit que c’est son ami qui m’envoie. Alors, sans poser une seule question, elle me fait entrer dans sa demeure et me conduit vers une chambre exiguë et pauvrement meublée qui, dans l’état où je suis, me paraît le comble du luxe.

Je croisai trois ou quatre hommes en passant mais aucun ne fut surpris par ma venue et je ne leur prêtait que peu d’attention subjugué par mon hôtesse à qui je trouvai un charme peu ordinaire malgré sa légère rondeur, sa peau brunie de paysanne, la simplicité de sa tenue et sa coiffure sans recherche. Il me semblait que je ne lui étais pas non plus indifférent.

Je ne devais passer qu’une nuit dans cette demeure mais je décidai finalement d’y rester un peu plus et de prolonger mon séjour à Bruxelles de quelques semaines.

Que se passait-il dans ma tête ? Etais-je tombé amoureux de cette femme ? Son mari ne me le pardonnerait pas ! Une question me traversa cependant l’esprit : Qui étaient tous les autres hommes ?

Cela faisait deux semaines que je vivais avec ces gens et je ne connaissais rien d’eux. Je ne parlais qu’à une seule personne : Agathe. En deux semaines j’en savais plus sur elle que sur n’importe qui et elle, elle me connaissait plus que je ne me connais moi-même ! elle connaissait toute ma vie : De Malvina, ma tendre amie, ma bien-aimée qui me laissa seul il y a si longtemps à ma deuxième vie avec Josiane…Triste époque de ma vie…elle savait TOUT. Pourtant nous ne parlions jamais des hommes qui vivaient avec « nous ». Alors un jour je lui demandai : « Lequel est ton mari, Agathe ? » A ma grande surprise elle éclata de rire et dit : « Ce sont tous les quatre mes frères ». Alors, fou de bonheur, je posai mes lèvres tout contre les siennes et ce fut le plus doux des baisers que je connus.

De nombreux mois s’étaient écoulés…les plus beaux de toute ma vie. Je reçus un télégramme de Paris qui me rappela à ma vie d’avant : Je devais repartir dans les cinq jours qui suivaient. Lorsque qu’Agathe en eut connaissance, elle s’effondra.

Les quatre jours qui suivirent furent les plus durs de toute ma vie : Je les passai avec Agathe mais tout était différent. Elle était triste et cela se ressentait dans son attitude envers moi.

Puis le dernier jour arriva…Comme je devais partir tôt je m’étais levé aux aurores et j’étais parti me promener. A mon retour, je vis Agathe et ses frères, devant la maison. Malgré la tristesse du ciel gris, ce paysage me rendait moins mélancolique. Prés de l’arbre nu, les quatre frères d’Agathe chargeaient la charrette de sacs de pommes de terre récoltés tôt ce matin-là.

C’était sans doute la dernière fois que je voyais Agathe alors je décidai d’immortaliser cet instant. Je courus à l’intérieur de la maison chercher pinceaux, crayons et toile afin de commencer mon tableau le plus vite possible.

Je mis toute ma tendresse, tout mon amour mais aussi toute ma tristesse dans l’exécution de cette scène. J’ai particulièrement travaillé la lumière pour mettre en valeur mon plus beau souvenir : Celui de la femme que j’aime, celle avec qui  j’ai de nouveau souri et celle pour qui j’aurais donné ma vie. Les éléments du paysage sont en harmonie avec mon état d’esprit : des sacs pareils à mon cœur gros et lourd, un ciel brouillé semblable à mon regard mouillé, et cet arbre décharné comme des amants déchirés d’avoir perdu la plus belle part d’eux-mêmes.

Lorsque je le regarde, il devient … Réalité.

 

324.       wiertz_inhumation


 Nous sommes en 1848 et je viens d'apprendre la mort de mon plus grand ami d'enfance, Alfred. Il s'est donné lui-même la mort. Je n'étais pas très proche de lui mais l'annonce de sa mort m'attriste profondément. Je me suis éloigné de lui après le lycée, voulant oublier toutes les horribles choses que nous avons vécues ensemble. Lorsque nous étions jeunes, nous jouions a invoquer les esprits sans vraiment penser que cela pourrait avoir des conséquences. Je suis parti pour l'université d'Anvers et lui a quitté l'école. Nous ne nous sommes plus revus depuis cette époque. Il faut que j'aille le voir une dernière fois, même si c'est dur.
Il est là, allongé sur son lit au milieu d'une grande pièce humide. Il n'y aura pas d'enterrement officiel, l'Eglise le refuse. Celui qui se donne la mort ne peut pas aller au paradis. Seul Dieu décide de la vie et de la mort. C’est donc le denier moment que j’ai pour lui dire au revoir, ou plutôt adieu. En m'avançant vers le corps, je chasse cette idée de ma tête. Je suis à côté de lui à présent. J'observe son visage qui semble me sourire. C'est alors qu'un souvenir lointain et jusqu’à maintenant oublié atteint mon esprit. Je me retrouve en 1816, j'ai 10 ans. Je suis avec Alfred et nous jouons dans le grenier de mes parents quand nous découvrons un vieux livre, un grimoire. Je me souviens que c'est à ce moment que nous avons décidé d'en savoir plus sur les phénomènes et les êtres paranormaux, comme les esprits et les démons.
Le passé me rattrape. Je n'aurais pas dû venir le voir. C'est pour exorciser mon âme que je décide de peindre les scènes les plus marquantes de ma vie. Les thèmes sont macabres mais représentent bien mes souvenirs douloureux. Certains tableaux ne seront jamais achevés, comme la scène d'invocation des esprits, avec ce verre qui a volé en éclat puis cette ombre qui traversait la pièce et qui est entrée en nous. Je voulais oublier ces malheurs, mais Alfred les avait toujours présents en lui. Je commençais à guérir cette blessure à l'âme. Pourquoi étais-je allé le voir ?
Chaque tableau créé représente une des nombreuses apparitions que nous avons eues…sauf un, celui que je m'apprête à peindre. J'ai déjà fait plusieurs esquisses de ce tableau, sans jamais arriver à faire quelque chose de concret. Je veux forcer le destin et représenter enfin la scène la plus marquante de toute mon existence, dans le petit cimetière de Dinant, mon village natal. La toile blanche est devant moi. Pour commencer, je dessine en traits fin le cercueil de cet homme supposé mort. Ce cercueil, fait de bois, avec des formes très rectangulaires, très droites, est surmonté d'un deuxième cercueil, posé perpendiculairement au premier. J’ai vu le couvercle du cercueil se soulever, bouger, et soudain une main en est sortie. Le froid et la peur m’ont envahie, me laissant figé sur place. Et ce corps qui se débattait dans sa prison de bois me hante encore aujourd’hui.
La disposition des éléments m’occupe pendant de nombreuses heures. Le fait de revivre encore et encore cette scène dans ma tête me fatigue. Mes souvenirs sont trop douloureux et me font l'effet d'un coup de poignard au cœur. Plusieurs fois je pense à tout abandonner mais ce tableau m'aidera peut-être à exorciser ce mal qui me hante depuis trop longtemps déjà.
Pour peindre mon œuvre, je mets au point une nouvelle technique qui me permettra d'avoir des couleurs plus vraies, qui correspondront mieux à la réalité. Mes mélanges sont précis et il me faut plusieurs heures pour mettre au point une seule couleur. Je sens ma santé se dégrader, et je suis de plus en plus fatigué. Comme je passe la majorité de mon temps à me reposer, je ne travaille plus beaucoup sur le tableau. Cependant, je persiste à faire remonter en moi ce souvenir pour qu'il sorte enfin de mon corps. Je vomis beaucoup et ma tête ne cesse pas de tourner. Mais lorsque mon œuvre sera terminée, tout sera fini et je pourrai respirer de nouveau. La vie m'attend au bout de ce long tunnel. Et dire que je voulais me mesurer à Rubens et Michel-Ange ! Les derniers tableaux que j’ai peints ne ressemblent pas du tout à ce que peuvent créer ces deux artistes. Mais certaines personnes peuvent voir que je suis quand même un grand artiste.
Il ne me reste plus qu'à peindre quelques détails et c'est fini. Je commence à revivre, je sens en moi cette étincelle qui éclaire de nouveau mon âme. Après près de 8 mois de malheur où j'ai travaillé chaque jour sur mon projet, je suis heureux. Enfin, cet événement ne me hantera plus jamais. Le démon est sorti de mon corps, a laissé mon esprit tranquille. Je vomis encore un peu mais beaucoup moins, et je n'ai plus mal à la tête. Ca ne sert à rien que j'appelle un médecin car je suis guéri. Il ne me reste que quelques symptômes et ils vont bientôt partir, je le sais. Il faut juste que je me repose et que je savoure cette délicieuse victoire sur mon passé. Bien sûr, il me reste encore des souvenirs au fond de moi, mais les plus affreux sont effacés.

325.       smits_récolte

 

 Après avoir pénétré dans le grenier, je me dirigeai vers la bibliothèque imposante qui trônait au centre de la pièce. Une épaisse couche de saleté recouvrait les vitres.
Comme pour entrer dans une nouvelle pièce je poussai les portes déjà entrouvertes. L’une d’elle sortit de ses gonds et tomba au sol dans un joyeux tintamarre, soulevant un nuage de poussière et me faisant sursauter. Je découvris alors un véritable trésor : des dizaines, que dis-je, des centaines de livres s’offraient à moi, tous impeccablement alignés sur des étagères qui pliaient légèrement sous le poids de toute cette littérature.
Du bout de l’index je partis en quête de l’ouvrage qui ferait mon bonheur. Mon doigt s’arrêta sur un petit livre dont la tranche d’un vert intense contrastait vivement avec les autres bouquins du rayon. D’une main fébrile je m’emparai du précieux manuscrit en prenant bien soin de ne pas le déchirer. Tremblante d’émotion et persuadée d’avoir découvert un  chef-d’œuvre unique, je caressai la couverture élimée, son aspect irrégulier lui donnait du caractère et de l’authenticité.
Quasi-religieusement, j’ouvris le livre. Les pages étaient un peu gondolées, la vieille bibliothèque n’avait pas su préserver son contenu de l’humidité. Entre le pouce et l’index  j’appréciai le grain grossier du papier, les feuilles épaisses étaient recouvertes d’une écriture dactylographiée et la mise en page était maladroite. Du bout d’un ongle je grattai délicatement la première lettrine, comme pour vérifier qu’elle resterait bien accrochée au papier. Autrefois, alors que l’on écrivait encore à la plume d’oie sur des vélins, il suffisait d’un petit coup de couteau pour ôter à la surface veloutée du parchemin toutes ses riches inscriptions.
Je laissai défiler rapidement les pages, savourant le bruit subtil du livre que l’on feuillette puis, fermant les yeux, je l’approchai de mon nez et respirai avec satisfaction l’odeur si agréable de ses pages tournées.
M’asseyant sur une chaise de paille qui semblait n’attendre que moi, j’entrepris une étude plus approfondie de l’ouvrage. Certaines pages ne contenaient pas d’écriture mais de magnifiques images. La plupart représentaient des scènes campagnardes tirées d’une autre époque.

L’une d’entre elles attira plus particulièrement mon attention, de par ses couleurs pâles et l’étrange tranquillité qu’elle dégageait. Au centre, un grand arbre déployait ses longues branches nues, capturant un ciel grisâtre et menaçant. Tout le tableau était comme piégé entre ces bras hostiles. Devant, une charrette immobile autour de laquelle s’affairaient trois personnes. De ses deux mains tendues, une femme donnait à manger aux bœufs. Les deux bêtes de traie, paisibles, étaient encore attelées à la carriole, réunies par un joug qui reposait sur leur nuque solide. Aux pieds de la paysanne, une grande caisse de bois dont elle tirait très certainement la précieuse ration. Elle était vêtue d’un corsage écarlate et d’une jupe foncée sûrement faite de toile grossière et sous laquelle j’imaginai facilement de nombreuses épaisseurs de jupons. Sa tête était habillée d’un petit bonnet blanc. La carriole, chargée d’une récolte mystérieuse était peu à peu vidée par deux hommes. Le pr
 emier dont je ne distinguai que le buste, était à l’intérieur de la charrette et poussais sur le dos du second resté à terre le chargement, apparemment fraîchement arraché à la terre. Cet homme, d’apparence robuste avec ses larges épaules, pliait quand même sous le poids de son fardeau. Les personnes représentées étant assez lointaines, je m’amusai à imaginer le pantalon de l’homme retenu par deux bretelles désuètes et multicolores. Ses vêtements rappelaient par leurs couleurs ceux de la fermière, qui était peut-être son épouse. Les sacs opulents étaient déposés sur le sol, puis tirés à l’intérieur d’une grange par d’autres personnes. Les silhouettes floues de deux travailleurs se dessinaient dans l’obscurité du bâtiment à l’épais toit de chaume.
Tout ce petit monde aux allures paysannes semblait baigner dans une délicieuse quiétude. Au fond de l’image s’élevaient les murs immaculés d’une mignonne petite chaumière. Je déplorai le fait que le tableau ne s’arrêtât à cet endroit. Peut-être la maisonnette possédait-elle une petite cheminée, noircie par la fumée? Je me surpris à imaginer un mince nuage argenté s’en échappant. Il emportait au loin les effluves généreuses d’une bonne potée auvergnate mijotant sur un tas de fagots…
Encore toute imprégnée par la tranquillité de cette scène, je refermai la désormais unique porte de la  bibliothèque et je quittai le grenier en emportant avec moi le livre. Il me promettait les histoires les plus merveilleuses et les secrets les mieux gardés.

 

326.       Caspar-David Friedrich  l’Arbre aux Corbeaux louvre (24)

 

Pourquoi «» ? Pourquoi ma peinture est-elle lugubre ? Le destin m’ayant déjà enlevé ma mère et mes deux sœurs Elizabeth et Maria, voilà qu’il s’acharna encore sur moi en me ravissant mon frère Christopher, mort tragiquement au cours d’une partie de patinage sur la mer Baltique.
Quant vint l’heure de son enterrement, il n’y avait que mon père et moi pour pleurer sa disparition.
C’est en suivant le cortège funèbre que je le vis. Il était là, dépouillé de ses feuilles, ses racines apparentes et sèches, semblant venir de l’au-delà, faisant ressortir le côté lugubre de ce jour.
Il me rappela soudain ma triste vie, cette vie qui était devenue noire comme le plumage d’un corbeau.
C’est pourquoi je décidai d’en faire une œuvre, une de mes plus belles œuvres.
Cette journée fut pour moi la naissance d’un art caché : la peinture.
C’est après la mort de mon frère et la vue de cet arbre que soudain j’abandonnai la religion protestante que mon père m’avait transmise par la lecture quotidienne de la Bible, et que je me jetai à corps perdu dans la peinture pour faire ressortir ce que j’avais de plus noir au fond de moi.
C’est certainement cette œuvre qui me permit de survivre à ce triste destin.

 

327.       Edgar Degas Les chevaux de course devant la tribune  ORSAY10

 
Un beau jour d’août très ensoleillé, en admirant mon cavalier préféré remportant la course, j’eus une superbe idée : j’allais en faire un tableau.
La beauté des chevaux et la clarté du soleil m’inspiraient énormément ; de plus, les ombres alignées de ces chevaux me faisaient penser à l’armée ou même à la cavalerie. Alors, je demandai à toute ma famille de dire à la foule et aux cavaliers de maintenir leurs chevaux en place, afin de réaliser une somptueuse peinture. Lorsque tout le monde fut immobile, j’eus l’impression que le seul et unique coup de vent qui passait de temps en temps faisait vivre ces personnages stables. J’avais également l’impression que seuls les nuages avaient encore une petite vie. Pendant un petit moment, je luttai face à ce terrible soleil pour pouvoir terminer mon œuvre.
 Tout à coup, un nuage vint à mon secours et l’intense éblouissement céda enfin sa place à la fraîcheur et l’ombre. A la fin, alors que je finissais les dernières petites retouches, la fatigue se fit sentir par toutes les personnes de cette scène ; enfin le coup de trompette retentit, et je ressentis un souffle de la part des cavaliers, des spectateurs et des animaux que l’on avait été obligé de nourrir régulièrement afin qu’ils restent en place.
En rentrant chez moi, j’eus le pressentiment  que j’allais devenir célèbre grâce à cette œuvre.                     

 

328.       MANET Olympia ORSAY9

 

Nous sommes en 1863, j’ai 31 ans.
Je suis un peintre français dont la plupart des œuvres ont fait scandale. Et, une fois de plus, « Olympia » a  provoqué l’indignation.
Dans ce tableau, j’ai employé un nouveau mode de peinture, l’art moderne ; cette œuvre est réaliste, spontanée et sincère. Ce qui me plait à travers mes peintures, c’est la réaction des gens car mes peintures donnent une image juste et vraie de la vie.
Le  personnage principal est la femme nue sur le lit, c’est une célèbre prostituée. A ses pieds, le chat est une idée de mon ami Baudelaire. La femme noire est là pour rappeler l’esclavage. Les couleurs employées sont au premier plan des couleurs claires qui provoquent un contraste avec l’arrière-plan qui lui emploie des couleurs foncées comme le noir…

329.       Degas la famille Bellelli ORSAY17

 

Bien que je me situe dans le mouvement impressionniste, je préfère peindre des portraits qui selon moi sont plus réalistes et plus vivants que les paysages. On peut exprimer la joie, la tristesse, la mélancolie ainsi que d’autres sentiments à travers les expressions du visage. Dans le tableau intitulé « la famille Bellelli » les personnages sont des gens de mon entourage : mon oncle, ma tante et leur deux filles.
    Ils me rendaient visite souvent et c’est pour cette raison qu’il n’était pas nécessaire qu’ils posent pour moi : je les ai peints de mémoire. J’ai choisi de les peindre dans la plus grande pièce de la maison. J’ai fait refléter la fenêtre dans le miroir pour augmenter la luminosité de la pièce. En réalité, on ne voit pas la fenêtre dans le miroir à cet endroit. J’ai dessiné ma tante et ses filles dans la lumière, à gauche du tableau, de façon à ce que leurs visages ressortent. Par contraste, le père est peint de dos, assis dans l’ombre. J’ai procédé ainsi pour faire voir les différences qu’il y avait à ce moment-là entre les hommes et les femmes : les hommes étaient sévères et durs, les femmes, elles, étaient soumises et obéissantes. D’ailleurs, sur mon tableau, les femmes ont la tête tournée vers l’homme. Les visages ne sont pas souriants car à ce moment-là le couple était sur le point de se séparer.
    Dans le tableau qui est sur le mur, j’ai reproduit le motif de la tapisserie . Il m’a fallu beaucoup de temps pour réaliser ce trucage et j’en ai profité pour utiliser de nouvelles techniques de peinture. L’époque était au changement et moi, j’ai changé mon style de peinture. J’ai aussi changé le cadrage de mes portraits.
    Je me suis beaucoup amusé à peindre ce tableau ; il m’a fallu 9 ans. 

 

330.       Edouard Detaille (1848-1912) Le Rêve 1888 Huile sur toile ORSAY18

 

Un soir de l’hiver 1888 où il était assis au coin de la cheminée, Edouard se rappelait une histoire que son grand-père lui avait racontée quand il était jeune. A l’époque il devait avoir aux alentours de douze ans mais il était déjà fasciné par les récits de son grand-père. Il faut dire que la famille Détaille a une place dans l’histoire de la guerre française car le grand-père d’Edouard fournissait des armes pour le compte de Napoléon.
Epuisé, Edouard alla se coucher en gardant à l’esprit ce souvenir de jeunesse.
Une fois dans un sommeil profond, il se mit à imaginer et vivre ce moment. Toute la nuit, il rêva qu’il était sur un champ de bataille avec ses compatriotes. Ils dormaient tous d’un seul œil, prêts à bondir sur leurs armes pour tenir leur position face à l’ennemi.
Chaque homme rêvait qu’ils sortiraient glorieux de la bataille. En effet, à la lueur de l’aube, le ciel laissait croire que la guerre serait sans dommages et sans pertes, car les nuages prenaient la forme d’une armée revenant du combat, tout en laissant apparaître la vérité, représentée par le sol obscur et sinistre.
Quand Edouard se réveilla, il n’arrivait pas à le croire : les récits de son grand-père étaient une telle source d’inspiration ! Quand il reprit ses esprits, il décida d’immortaliser ce moment intense, partagé entre les faits réels et son imagination.
Il réalisa une peinture qui illustrait son rêve, se souvenant des leçons d’Ernest Meissonnier qui lui avait appris la finesse de l’exécution et donné le goût de l’observation précise.

 

331.       lemmen_plage

 

 Soleil couchant
La brume tu emportes
La mer tu déchaînes
L’horizon tu changes de couleur

La vie tu y redonnes goût
L’espoir tu y fais naître
En plaisir tu changes le dégoût
En volonté tu changes la haine 

Pour les marins égarés, tu donnes à contempler une infinité de couleurs tel un ballet d’arc-en-ciel qui s’étend sur tout l’horizon en leur faisant oublier leurs mésaventures et en leur redonnant goût à la vie qu’ils ont longtemps passé en voguant dans les océans. 

Pour les bateaux marchands, lassés de leurs éternelles croisières, tu offres un splendide voyage au-delà de tes couleurs verdoyantes reflétées sur l’infini de l’océan dont ils savourent chaque instant bien avant que ne revienne la nuit ténébreuse.

Pour les pirates et corsaires, guidés par les rafales du vent qui déploient majestueusement leur drapeau noir, emblème du désespoir, tu fais étinceler ton jaune d’or qui leurs rappellent de lointains trésors longtemps recherchés sur les mers mais jamais découverts.
 
Soleil couchant, moi qui te contemple depuis la plage, avec toi partent tous mes soucis, toute ma haine et ne reste que mon espoir.   

332.       Série Palestine © Véronique Vercheval

 

 Esperance
   Je suis Abdel Sharif Amoun. Né au Liban, je me suis réfugié en France en 1984 à cause des nombreux conflits armés qu’a subi ma ville natale, Beyrouth.
   En effet, en 1983, alors que je n’avais que treize ans, ma mère et moi habitions dans un petit appartement, situé dans la partie nord de Beyrouth, zone la moins touchée par les conflits de la ville. L’histoire que je vais vous raconter est une histoire vraie, mon histoire, celle dont l’épisode le plus bouleversant a fait l’objet d’une célèbre photo de Véronique Vercheval .

   Ce jour-là, le soleil rayonnait et depuis quelques jours, nous n’entendions plus de coups de feu ni d’explosions de toutes sortes comme nous en avions pris l’habitude depuis près de dix ans. Cependant, l’atmosphère était suspecte car de nombreuses troupes de soldats et quelques véhicules armés sillonnaient les ruelles de la ville comme si quelque chose allait se passer.
   Une fois par semaine, ma mère Fatima allait faire les courses nécessaires , au marché de la ville. Elle n’a jamais voulu que je l’accompagne car le seul marché de la ville se situait dans la partie sud, le quartier où les rebelles manifestaient leur désaccord avec le gouvernement de manière assez violente. Ne voulant pas la contrarier, je me forçais d’acquiescer lorsqu’elle me disait que c’était trop dangereux pour un jeune homme comme moi. Elle était donc partie m’autorisant à écouter la radio durant son absence. Je l’allumai et me branchai sur le canal des informations. Etonné, je m’aperçus rapidement que nous ne recevions aucune fréquence.
   Soudain, j’entendis un bruit sourd et lointain que je reconnus tout de suite : le bruit des bombes abattant les immeubles de la ville un à un. Fatima était partie depuis déjà une bonne dizaine de minutes. Les explosions rapprochaient de plus en plus de mon immeuble et je frissonnais en entendant les gens crier. Je regardai à la fenêtre et vit un véritable cataclysme s’abattre sur la ville. Les explosions devenaient plus fréquentes et le bruit ne faisait que de s’amplifier. Le souffle d’une explosion me projeta en arrière, en brisant la fenêtre. Mon premier réflexe fut de courir vers les escaliers, de les descendre quatre a quatre et de me réfugier dans les sous-sols de l’immeuble que j’atteignis rapidement. Je m’asseyai dans un coin. Toutes sortes de questions remplissaient mon esprit : « qu’est-ce que maman allait devenir ? la reverrais-je un jour ? étais-je destiné à être orphelin ? » Plusieurs personnes de l’immeuble que je connaissais arrivaient eux aussi dans les sous
 -sols pour se réfugier. Tous les enfants pleuraient. Je tremblais de tous mes membres. Je sentis deux grosses secousses successives montrant la violence de ces bombardements. Le sol tremblait. Nous entendions des bruits sourds atténués par le fait que nous étions dans les sous-sols de l’immeuble.
   Les bombardements continuèrent durant tout l’après midi. Des coups de feu accompagnaient aussi ses bruits incessants. C’était donc pour ça ! Le gouvernement devait savoir qu’il allait arriver quelque chose, seulement les soldats patrouillant dans les ruelles s’étaient fait prendre au piège. Je me suis imaginé comment j’allais retrouver la ville à la fin des bombardements. Je frissonnais en pensant au nombre d’années qu’il allait falloir attendre pour revoir la ville dans son état normal.
   En fin d’après midi , vers 18H00, les bombardements devenaient moins réguliers et finirent même par cesser. Tout cela avait duré sept heures, sept  heures d’horreur. Un soldat vint nous chercher pour nous annoncer que tout était fini. L’immeuble était détruit en grande partie mais nous n’eûmes point de mal à sortir grâce à l’aide des soldats. La première chose que je regardai en sortant était les ruines de l’appartement appartenant à ma mère. Des larmes commencèrent à couler le long de mes joues. Je m’assis devant l’immeuble, la tête entre les bras. J’avais peur de ne plus jamais revoir ma mère. Mes sanglots étaient inutiles mais parfois, les larmes peuvent faire du bien.
   Je restais là, accroupi devant ce désastre et bien que je sache que personne n’allait venir, ni mon père, ni ma mère, je gardais une lueur d’espoir au coin de l’œil en scrutant les ruines de la ville. Je savais que, si ma mère avait survécu, elle viendrait me chercher ici. Tous les survivants sortirent de leurs abris, ce qui rapidement devint une foule immense.
   J’entendis une voix au loin criant mon nom, une voix me semblant familière, celle que je reconnaîtrais entre toutes, la voix de ma mère et je criai :  « Fatima ! » Je couru vers elle à vive allure et me précipitai dans ses bras. Je ne me rendis point compte de ce renversement de situation, de cet éclat de bonheur au milieu du plus grand malheur. J’étais émerveillé et bouleversé à la fois et je versais des larmes tellement ma joie était immense. Elle aussi pleurait et elle disait de sa langue natale : « Je te remercie mon Dieu ! Soit béni ! »

   Pour conclure cette histoire, je tiens à dire qu’il faut garder espoir dans toutes les situations même au cœur des ruines.

 

333.       Olive Dupont chapeau

 

 La magie de l’œuvre suscite en nous des émotions inatendues, offrant à chacun une lecture personnelle de l’expression de l’auteur : l’arbre évoquera un paysage pour l’un, la vie pour  l’autre, ou encore la chaleur d’un feu de bois pour un troisième…

Je pense qu’il en est de même pour toute toile, quelle qu’elle soit, porteuse d’un message  différent selon le regard qu’on y pose. Et il est vrai que celui-ci m’en offre plusieurs… Si aux yeux de certains la main d’Olive Dupont n’a dessiné sur une toile jaunâtre qu’un chapeau noirci, une cigarette ramolie et quelques mots laconiques au bout d’un pinceau mal assuré, en l’observant, moi je vois plus loin qu’un Picasso, Monet ou VanGogh…

 Ces couleurs rouges et jaunes, me plongent dans un petit bar espagnol enfumé, résonnant d’accords d’un jazz hispano-américain. Le tableau est placardé à l’entrée parmis tant d’autres affiches déchirées, mal fixées, dont on discerne distinctement les froissements.

Pourtant, ces couleurs chaudes et ces croix paraissent « froides ». Sous mes yeux, à demi fermés par l’aveuglante clarté du soleil de ce doux après midi d’été, défile un cortège lugubre suivi de saxophonistes, clarinetistes, bassistes, joueurs de contrebasse et de trombonne à coulisse, comme à la Nouvelle Orléans pleurent en musique les maigres chanteurs afro-américains qui ont perdu un être cher…

Bien plus qu’un chapeau, par delà le mégot humide et les mots glacés de « révolte » et « morte » plongés dans le sang des martyrs de la « guerra civil », oui, c’est la musique elle-même qu’a peinte Olive Dupont, les notes envoûtantes du jazz et des accents lents du negro spiritual en guise de requiem, celles qui transpirent des instruments du petit matin sur une toile qui s’en imprègne et les rejoue devant mes yeux éblouis.

 

334.        Parmesan Portrait de jeune Italie(12) 


Un matin alors que j’allais faire une course j’aperçus un homme qui ne m’était pas inconnu. Tout du moins il me semblait l’avoir déjà aperçu. Il entrait dans une maison,  je le suivis sans qu’il ne le remarqua,  là je me penchais à une fenêtre pour observer ce qu’il allait y faire. Un homme était en sa compagnie et ils semblaient négocier. Ils se serraient la main et le second individu prenait place, il s’installait sur un petit banc ou une table était à proximité et l’homme que je pensais connaître ouvrit une grande mallette et commençais à installer son matériel de peinture. Il était donc peintre. Après un long moment de contemplation je commençais à voir un visage se dessiner sur sa toile c’était l’autre homme, il réalisait son portrait.
Les couleurs de cette œuvre étaient sombres et tristes, du vert foncé pour le fond, du noir pour les vêtements du jeune homme, du rose pâle pour sa peau, du blond pour ses cheveux, et du blanc pour ses tours de poigné. Les couleurs qui dominaient étaient les plus foncées elles-étaient présentes pour mettre en valeur le visage du jeune homme(principe du clair-obscur) pour accentuer sa présence non celle qu’il pourrait y avoir dans son entourage.
Les expressions de son visage étaient variées il possédait un regard perçant, son visage était illuminé, il était songeur. Quant à sa posture il était incliné et sa main tenait sa tête comme s’il  s’assoupissait et qu’il était là prenant la pose devant le peintre qui déchiffrerait les expressions de son visage tentent de le reproduire sans manquer un seul détail. Il occupait quasiment toute la partie du tableau car c’était sur lui que nous devions porter notre regard. Il était figé, dès le début il avait pris une position stable et n’en changeai même pas. Si nous regardions bien l’œuvre du peintre, nous pouvions voir que cet homme semblait vouloir partager des choses avec celui qui l’observait.
Son très léger sourire apportait à ce tableau une pointe de bonne humeur mais il fallait bien l’observer pour voir tout ça !
Il paraissait rêver tout en étant conscient alors pourquoi devait t-il sourire ? Jeune au visage affiné quand le peintre reproduisait son regard il semblait être absorbé dans une préoccupation ou même dans une réflexion. Peut-être était-ce une préoccupation amusante pour qu’il puisse sourire ainsi ? J’observais ses hommes à cette fenêtre déjà depuis un bon moment. Je ne sais pourquoi et comment cette scène me plaisait et m’emportait dans mes rêves, dans une façon d’observer et de juger différente. Ses hommes me fascinaient. A peine le peintre avait terminé de donner quelques retouches à son œuvre qu’il me vins l’envie d’aller leur en toucher un mot. Je voulais leur dire à tel point je trouvais belle cette œuvre. Leur exprimer mes sentiments et l’émerveillement que j’avais lorsque j’observais cette toile, qui pour moi à vrai dire n’était pas une simple toile ou ce trouvait un peu de peinture qui serai ensuite accrochée au mur pour faire joli. C’était autre chose. Oui, cette œu
 vre réalisée avec tant d’agilité pouvait inspirer n’importe qui. Je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi beau. Et pourtant j’avais vu d’autres tableaux dans ma vie mais celui là était différent. Cet homme qui posait ne paraissait pas être concentré sur le moment, après s’être assit il changeait de regard et se plongeait dans ces rêves ce qui était assez étrange. Ce regard laissait supposer plusieurs choses car nous pouvions penser qu’il avait en tête une amourette perdu à tout jamais et se remémorerait  les moments superbes avec qui il avait eu cette aventure ou bien une bonne nouvelle à laquelle il penserait sans cesse c’est pourquoi il avait ce léger sourire qui se dessinait sur sa bouche. Peut-être était-ce un tourment qui l’emporterait dans de vagues pensées. Mais que pouvait-on dire de ce jeune homme ? Qu’était-il ? Triste, malheureux, joyeux, ennuyé ?
J’allais donc frapper à la porte pour questionner ces hommes. Il faut dire que je suis de nature curieuse, tout m’intéresse. En espérant ne pas les déranger dans leurs travaux qui me plaisaient jusqu’à maintenant j’allais les rencontrer. On m’ouvrit. Ces hommes m’avaient questionné pendant longtemps et je leur est avoué que je les avais observés jusqu'à maintenant et combien ce travail qu’ils avaient réalisé était superbe. Etonné de m’entendre ainsi tout leur dévoiler le jeune homme me fît un sourire et m’invita à lui dire ce qu’il m’avait plus en ce tableau. Sans perdre plus de temps je commençais tout d’abord à lui dire comment j’aimais son regard : perçant et touchant ; la façon dont le peintre avait peint ces traits du visage : Fluides, lis. L’émotion que me procurait la vue de cette peinture, elle m’emportait dans des pensées animées  du désir de comprendre, de voir et d’apprendre. Je leur dévoilais toutes mes émotions et mes sentiments les plus intimes lorsque je regard
 ais ce tableau. En effet j’étais curieux et impatient de savoir pourquoi ce jeune homme faisait cette tête lorsqu’il posait devant le peintre, et à quoi pensait-il ?
Pour moi il c’était évadé dans ses pensées lorsque le peintre effectuait son travail. Au début il avait sûrement dut prendre une position plus tendue et ensuite il aurait put se laisser aller et se rendre plus naturel ? Qui pouvait le savoir ? Ce jeune homme c’était tut pendant toute la conversation et ne me répondait que par des sourires. Cela m’embarrassait vivement car j’espérais  savoir un peu plus de ces deux individus en allant les rencontrer. Sans vouloir les importuner encore longtemps je les remerciais de m’avoir écouté et je partais à mes occupations. Même si ces hommes ne m’avaient pas répondu ils m’avaient accueillit avec gentillesse et cela me touchait beaucoup car je n’étais qu’un inconnu pour eux. Alors je repartais sans plus d’informations mais quelque part je me disais qu’il n’en fallait pas plus à la compréhension de cette œuvre. Il ne fallait juste qu’un peu d’imagination pour deviner ce que pensait ce jeune homme !

 

335.       Camille Pissarro Gelée Blanche ORSAY 11

 

4 décembre 1881 les sifflets des trains a vapeur résonnent dans le grand hall de la gare de l’Est, Camille Pissarro, habillé d’un grand manteau noir attend le train qui l’amènera a la campagne… chez ses grand parents. Il a peu de bagages sur lui et ses bras sont appuyés sur une paire de béquilles usées. Après quelques minutes d’attente, le train de Mr Pissarro arrive faisant trembler la gigantesque verrerie de la gare. Non sans mal il monte dans son wagon, pose son pied plâtré sur le siège devant lui et sort un journal de sa petite valise. Tout le long du trajet, les sifflements de la locomotive et le bruit des roues sur les rails le tenu éveillé, mais comme il n’en a pas pour très longtemps il prend son mal en patience et se met à observer la campagne ensevelie sous la neige. « Si seulement je pouvait arrêter le train pour peindre un de ces fascinant paysage » pense-il. Il se met a observer les personnes assises dans son wagon pour passer le temps, mais quelques instants plu
 s tard le train arrive à Villiers Saint-Georges, la gare est pittoresque, et les maisons qui constituaient le village aussi, c’était de grandes fermes faite de pierres massives. Les yeux de Camille n’ont pas le temps de faire le tour de l’horizon qu’ils se porte sur la voiture à chevaux de son père qui l’attendait. Le vieil homme portait un vieux manteau et un béret sur la tête, il souriait… Camille s’approcha en évitant de glisser sur le verglas qui jonchait le sol, il posa ses béquilles contre la voiture et prit son vieux père dans ses bras. « Il fait bien trop froid pour rester à parler dehors ! » s’exclama t-il. Les deux hommes montèrent dans la voiture, le cheval avait du mal à tirer la voiture sur le verglas et la neige. Arriver a la maison, Camille s’assois dans un fauteuil devant la cheminé et pose sa jambe sur une chaise. La maison est très grande mais les parents de Camille n’occupent qu’une petite partie de celle ci en hiver, la cuisine, la salle à manger et le sa
 lon ne forme qu’une seule pièce, toutes les activités de la maison se concentre autour du poêle de la cuisine et de la cheminée,  au dessus de laquelle  est accroché un tableau qui n’est pas inconnu de Camille, il s’agit de « La côte du Jallais à Pontoise » tableau que lui même a peint quelques années auparavant et qu’il a donner à ses parents, un de ces tout premier tableau. La mère de Camille ne tarda pas a arriver, la longue discussion qui s’en suivirent dura tout au long du repas et ensuite devant la cheminée. Il se faisait tard et Camille, fatigué de son voyage, alla se coucher.
Les jours passent et Camille commence un nouveau tableau, un paysage blanc, gelé et coloré de la campagne qu’il observe a travers les fenêtres de la maison de ses parents, mais un soir son père ne revint pas, et sa mère commence a s’inquiéter, il était parti chercher du bois et il n’était toujours rentré à la maison. Camille et sa mère se rendirent au village à quelques pas de la maison et en peu de temps tout le village se mit à la recherche du père de Camille, il allait bientôt faire nuit et il faisait très froid. Après une heure de recherche, le père de Camille fut retrouver mourant à l’orée d’un bois « Le médecin pense qu’il a fait un malaise et qu’il est tombé » confia la mère de Camille à son fils de retour a la maison. Le froid et les problèmes de santés que son père connaissait depuis de nombreuses années n’avaient pas arrangé les choses.
Le lendemain matin, il succomba a ses blessures…
Pendant des jours Camille essaya d’oublier sa tristesse dans la peinture.
Il finit sa peinture en représentant son père allant chercher du bois au milieu d’un champ.
Juste avant de repartir à Paris, Camille accrocha le tableau au dessus de la cheminée, à la place de son ancien tableau.

 

336.       Gustave Caillebotte Les raboteurs de parquet ORSAY3

 

La fortune de mon père m’avait été léguée, ainsi que de nombreuses affaires. Je m’étais tout d’abord empressé de faire des dons et d’acheter des toiles à ces jeunes impressionnistes, qui tentaient de survivre dans la misère.
J’achetais aussi une demeure à Paris, une de ces nouvelles maisons sur les boulevards Haussmanniens, semblables les unes des autres comme des gouttes d’eau. Les meubles de mes parents avaient été transportés une heure plus tôt dans les pièces où les raboteurs finissaient leur travail, rabotant consciencieusement le parquet.

Tandis que je méditais sur la situation des prolétaires, les lents et réguliers raclements me rendirent pensif. Je réfléchissais, me remettant en mémoire les Rougon-Macquart de ce cher Zola, ainsi que tous les sujets naturalistes qui n’avaient pas rencontré un franc succès.
Mon regard fut attiré par une peinture qui attendait au bas du mur d’être accrochée : une simple toile pleine d’élégance achetée à un peintre misérable qui me louangea après la vente : une scène de la Commune de 1871, qui fit tant de morts en très peu de jours. Bien sûr, la toile était traversée de jeux de lumières, avec ce flou que je ne reproduisais jamais dans mes tableaux.
Il y avait ce jeune homme qui gisait par terre, le visage calme et insouciant, caractéristique de la jeunesse, et dont l’attitude m’avait beaucoup troublé.

Les fumées du combat virevoltaient autour de lui, imperturbable. Le chaos régnait, le sang luisait, les ravages de la guerre l’entouraient. Même le soleil ne parvenait pas à se faufiler dans ce lieu sombre où la folie des hommes, meurtrière et irréparable, régnait. Seul ce visage s’illuminait dans ce sinistre décor, où l’on croyait deviner des maisons écroulées, des vestiges d’immeubles, des barricades qui semblaient apparaître par intermittence, à travers le brouillard.
Il est seul, sur son lit de pierre, rougies de son sang, et pourtant, on pourrait croire que cette ombre au bord du tableau va le rejoindre. Et déjà, elle se presse de le rejoindre, comme impatiente de l’emporter, de le faire quitter la terre des vivants...
<< Non, me dis-je, non, laissez-le !
Non, hurlais-je cette fois-ci.
- Pardon, monsieur ? >>
Je me retournai, et je vis alors le mort du tableau qui se tenait devant moi, torse nu.
<< Comment est-ce possible ? fis-je.
- Eh bien nous avons réussi à faire vite, et je voulais vous prévenir que nous devions passer à la salle où vous êtes.
-Mais qu’avez-vous fini ?
-Le parquet, bien sûr >>, me répondit-il craintivement, croyant m’avoir dérangé.

Comprenant enfin, je le dévisageai. Son visage n’était pas jeune comme celui de la peinture, mais tout aussi accablé par la fatigue. Je me retournai alors vers le tableau, qui était plongé dans l’ombre du raboteur. Le soldat qui gisait n’avait pas bougé dans son bain de sang.
Seulement, celui-ci n’était pas réellement insouciant et heureux, mais soulagé d’une vie atroce.

C’était donc les expressions et non les visages qui m’avaient fait halluciner. Cela me fit de nouveau réfléchir, et je pensai que cette expérience venait de me montrer qu’il n’existe pas réellement de différences entre les ouvriers, les menuisiers et les mineurs : tous souffrent…

<< Un problème, monsieur ? >>
Le raboteur me fit revenir à la réalité.
<< Non, non, dis-je hâtivement. Allez vous reposer et mangez à votre guise avec vos camarades. Vous finirez demain. >>
Tout en parlant, je lui tendis quelques sous. En réalité, j’avais moi-même besoin de dormir et de réfléchir.

Le lendemain, je commençai une toile de ces ouvriers, gardant les moindres détails, de leurs torses nus à ce reflet sur le parquet qui m’avait joué un étrange tour la veille. Les ombres furent majeures et le sujet dont je traitai fit scandale et me permis de m’afficher au rang des naturalistes.

337.       Gustave Caillebotte Les raboteurs de parquet ORSAY3

 

Il était 17 heures, je m’apprêtais à quitter ma splendide maison de campagne à Médan pour me rendre à Paris dans ma nouvelle résidence que j’avais pu acheter grâce  à l’héritage de mon père, hélas décédé d’une crise cardiaque  un an et demi auparavant .Cette gigantesque résidence était en pleine rénovation, car elle était avant occupée par des personnes âgées, et leur style de décoration ne me plaisait guère, donc j’entrepris de la rénover et d’en faire un somptueux palace. Les ouvriers travaillaient d’arrache pied, jour et nuit , à la sueur de leur front, je décidais donc de les peindre pour leur tenir compagnie et pour voir si le travail était bien fait, ce tableau, je leur offrirais comme souvenir. Les trois hommes que je choisissais de peindre rabotaient le parquet de mon futur salon, ils étaient torse nu, et vêtu de vieux pantalons crasseux et poussiéreux. Ces ouvriers, le regard inexpressif, le dos courbé grattaient minutieusement les planches
 à longueur de journée et n’oubliaient aucune écharde. Leurs gestes étaient d’une extrême précision, mais très répétitifs, ils égalisaient le bord des planches, ils rabotaient le plancher et ainsi de suite. De temps en temps, ils se levaient et allaient prendre un grand verre d’alcool de mauvaise qualité et un vieux morceau de pain rassis. Ensuite, ils se remettaient au travail. Le bruit de va et vient du rabot me montait à la tête. La lumière de la pièce qui venait d’une fenêtre à l’est  se reflétait sur le parquet lisse et sur le dos musclé des ouvriers. A la nuit tombée, les ouvriers exténués rentraient chez eux avec ma permission, puis le lendemain matin au lever du jour, ils étaient chez moi, leur travail avançait à grand pas, tout comme ma petite œuvre artistique. Un mois plus tard, après un travail acharné, le parquet était entièrement raboté et lisse comme un sou neuf, les ouvriers pouvaient enfin admirer mon tableau, le jeu de lumière était sensationnel, les couleurs
  très bien rendues. Ce tableau ressemblait tellement à la réalité. Les ouvriers étaient éblouis, comblés par cette merveille.

 

338.       Olympia de Claude Manet. ORSAY9


Claude Manet qui venait de choquer toute la France avec son célèbre tableau Le Déjeuner sur l’Herbe, représentant Victorine Meurent nue au milieu d’une forêt, accompagnée de jeunes hommes, avait été humilié par la plupart de tous les journalistes. Seuls certains de ses célèbres amis comme Baudelaire, Zola et d’autres, le soutenaient et le réconfortaient toujours et encore.
Il fallait qu’il fasse un nouveau tableau, mais cette fois-ci, le tableau devait avoir un rapport avec ce qui se passait dans le monde. Ce lien entre l’actualité de son époque et le sujet du tableau devait provoquer un immense scandale tout en représentant la vérité.
Ce qui avait le plus choqué dans son ancien tableau était la nudité de Victorine. Ce fait devait être associé à un fait de l’actualité.
Durant cette période de réflexion de notre peintre, se déroulait la guerre de Sécession en Amérique de Nord. Manet eut l’idée de faire un tableau pour critiquer justement et à juste titre l’esclavage des " nègres ".
Il réfléchit longuement à toute la mise en scène de son tableau. Il fallait deux personnages, l’un blanc l’autre noir Il pensa toute la journée aux différences pour mettre en valeur les personnages.
Le personnage noir ne devait pas se mettre en avant et porter un linge blanc ou clair pour le faire ressortir du fond du tableau, qui lui serait sombre. Le linge, lui, servirait pour cacher son corps, car la femme n’est pas libre, affranchie. La couleur du drap devait être claire pour montrer aussi que l’esclave est obligée de mettre un linge clair pour paraître pure.
Tout au contraire, le personnage blanc, représenté pas Victorine Meurent, sa muse, devait se mettre en avant, montrer son corps, excepté son sexe afin de prouver au monde entier qu’elle était libre, elle, qu’elle pouvait agir comme bon lui semblait. La femme blanche représenterait la prétention des Européens à se croire supérieurs, à se croire purs, à se croire mieux que toutes les autres " races ".
Ce tableau serait pour lui une caricature de son temps.
Lorsqu’il eut réuni tous les éléments pour faire son tableau, il commença à peindre. Mais tout à coup son chat monta sur sa table de tubes de peinture et pour l’honorer Manet eut l’idée de le mettre sur son tableau. Après cet incident, la toile lui prit des jours et des jours où il ne fit que peindre, manger un petit peu et ne dormit guère que deux heures, car aussitôt qu’il s’endormait, il avait peur que ses idées s’envolent…
Lorsqu’il eut finit le tableau, il pensa qu’il fallait lui donner un nom, mais lequel ?
Le nom devait marquer. Il repensa à la conquête des Européens en Amérique, à la soumission des Amérindiens. A cette sombre époque, les Européens se prenaient pour des Dieux. Et les Dieux ne vivent-ils pas sur le mont Olympe ? Pourquoi n’appellerait-il pas son tableau Olympia ? Cela représenterait à la fois la prétention des Européens et vu que les personnes étaient toutes deux des femmes et bien cela mettrait en valeur la dimension féminine de la toile.

Voilà c’est ainsi que Manet peignit son plus célèbre tableau, Olympia.

339.       Sérusier, Le Talisman ORSAY20

 

Paul Sérusier, étant en séjour en Bretagne, s’extasiait devant ces paysages  féeriques, aussi uniques les uns que les autres, ces couleurs vives et farouches…
Son imagination débordante papillonnait lorsque, assis sous un arbre au Bois d’Amour, il observait de ses yeux émerveillés, la beauté du paysage. Avant de rentrer à Paris, Sérusier tenait absolument à immortaliser ces moments magiques. Il voulait peindre la Bretagne. Il observait quotidiennement des artistes, qualifiés d’ " impressionnistes ", qui prenaient leurs repas à part et peignaient des tableaux aux couleurs véhémentes qui fascinaient Sérusier.
Mais celui-ci était extrêmement timide et les jours passèrent…
N’en pouvant plus, voulant à tout prix accomplir son projet, il prit son courage à deux mains. Par un doux matin ensoleillé, se regardant dans la glac , tout en boutonnant sa plus élégante chemise, il s’encourageait :
-" Allez mon grand, courage ! C’est peut être le chemin  de la réussite ! "
Il descendit de sa chambre à toute vitesse vers le restaurant. Les impressionnistes étaient là, assis toujours à la même table, discutant d’art et de problèmes théoriques. Sérusier respira profondément et s’avança vers eux , l’air sûr de lui .
-" Bonjour Messieurs, je me nomme Paul Sérusier. "
Ils se regardèrent d’un air étonné mais pas moqueur.
-" Voilà, commença-t-il en partant légèrement dans ses rêves, j’aimerais beaucoup peindre un paysage de la Bretagne …Mais, reprit-il, je ne sais comment m’y prendre. L’un d’entre vous pourrait-il me conseiller ? "
L’un d’eux se leva et lui tendit chaleureusement la main.
-" Bonjour à toi Sérusier, je me nomme Gauguin et je serai enchanté de t’aider. "
Ils se serrèrent la main. Paul Sérusier souriait à tout va, tellement heureux et honoré qu’un artiste daigne l’aider. Ils se donnèrent rendez-vous l’après-midi à seize heures sous l’arbre au Bois d’Amour, le coin favori de Sérusier. En attendant, dans sa chambre, il rassemblait ses affaires pour l’œuvre : pinceaux, toiles, fusains...
Puis son regard s’attarda sur sa boite à cigares posée sur son bureau. Il la prit entre ses doigts, l’observant, l’air pensif, puis la glissa délicatement dans le sac en lin blanc avec le matériel. Gauguin approuva totalement l’idée surprenante et novatrice de Sérusier, qui consistait à vouloir peindre son paysage sur le couvercle de sa boite à cigares.
Ils s’installèrent sous l’arbre. Cette fin d’après-midi rendait le paysage breton encore plus magique, authentique et nostalgique. Voyant la passion de l’art en Sérusier, Gauguin  décida de lui donner quelques conseils : 
-" De quelle couleur voyez-vous ces arbres ?
-Ils sont jaunes.
-Eh bien, mettez donc du jaune. Et cette ombre ?
- Plutôt bleue.
- Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Et ces feuilles rouges ? Mettez du vermillon. "
L’œuvre prenait peu à peu forme. Sérusier se livrait entièrement aux conseils de Gauguin. Il mettait donc des couleurs pures, exagérant les impressions reçues pour donner à son tableau une cohérence propre, décorative et symbolique.
-" Il est magnifique, Sérusier. C’est un vrai chef-d’œuvre. Il ne vous reste plus qu’à lui donner un nom, mon ami. "
Alors Sérusier, pensif et rêveur, chercha tout en observant avec le plus d’attention son œuvre adorée.
-" Que pensez-vous de " Talisman " ? J’ai pensé à cela, car c’est pour moi le symbole de la Bretagne.
-" Ma foi, oui, cela est bien trouvé. "
Sérusier ne tenait plus en place pendant son retour à Paris. Il avait tellement hâte de montrer son œuvre à ses camarades de l’Académie Julian qu’il avait faite en présence et avec l’aide de Gauguin !

 

340.       Sérusier, Le Talisman ORSAY20


Paul Sérusier a hâte de retrouver ses amis de Paris. Il est convaincu que ses camarades vont être éblouis par son œuvre. Gauguin…Il l’a faite en présence de Gauguin, le célèbre peintre ! C’est à peine croyable. La précieuse peinture sur bois délicatement posée sur les genoux, Sérusier regarde distraitement le paysage du dehors, à travers la vitre du fiacre. Une idée traverse l’esprit du jeune peintre : il faut donner un nom à sa peinture. Sérusier réfléchit…cet objet peint est magique…symbolique…et quel moment de bonheur il a passé à le créer ! " Le Talisman " est un nom idéal, sans aucun doute. Paul Sérusier se remémore sa journée, la tête appuyée contre la vitre et un sourire satisfait accroché aux lèvres.
En ce mois d’octobre 1888, les couleurs automnales s’installaient en Bretagne. La dernière journée du séjour de Sérusier était venue, aussi la création d’une véritable œuvre d’art s’imposait avant de quitter la région et de retourner à l’Académie Julian. Il voulait emporter un souvenir marquant, symbolique de ce paysage aux couleurs éclatantes. Mais il lui fallait les conseils d’un grand artiste. Il s’habilla avec soin et descendit dans la salle à manger. Il était neuf heures du matin et de nombreuses personnes savouraient déjà leur petit déjeuner breton.
Le regard de Sérusier s’attarda sur les personnalités de la table au fond de la pièce. Ces artistes illustres, il les connaissait de vue et de nom : Emile Bernard, Charles Laval, Emile Schuffenecker, Ernest Ponthier de Chamaillard, Henry Moret et Paul Gauguin. Les artistes semblaient en grande conversation sur leurs tableaux récents et sur ceux à venir. Paul Sérusier n’osait pas aborder l’un de ces peintres, au risque de les importuner. Il guetta le moment idéal, assis à une table non loin de la leur. Quand les artistes se levèrent, rassasiés, il se dirigea d’un pas qu’il voulut résolu vers Gauguin, qui avait l’air le plus amical. Sérusier s’éclaircit la voix et bafouilla :
" Heu…pardonnez-moi monsieur…je me demandais si par hasard, vous ne pourriez me donner quelques conseils sur la dernière peinture que je vais faire ici ? "
Flatté et nullement dérangé par l’importun, Gauguin accorda son aide pour la future peinture et ils se mirent tous deux d’accord pour se retrouver tôt dans l’après-midi au Bois d’Amour. Paul Sérusier répéta de nombreux remerciements et, le cœur léger, rejoignit sa chambre pour rassembler don matériel. Il prenait une toile immaculée quand un objet posé sur le bureau attira son attention. Sa boite à cigares. Persuadé d’avoir une idée lumineuse, Sérusier remplaça sa toile par la petite boite en bois. Quand le jeune peintre se présenta au Bois d’Amour pour la leçon artistique, Gauguin ne fit aucun commentaire railleur et approuva même son idée originale. Sérusier installa son matériel au bord du petit étang pour peindre le magnifique paysage. Sur l’autre rive, un moulin était entouré de grands arbres aux couleurs chatoyantes. Après l’esquisse au fusain, Gauguin donna donc ses conseils au jeune homme :
" De quelle couleur voyez-vous ces arbres ?
_Ils sont jaunes.

Eh bien, mettez donc du jaune. Et cette ombre ?
_Plutôt bleue.
_Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Et ces feuilles rouges ? Mettez du vermillon. "
La leçon de peinture se continua ainsi, sous la direction professionnelle de Gauguin. Quand la dernière touche de peinture fut posée, les deux peintres jugèrent l’œuvre admirable.
Paul a hâte de retrouver ses amis de Paris, tellement hâte !

341.       Manet, Olympia ORSAY9


Je sais que ma peinture va probablement choquer, mais je veux montrer au monde la réalité. Je ne veux pas faire de représentation parfaite comme le fait Cabanel dans La naissance de Vénus.
Mon ambition est de faire changer les mentalités, c’est pourquoi, j’ai décidé de prendre le modèle d’une poseuse nue connue comme prostituée. Je la représenterai de façon naturelle, sans modeler son corps, elle devra être sur la peinture comme dans la réalité.
Je m’arrangerai pour trouver une autre œuvre, dont je pourrai me servir pour montrer le contraste entre la réalité et l’idéalisation, la perfection. Il faudra que la disposition des corps soit la même, cependant je changerai certains personnages. Dans l’œuvre que j’ai choisie, on peut voir une femme parfaite, une déesse allongée nue. A côté d’elle se trouve un chien qui est le symbole de la sincérité.
Dans mon œuvre, je montrerai également une femme allongée, nue, cependant, elle ne sera pas parfaite, elle sera une femme avec ses qualités et ses défauts.
Je remplacerai le chien par un chat noir et je mettrai également une servante noire elle aussi. La servante devra déballer un cadeau destiné à la femme nue. Ce sera un bouquet de fleurs, qu’un client lui a offert en remerciement des services de la prostituée.
Peut-être que ce client n’en est pas un, et que cet homme est tombé amoureux de cette femme. Il aurai pu la rencontrer dans la rue, il lui aurait demander de prendre un verre avec lui, et elle aurait accepté. Au bout de plusieurs rencontres, l’homme serait tombé follement amoureux de la prostituée. Mais, la femme ne voyait en lui que le moyen de sortir de la rue, c’est pourquoi elle lui fit croire que cet amour était réciproque. Cet homme était un petit commerçant. Au début la prostituée ne s’en rendait pas compte, mais elle comprit bien assez vite que la boutique était en faillite à cause du nouveau commerce. Elle décida alors de chercher un autre homme qui pourrait s’occuper d’elle. Comme elle ne savait pas combien de temps cela pourrait durer, elle prit la décision de chercher un amant en secret et de rester avec le commerçant. Lui, ne se doutait de rien et continuait à croire qu’elle était folle amoureuse de l’homme qui l’avait sortie de la rue. Au fil du temps, la prostiuée décida de quitter son homme, car elle ne le supportait plus. Elle n’en pouvait plus de l’entendre se plaindre. Alors elle retourna dans la rue, car elle n’avait pas trouvé d’amant. Elle dut se prostituer de nouveau pour se loger et manger. L’homme qu’elle avait quitté l’aimait toujours éperdument, et lui envoyait sans cesse des fleurs. Elle ne voulait plus jamais le revoir, et par conséquent, elle se moquait des fleurs qu’il lui envoyait, et elle les jetait sans même les regarder. Elle ne fixait effrontément que les spectateurs venus admirer son corps…
Il faut que je laisse mon imagination de côté, tous les personnages sont en place, maintenant je peux commencer à peindre.

342.       Sérusier, Le Talisman ORSAY20


Cela faisait plusieurs jours que j’observais ces impressionnistes, ne se mêlant à personne et mangeant à part. Mais aujourd’hui, j’ai décidé d’aller adresser la parole à l’un d’eux, Gauguin. Je l’interpelle " Monsieur Gauguin!"
" _  Oui, que me voulez-vous jeune homme ?
_ J’admire votre façon de peindre et j’aimerais beaucoup avoir quelques petits conseils, étant moi-même peintre !
_ L’attention que vous me portez me flatte énormément. C’est d’accord ! Je propose que l’on se retrouve au Bois d’Amour ! "
Quelques minutes plus tard, je le retrouve au lieu dit, muni de pinceaux ainsi que de quelques tubes de peinture.
" _Bien nous allons commencer ! Tout d’abord, asseyons-nous, me dit-il. Mettez vous à l’aise ! Tenez voulez-vous un cigare ?
_Non, merci, c’est très gentil de votre part mais cela me dérange pour peindre. Je suis un peu gêné, car je suis parti si vite, tellement content que vous ayez accepté de me donner des conseils que j’ai oublié de prendre une toile.
_Ne vous inquiétez pas, ceci n’est pas bien grave ! Je crois avoir une idée ! Tenez, prenez le couvercle de ma boite à cigares ! me dit-il en me le tendant.
_Merci, mais je ne peux accepter, c’est trop ! Comment allez vous faire pour conserver vos cigares ?
_Ce n’est pas bien grave vous ai-je dit ! Il ne me reste que deux cigares, un pour vous et un pour moi, alors acceptez !
_D’accord je vais en prendre un finalement. Après tout, je ne profiterai qu’un petit peu plus de ce moment.
_Tenez ! me répond-il en me donnant un cigare et le couvercle de sa boite. Alors, maintenant nous sommes prêts. D’abord regardez devant vous ! De quelle couleur voyez vous ces arbres ? me demande t-il.
_Ils sont jaunes, lui dis-je étonné de sa question.
_Eh bien mettez donc du jaune. "
Je m’exécute et peins les arbres en jaune.
" _Et cette ombre ?
_Plutôt bleue…
_Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Et ces feuilles rouges ? Mettez du vermillon. "
Je fais ce qu’il me dit, et petit à petit , je trouve que ce tableau dégage ce petit je ne sais quoi qui manque dans mes autres toiles. Il faut avouer aussi que c’est totalement différent de ce que je peins d’ordinaire. En utilisant ces couleurs pures, je me libère des contraintes de la peinture. Je peins ce que je vois, comme je le ressens, sans me limiter à peindre ce que je vois, exactement comme dans la réalité. Je peux peindre comme je le ressens. J’appelle le premier tableau dont j’étais si fière " Le Talisman ". Je suis certain qu’il changera quelque chose dans le monde de la peinture.

 

343.       Pierre Puvis de Chavannes (1823-1898) Jeunes filles au bord de la mer Orsay22   

                                    
  Mystérieuse du bord de mer
   Comment était-ce arrivé ?
Il avait mis plus de deux heures la veille pour trouver le sommeil, et maintenant qu’il était éveillé, il n’avait plus qu’une idée en tête : se rendormir pour ne plus penser qu’à elle. Une faible brise matinale s’engouffra par la fenêtre ouverte et vint chatouiller ses narines, apportant une appétissante odeur de pain chaud et croustillant.
Il sortit une jambe du lit puis se ravisa ; les fresques de la Sorbonne attendraient bien un peu. Ses yeux se fermèrent et il se remémora les évènements de la veille.

    Il marchait dans une ruelle parisienne bondée de monde ; les messieurs en hautes formes  se pressaient autour des échoppes en s’interpellant bruyamment, qui à propos du générateur de vapeur instantané de Léon Serpollet, qui encore à propos du partage de l’Afrique, survenu deux ans auparavant. Les gens mettaient toujours beaucoup de temps pour réagir, même lorsque les intérêts français étaient menacés. Pourtant nombreux étaient ceux qui estimaient que la France avait été lésée et leur ressentiment était encore fort présent dans les conversations.
Il se dirigeait donc vers une petite taverne, bien connue des artistes en tout genre de la cité ardente, lorsqu’il croisa le regard vert et envoûtant d’une admirable jeune femme accoudée nonchalamment à son balcon. Sa robe légère flottait au vent soulignant le contour parfait de son corps gracile. Elle avait un visage d’une blancheur laiteuse et une chevelure à faire pâlir d’envie les dieux de l’Olympe.
Plus rien n’existait autour de lui, les vendeuses s’étaient tues, les sabots des chevaux glissaient, aériens, sur les pavés comme s’il s’agissait de velours. Son cœur seul battait à grands coups dans sa poitrine, emplissant ses oreilles de son doux murmure. Il ne pouvait détourner ses yeux de l’apparition. Elle était telle une walkyrie accueillant le guerrier dans le paradis viking. Un sourire fugace frôla de son aile les lèvres de la jeune inconnue, visiblement embarrassée par la situation.

    Les joues empourprées, il sourit comme un enfant pris en faute, effleura le bord de son chapeau et s’en fut. Il était si troublé qu’il passa à côté de la taverne où il devait se rendre.
- Eh Pierre, où coures-tu ? on jurerait que tu as vu un ange,…ou un démon.
- Tu ne crois si bien dire répondit-il dans un soupir.
Un homme, entre deux âges, l’attendait sur le seuil.
- Tu n’as pas vraiment l’air en forme, Pierrot.
- Ne t’inquiètes pas pour moi, Gauguin, ce sont ces fresques qui me rendent fou.
- Tu travailles trop Pierrot, la peinture te monte à la tête. As-tu entendu la nouvelle ? Le nouveau système de Serpollet ?
- …

- C’est tout ce que cela te fait ! Pour quelqu’un qui a fait des études polytechniques. Ne me regarde pas comme ça, tu ne les à pas terminées d’accord. Qu’est ce que cela change ?
- Tout, Gauguin, absolument tout…Je ne serais pas là en train de me battre pour tenter de gagner ma croûte en peignant ce qui me passe par la tête.
- Au moins tu es libre, ton imagination est déliée de toutes formules mathématiques, tu peux la laisser courir sur les ailes du vent, elle peut t’emmener dans des pays inconnus, elle peut te faire découvrir ce qu’il y a de plus beau en chacun de nous, en toi-même.
Ton imagination, Pierrot, c’est un cadeau du ciel, ne la gaspille pas dans de vaines questions. La plus importante que tu dois te poser est : vivras-tu assez longtemps que pour pouvoir découvrir tes mondes intérieurs ?

   Il ouvrit à nouveau les yeux, le bruit du marché, les voix nasillardes des marchands et des ménagères lui arrivaient confusément, le poussant néanmoins à s’extraire du lit moelleux. Il enfila un pantalon noir et un veston de même couleur, prit son chapeau et se dirigea vers la cuisine.
C’est en mastiquant un morceau de pain gris en faisant les cent pas dans la cuisine que l’idée lui vint de peindre la belle inconnue.

   Quand les godets furent remplis de peinture à l’huile et les pinceaux apprêtés, il prit une profonde inspiration, s’emplissant les poumons de l’air chargé des effluves de peinture. Il laissa ses sentiments prendre le dessus, se remémora les enseignements de ses maître Scheffer et Delacroix et observa la toile vierge qui bientôt recevrait l’expression de son âme.
Il voulait saisir tous les aspects de la jeune femme dans sa peinture, que tous les mouvements gracieux de son corps y soient représentés.
Il la peindrait trois fois ; une fois couchée de face, une fois de dos lointaine et mystérieuse, comme elle lui était apparue, ne révélant qu’une partie de son visage fin et racé. Une fois au centre, de dos, un long pagne blanc révélant un corps, ses longs cheveux ondoyant sous le vent, reflet d’une beauté pure et sincère.
Il ne peindrait pas son regard vert et envoûtant qu’il voulait garder pour lui seul, à jamais.

   Sans lever le voile de l’énigmatique apparition, sans certitude quand à son identité, il sut en s’endormant qu’il avait saisi dans ses pinceaux le reflet de sa beauté. 

 

344.       Description personnelle du regard de « Suzanne et les vieillards » de Véronèse (XVIème siècle) Italie(13)


Ce tableau de Paolo Véronèse (1528-1588) du XVIème siècle nous présente une scène biblique, tirée du livre de Daniel où deux vieillards scrutent avec attention le buste nu de Suzanne qui se protège de leurs regards.
Autour de la scène se trouvent un muret qui s’achève par une statue nue qui incline la tête, une cuvette au niveau du sol où Suzanne a pris son bain (j’observe à sa gauche plusieurs habits appartenant vraisemblablement à Suzanne) et quelques décors naturels comme les arbres au second plan. Les décors extérieurs paraissent assez austères et expriment cependant un caractère mystérieux. Je remarque à première vue que l’action principale (scène des vieillards qui épient la belle Suzanne) est largement mise en valeur par rapport au reste du tableau grâce au jeu de couleurs, au clair-obscur et à l’attitude des personnages .
Les couleurs du tableau sont réparties en deux teintes dominantes : le rouge orangé des habits des personnages (au 1er plan) et le teint sombre et grisâtre du décor qui donne au tableau une légère atmosphère de tristesse (au 2nd plan). Je trouve que le contraste de ces deux teintes met en relief les expressions des personnages qui sont figées dans le décor ; il rend la situation plus réaliste, plus remarquable mais donne un aspect lugubre au tableau. J’éprouve ainsi une certaine angoisse à la vue du décor végétal et je suis très impressionné par les couleurs écarlates des toges des personnages qui ressortent par rapport au reste du tableau.
A travers les personnages, c’est à dire les deux vieillards et la jeune femme, j’observe le désir, l’obsession, la passion et l’appréhension qui dévorent les deux vieillards lorsqu’ils regardent attentivement la poitrine de Suzanne qui semble se protéger de leur regard en repliant son bras gauche sur sa poitrine. Ainsi, j’ai l’étrange impression que les vieillards déshabillent du regard la jeune femme. En effet, la curiosité allant jusqu’au voyeurisme représentée dans la scène est évidente selon moi car je remarque subitement que toutes les têtes des personnages (les vieillards mais aussi le chien et la statue) sont tournées vers le corps nu de Suzanne, objet de toutes les convoitises.
Pour finir je trouve ce tableau inquiétant, troublant qui tend jusqu’à la perversité même si elle n’est qu’implicite. J’admire cette œuvre qui possède une beauté impressionnante, un charme profond enfouit sous l’apparence lugubre et sombre qui ressort de la scène au premier regard.


Pour moi, l’atmosphère pesante et menaçante du tableau est bien rendue surtout grâce aux décors inquiétant (notamment les oliviers et la statue d’un jeune homme dont le visage incliné exprime un léger rictus).
J’ai donc beaucoup apprécié cette peinture qui demeure très expressive, bien qu’empreinte de mystères, et d’une subtilité impressionnante car chaque détail est important pour comprendre l’œuvre et la volonté de l’artiste lorsqu’il la peinte ; c’est pourquoi je l’ai préférée aux autres.

 

 

345.       Odilon Redon Le Bouddha ORSAY16

 

 Odilon s'assit. Devant lui, une grande feuille de papier offerte par Gabriel Frizeau, son ami depuis peu. C'était une belle feuille de papier, grande de   cm sur   cm, couleur ficelle. Aujourd'hui, il était heureux, et il avait envie de le montrer, de mettre des couleurs sur le bonheur. Assis à l'ombre, il réfléchit ; puis une histoire lui vintà l'esprit, une légende hindoue, l'histoire de bouddha. Il sourit, combien de soirées avait-il passé avec Armand Clavaud,celui qui avait tant compté dans sa vie, un verre de bordeau à la main, écoutant ses récits hindous ! Il se rappelait comme si c'était hier d'Armand lui contant l'histoire de Siddharta Gautama, un prince devenu mendiant à la recherche de la réponse à la souffrance et qui la trouva au bout de 49 jours sous un arbre. On appela ce moment celui de l'illumination et Siddharta devint bouddha, " l'éveillé ". Cette histoire était la préférée d'Armand…Le visage de Redon se rembrunit, prit un air décid é : oui, il allait dessiner l'illumination de bouddha en souvenir de ce cher Armand. Et il prendrait ses pastels, ceux que lui avaient offerts Camille, car elle aussi le remplissait de bonheur.

  Il pensa à la scène. D'abord, l'arbre, l'arbre le passionnait ; il l'imaginait grand, délié, et éclairé de l'intérieur, un éclairage d'abord doux, diffus, puis qui allait devenir de plus en plus intense, jusqu'au jaune doré. Il esquissa l'arbre, dessina les branches fines et déliées, fit quelques traits jaune or du coin du haut droit au gauche.
  Odilon se redressa sur sa chaise, s'étira paresseusement. Quelque part au loin, il entendit les pas de Mme Redon, elle entra dans la pièce et pencha son menu visage vers l'ébauche. Elle aimait le voir dessiner au pastel, étaler toutes ses belles couleurs sur le papier vierge. Elle n'osa le questionner, il n'aimait pas être dérangé dans des moments pareils, aussi elle se retira sur la pointe des pieds.

  Odilon sourit et reprit le travail, il orna d'un brun plus foncé l'extérieur de l'arbre et d'un ocre très clair l'intérieur, dessina de grandes taches de jaune, en fit un nuage au dessus de l'endroit où se trouverait bouddha, à l'intérieur duquel il fit des disques bleus dont le plus gros avec son trait foncé au milieu, faisait comme un œil qui fixait le spectateur. Le rond et l'œil étaient deux motifs qu'il adorait, c'était, selon Armand, deux symboles pleins de connotations, dont la principale était le monde et son origine.

Ensuite, il se concentra sur le sujet du dessin, le bouddha. Il ne voulait pas le dessiner en brun sale, comme un simple mendiant, en plus cette couleur était vraiment trop triste. Puisque c'était un prince, il allait lui donner des couleurs vives, avec du rouge, couleur des rois et puis du jaune, pour rappeler le jaune de l'arbre. Dans un dessin qu'Armand avait fait, il avait dessiné bouddha en noir et blanc, pour montrer la vie et la mort. Odilon décida d'y ajouter du rouge, couleur qu'il n'avait pas encore représentée dans le tableau, et de couvrir bouddha de carrés d'étoffes différentes. Il le dessina donc en posture de pèlerin, avec un bâton, drapé dans un habit noir, rouge et jaune d'or dont le haut, noir, était orné d'une étoffe blanche avec des petites taches noires et dont le bas était composé de carrés noirs et rouges, puis il rappela les couleurs de l'arbre en dessina deux bandes, l'une bleue et l'autre jaune en bas de l'habit ; ses doigts, qui un instant plus tôt
 couraient et survolaient le papier, se calmèrent progressivement.

  Enfin, le paysage. Odilon décida de dessiner un sentier derrière la scène et puis ce serait tout.
Puis le ciel. Pour montrer que cette scène était universelle, il fit un ciel qui n'était ni diurne, ni nocturne, un ciel d'un bleu profond au bas de l'horizon et bleu un peu plus clair, mais pas de beaucoup, derrière la cime de l'arbre.

  Il s'étira dans son siège, appela Camille. Et là, tandis qu'il l'embrassait sur la joue, il sentit le bonheur l'illuminer de plus belle et chasser les ombres du passé.

 

346.       Millet, L'Angelus ORSAY13


Chaque jour à la même heure, il se promenait avec un ami d'enfance dans la campagne et chaque jour il passait par le bout du pré de monsieur Jean. Il adorait se promener dans la nature normande et plus particulièrement à l'heure du coucher de soleil, il raffolait des magnifiques couleurs allant du jaune au rose en passant par un somptueux bleu ; il admirait les paysages de son Cotentin natal.
 Jean-François Millet aimait représenter cette région et la vie des paysans, leurs occupations  quotidiennes. Ce jour-là, il était parti de chez lui un peu plus tard et cela lui donnait l’occasion d’assister à un superbe coucher de soleil ; le ciel était d’une luminosité étonnante, malgré l’heure tardive : toute une palette de couleurs splendides, du jaune au brun, avec des petites touches d’orangé. Les champs s’étendaient à perte de vue, on apercevait à l’horizon l’église du village voisin, d’où lui parvint bientôt un bruit de cloches sonnant l’Angélus. Deux paysans cessèrent leur travail pour se mettre à prier, c’est alors qu’il les reconnut : c’étaient monsieur et madame Lepetit. L’homme avait planté en terre sa fourche et avait retiré son chapeau, la femme avait posé son panier.
Jean–François Millet avait connu ces gens dans son enfance et il savait qu’ils venaient d’apprendre le départ de leur fils ; il les quittait pour se marier avec une jeune fille d’une riche famille de Cherbourg. Il éprouvait de la pitié pour eux et fut touché par le désarroi de ce couple et par leur recueillement. Ils espéraient que grâce à leurs prières, leur fils ne se marierait pas, ou tout du moins qu’il reviendrait habiter au village. Millet ne put s’empêcher d’être captivé par la peine et la douleur que dégageait cette dramatique scène normande. Il était lui-même fils de paysans et il avait également quitté son village à dix-huit ans pour entrer aux Beaux-arts de Paris, au grand désespoir de ses parents.
C’est pour cette raison que Millet décida, ce soir-là, de représenter ce couple de paysans priant pour l’Angélus.

 

347.       Van Gogh, La Sieste ORSAY 23



Je commence à écrire un journal intime, car je suis malade, j’ai des hallucinations et je suis insomniaque. Dans ce petit journal, je vais vous détailler toutes mes journées jusqu'à ma guérison ou ma mort.
6 octobre 1890
Bonjour,
Nouvelle résolution : je vais arrêter de me laisser aller, car mon petit frère, qui se nomme Théo, et que j’aime énormément, compte sur moi pour que je me mette à dessiner sur un thème différent pour ne plus être malade, car il dit que c’est à cause de mon comportement que je ne me sens pas bien. Alors le programme d’aujourd’hui consiste à commencer une nouvelle peinture, mais le problème c’est que je n’ai plus d’inspiration et je ne sais pas sur quel sujet je vais travailler. Je vais donc, passer l’après-midi dans la nature et voir ce qui m’intéresse.
Voilà, je reviens de ma petite sortie dans ce monde extérieur et je viens de trouver sur quel thème travailler. Ce sera celui du comportement des fermiers pendant leurs journées de travail, les conditions de travail de ceux-ci… Cette peinture pourra être observée par toutes les tranches d’âges, car elle sera à la fois simple et complexe, elle sera un travail de reconnaissance pour chaque personne qui la regarde. Mais je ne commencerai pas cette peinture de suite, car je dois voir dans quel cadre  la représenter.

7 octobre 1890
Bonjour,
pour ma nouvelle peinture, j’ai bien réfléchi, et je vais représenter des fermiers qui se reposent dans de la paille, dehors, sous le soleil d’été.
Mon œuvre s’intitulera " La Sieste ". Mais, je vais prendre un peu de recul pour ne pas la rater car, j’ai un ami, Gachet, qui va venir me reprendre en main et m’aidera peut-être à me sentir mieux et seulement après, je pourrai commencer la toile.

15 octobre 1890
Bonjour,
je ne vous écris que maintenant, car j’ai dû repousser mon journal à cause du travail que j’ai eu avec l’ami dont je vous ai parlé l’autre jour. Nous avons décidé que nous commencerons l’œuvre dès demain. Sinon, pendant cette longue semaine passée avec lui, nous nous sommes bien amusés, nous avons fait plus ample connaissance, et maintenant, je sais que je peux lui accorder ma confiance, car il me comprend. Aujourd’hui, il m’a emmené dans un endroit- isolé de tout, un asile qui se situe à Saint-Rémy-de-Provence. Gachet m’a dit que c’était pour mon bien et que je serai tranquille ici pour peindre.


16 Octobre 1890
Bonsoir,
j’écris de ma chambre, à l’abri du bruit et dans le lieu idéal pour me concentrer. C’est calme, tranquille, paisible… Enfin, l’endroit parfait pour peindre la plus belle des toiles. Me voilà à présent devant une feuille de papier, car je ne ferais pas cette œuvre sans l’avoir longuement préparée a l’avance.
J’ai commencé le dessin préparatoire, au crayon à papier, l’avant du tableau qui représente deux fermiers allongés sur une grosse meule de foin en train de dormir pendant un dur après-midi de travail. Je les ai dessinés avec de vieux vêtements tout déchirés et tout sales, leurs outils posés à coté d’eux. C’est tout ce que j’ai fait aujourd’hui, car mon ami a insisté pour que j’arrête afin de ne pas m’user les yeux dès le premier jour.
Cependant, nous nous sommes promenés dans la nature et nous avons vu beaucoup de fermes auxquelles j’ai pris des idées pour ma peinture. Le soir venu, je me suis mis à écrire une lettre à mon cher petit frère et à ma famille où je raconte ce que je fais, où je suis... je leur ai demandé s’ils se portaient bien.

17 octobre 1890
J’ai envoyé ma lettre à mon frère en espérant qu’il la reçoive bien. Sinon, j’ai continué et terminé le brouillon de ma peinture que je trouve particulièrement bien réussi. J’ai donc fait un second plan où se trouve un deuxième tas de foin avec, à côté, une charrue en bois. L’âne, qui est en train de manger de la paille, est accroché à celle-ci. Et puis, comme c’est l’été, j’ai représenté un ciel sans un seul nuage. Demain je passerai enfin au vrai travail d’artiste, celui qui donnera vie à mon tableau : la peinture.

20 octobre 1890
Aujourd’hui est un jour particulier car je viens de finir ma toile. Je l’ai peinte dans un ton plutôt chaud qui est dû au jaune mais les fermiers que j’ai représentés, peints par rapport au modèle de Millet, sont en bleu ainsi que le ciel. J’ai utilisé une technique que j’ai apprise pendant mon séjour en France de 1886 à 1888 qui est celle de l’impressionnisme. Ceci consiste à faire des traits souples qui font vibrer la peinture pour faire un effet de vent et de plein air qui a plutôt bien réussi. J’ai appelé mon ami, pour lui annoncer la bonne nouvelle, et il m’a répondu que je pouvais quitter l’asile, car mon séjour était terminé.
Je  suis donc sorti de là, je suis rentré chez moi, allé voir mon petit frère et mon neveu. Quoi qu’il en soit, maintenant, vous savez comment j’ai dessiné l’une de mes plus belles œuvres d’art !

 

348.       Degas, La Famille Bellelli ORSAY17


Degas retrouva sa ville, sa rue, son atelier après trois ans d’absence. Tout était là, rien n’avait bougé. Il s’assit, fatigué par ce long voyage qui le ramenait d’Italie. Alors, dans le calme qui régnait à l’intérieur de la pièce, il repensa aux moments passés là-bas, de l’autre côté des Alpes, à cette famille avec laquelle il avait vécu de longues années…
Sa tante lui manquait déjà. Il l’aimait tant. Elle était si gentille, si attentive, si aimante. Mais au fond d’elle se cachait une grande tristesse. Elle était enceinte et ce n’était pas une source de réjouissement. Elle n'aimait plus son mari, un homme irascible et ne s’occupant jamais de sa famille. Cependant, elle ne pouvait pas se résoudre à quitter le domicile conjugal. Que diraient les gens ? Que penseraient-ils ? Une femme qui abandonne son mari, cela est inconcevable. Et puis il y avait ses deux filles, Giovanna et Giulia. Elles étaient comme le jour et la nuit. La première était calme, sereine. Elle pouvait rester des heures assise sur une chaise sans bouger. Sa sœur, au contraire, était agitée, turbulente, en mouvement perpétuel. C’était une enfant très vive, très éveillée. Edgar les revoyait comme s’ils avaient été présents dans cet atelier, devant ses yeux. Il se souvint soudain de ce jour, ce jour horrible où son oncle entra dans une colère terrible. Le soleil ét
 ait apparu depuis plusieurs heures ; une légère brise se leva. La porte de la pièce au fond de ce long couloir sombre était fermée et pourtant la voix lui parvenait ainsi que les petits sanglots qui paraissaient comme étouffés. La voix était celle de son oncle et les sanglots ceux de sa tante. Cette dernière venait d’annoncer à son mari l’attente d’un troisième enfant. Il était entré dans une rage terrible. Cette nouvelle ne lui plaisait en rien. Il accusa sa femme de l’avoir fait exprès et la gifla. Il se passa quelques secondes durant lesquelles s’était installé un silence pesant. Puis la porte du bureau s’ouvrit et sa tante en sortit. Sa joue gauche était rouge et des larmes ruisselaient sur son visage. Lorsqu’elle vit son neveu, elle lui adressa un léger sourire puis se réfugia dans sa chambre. Ses deux filles la suivirent et allèrent la consoler. Cette journée fut la plus effroyable qu’Edgar dut vivre en Italie.

Après y avoir longuement repensé, il se leva, attrapa une toile blanche laissée par terre à son départ et la posa sur son chevalet. Il la dépoussiéra et alla chercher ses outils soigneusement rangés. Ses pinceaux, ses couleurs, sa palette, tout semblait intact. Alors, peu à peu, il posa sur sa toile sa tante bien aimée Laura, en robe noire, portant le deuil de son père, le regard perdu et l’air mélancolique, ses deux cousines si différentes l’une de l’autre, la plus grande le regardant et la seconde assise sur le coin de la chaise pressée de partir et son oncle au visage si dur ayant l’air relativement éloigné. Et il rassembla cette famille dans le bureau, pièce sombre et mélancolique avec un décor discret et raffiné où la lumière arrivait d’une fenêtre à droite éclairant Laura et ses deux filles et laissant dans l’ombre le baron Bellelli, cette pièce si lointaine où s’étaient joués tant de drames sous le regard de son grand-père dont le portrait était accroché au mur et que
 Laura aimait tant.

349.       Courbet, L'Atelier du peintre ORSAY4


Ce matin, je me lève avec une seule envie : attraper mon matériel et créer. Alors je descends dans la rue avec mon carnet de croquis dans ma poche et je me promène lentement dans Paris durant quelques heures. Le ciel bleu et gris qui annonce une délicieuse journée de cette année 1855 éclaire faiblement les visages que je croise. Le vent est calme et frais. Je m’arrête de temps à autre pour noter et dessiner quelques traits et corps d’inconnus ou simplement d’amis que je rencontre. Cela va me servir dans une prochaine peinture. L’heure étant bien avancée dans la journée, je déjeune et reprends la route de mon atelier.
Je rentre dans la maison, fermant la porte de bois vernis et déposant les clés de fer sur le vieux meuble en pin. Je prépare alors mon chevalet fétiche et une toile d’un blanc jauni. Je prends un tabouret et m’attarde quelques minutes devenues longues. Le soleil illumine ma toile. Je retiens mon souffle, laissant l’inspiration monter dans mon être. Je ne sais guère comment commencer, une scène ne m’a pas marqué ou un paysage n’a pas retenu mon attention pour les réaliser. Parfois j’essaye de lire en une personne pour que le tableau que je lui dédie lui plaise et qu’elle s’y reconnaisse. Ces longues minutes ne finissant plus, je la regarde et l’admire comme un fidèle. Elle est si glorieuse : trois mètres soixante sur six mètres.
Soudain un frisson me parcoure l’échine et une lueur emplit mon cœur, l’envie du matin refait surface et va, comme exploser, si je ne l’extériorise pas. J’attrape donc un pinceau propre mais qui a déjà servi. Les poils sont fins et longs, aussi ébouriffés que l’épi dans mes cheveux noirs, et durcis par l’eau qui les a séchés. Je le trempe dans du jaune puis du noir et débute avec cette sensation. J’hésite pourtant, mon long pinceau s’approchant et se reculant de ma toile a plusieurs reprises. Je ne sais par où commencer, je n’ai pas d’idée précise, juste et toujours ce "je ne sais quoi " qui ne m’est plus inconnu et qui me devient même familier. Cette toile ne doit pas être imprécise mais ordonnée, structurée, belle, merveilleuse, parfaite.
Cette fois c’est mon cœur qui peint, c’est lui que ma peinture attend. Il est le pinceau, l’eau, la couleur, le support, le peintre, la vie du tableau. Mon cœur n’est qu’un organe, de même pour mon âme, il n’existe pas, et pourtant toutes ces pensées, ces rêves, ces émotions, mais d’où viennent-elles ?
Moi, Gustave Courbet, je mélange telle la peinture, toutes ces choses dans ce qui existe. Je ressens la haine, l’admiration, l’amour et l’amitié, l’antipathie et la sympathie, le dégoût et l’amertume et d’autres perceptions que je ne saurais nommer. Je veux sur cette toile peindre ce que mon cœur et mon âme me dictent. Mes rêves comme mes cauchemars prennent vie dans mon atelier.  Désormais, rien de distinct, ne prendra forme ici.
C’est cela l’inspiration du peintre, je l’ai enfin, je dois peindre mon envie. Alors je vais commencer par Gustave, par moi. Je me dessine lentement, au centre, un coup de pinceau  pour la silhouette, de petits tapotements pour les habits, je me dessine en train de peindre avec désinvolture. Car c’est cela ma vraie nature, mon don. Un enfant ébahi et un modèle nu qui ont laissé place à cette œuvre m’entourent et me regardent. Ces derniers représentent mon mensonge. Je suis seul devant ce tableau. Et j’y serai éternellement seul. Des animaux se précisent.
Je portraiture les actionnaires, les travailleurs, les amateurs de l’art, à droite. Puis je reflète mon amour, mon amitié, tout ce que j’aime, ce qui me tient à cœur à gauche je peins mes amis Baudelaire, Proudhon, également Champfleury qui prennent leur véritable vie, sous mes coups de pinceau, inspirées par mon admiration. Je suis au milieu, et mon inconscient trace un tableau devant moi, l’ouverture du tableau, ce ciel qui est la lumière de mon huile. Et ce paradis gravé en moi se grave dans le tableau, mes racines sont en moi et en cette peinture. Je crée une œuvre qui ressemble étrangement à ma Franche Comté, mon pays natal. Et ce paysage est sur le mur, le mur de mon enfance, mes fenêtres.
Les yeux me piquent mais je peins encore et encore, et je dessine le visage d’un homme puis d’une femme. Après un homme et une femme. Ils prennent l’apparence de la pauvreté, la richesse, la misère. Je dessine un juif, et ne cache pas mon sentiment de haine. Ensuite, un mannequin crucifié, qui comble l’espace de l’obscurité. Il matérialise la déchéance de l’art académique. Je représente à ma manière, les exploités, les exploiteurs, l’obscurité  tout ce qui va vers la mort. Et elle, je la trace aussi, elle ne se voit pas, elle ne se montre pas, elle se suggère, elle se devine. C’est la Mort. Une Irlandaise que j’ai vu ce matin-là et dont le visage me réapparaît est au pied de mon cœur, au pied du tableau. Un Chinois déguisé en pitre, sûrement mon humour, et un curé prennent place. Je sépare la société, je sépare mes désirs, la réalité. J’y mets de la couleur.
Je peins dans mon atelier l’influence. Je représente la vie, et la mort et toutes ces émotions qui les relient, tous les événements qui la suivent, qui la font avancer et reculer. Et pour la première fois, mes yeux vibrent. Je peins ce que je vois, ce que je ressens. Un arôme commence à se dégager de l’huile, celle de mon idéal, l’art, lui-même.

350.       La jeune orpheline d’Eugène Delacroix Louvre (4)

 

La jeune orpheline d’Eugène Delacroix m’a touchée dès le premier regard, une pureté presque indéfinissable.
Je ne parviens pas à trouver les mots, les phrases, les tournures…tout cela m’échappe face à elle. Je me sens désarmée devant un visage si expressif, pareil à un esclave devant la puissance de son maître.
Mais pourquoi me marque-t-elle ainsi ? Serait-ce son air enfantin, innocent, paisible et pourtant marqué par l’abandon ?  Ou bien les traits fins, délicats, parfaits de son visage ? Tellement de questions se bousculent aux portes que sont mes lèvres.
Orpheline…qui oserait la laisser seule ? Peut-être n’a-t-elle pas eu le choix…Elle se trouve dans un cimetière, cette triste beauté aurait-elle perdu ces parents ? C’est à considérer. A quoi pouvait bien penser Eugène Delacroix quand il l’a peinte seule sur cette toile ? Il a évidemment voulu montrer le désespoir de cette jeune fille qui se demande pourquoi on l’a laissée seule ! C’est du romantisme, un besoin de montrer l’ aspect concret de la nature humaine. Comment imaginer que l’on puisse mettre sur une simple toile autant de diversité de sentiments ? Un mot me vient à l’esprit : impensable ! Et pourtant…
A la pureté s’ajoute de l’insolence. Infime mais visible. Elle ne le fait sûrement pas exprès mais la manche de son corsage descendant délicatement sur  son épaule l’exprime. Une délicate insolence, voilà le mot exact !
C’est une vénus. Sa beauté n’a d’égal que sa pureté mêlée de souffrance. Qu’est-elle donc ? Une reine, un ange, une divinité ?
Malgré tout ces mots écrits au fil de la plume, ma Vénus orpheline reste discrète, inconnue : elle renferme le secret de sa présence, de sa solitude, de sa vie….

351.       CHARLES BAUDELAIRE AU FAUTEUIL - 1855 ORSAY1


La neige tombait doucement en ce matin de l'hiver 1855, où j'accompagnais mon fidèle ami, depuis presque quinze ans, dans un café littéraire, pour faire connaître ses nouvelles œuvres. Je veux parler du poète Charles Baudelaire, que j'admirais depuis ses premiers écrits jusqu'à ses traductions d'Edgar Poe. Il est vrai que je voue une grande admiration pour cet écrivain moderne. On se connaissait depuis si longtemps !
Nous arrivions enfin au café. Il y a beaucoup de monde aujourd'hui, mais les séances au café ne sont plus ce qu'elles étaient... Ce ne sont plus des littéraires, de vrais critiques d'art, qui viennent écouter les écrivains ou divers philosophes, mais plutôt des opportunistes, des intéressés d'un jour, c'est fort dommage d'ailleurs. Charles Baudelaire s'installait comme à son habitude dans un beau fauteuil de style impérial, et attendait que ses auditeurs viennent l'écouter. Moi, Félix Nadar, je m'asseyais à ses côtés, comme toujours, mais sans me faire remarquer. Baudelaire restait impassible, le temps qu'il puisse enfin parler avec ces hommes et ces femmes.
Comme toujours, il parlait d'une voix ferme, mais douce, comme s'il s'adressait à ses enfants. Bien sûr, il critiquait certaines œuvres, que ce soit une peinture ou un livre, mais toujours d'une façon réfléchie, n'essayant pas de convaincre son auditoire que l'œuvre est mauvaise, ou splendide. Il exprimait ce qu'il pensait, en justifiant ses dires, puis il écoutait les diverses remarques. Voilà comment se passait une séance dans un salon avec Baudelaire. Il me semble qu'il était considéré dans ses propos ; il dénonçait, sans jamais juger, il approuvait, sans pour autant donner raison, et moi, j'avalais ses paroles comme un nouveau-né avale le lait maternel. Enfin, la séance était terminée, et nous pouvions nous reposer dans un salon de thé pas très loin de là, où nous avions l'habitude d'aller après le salon.
Pendant le trajet, Baudelaire et moi entamions une grande discussion sur l'évolution de l'art, très instructive pour moi, car je souhaitais lui parler de ma passion, dont je ne lui avais jusqu'alors jamais parlé, la photographie. Nous étions arrivés au "Petit Paris", sorte de petit cabaret très accueillant. Nous nous installions tranquillement, puis nous commandions une collation. Je ne faisais plus attention au sujet de la conversation, mais je songeais à la meilleure façon d'aborder le sujet de la photographie, que je considérais comme un art novateur. Remarquant que mon regard restait fixé, Baudelaire me tirait de ma rêverie :
- Félix, tu m'écoutes ? À quoi songes-tu ? Tu as l'air d'être absorbé dans tes pensées, parle, je t'écoute ; je prends toujours en compte tes considérations.
- Oui, excuse-moi, mais je songeais à un sujet dont tu n'avais jamais  parlé, et j'en ai fait une véritable passion.
- Vraiment ? De quel art parles-tu ?
- Ce ne sont que les balbutiements d'un art qui fige le temps, la photographie, en as-tu déjà entendu parlé ?
- Il me semble que oui, de temps à autre dans quelques salons. Et c'est ta passion ? Depuis longtemps ?
- Oui ! Je travaille beaucoup sur le développement de nouvelles techniques de photographie. J'ai fait quelques essais avec d'autres écrivains, comme Théophile Gautier, ou simplement quelques objets, ou des paysages... Mais si tu es d'accord, je t'emmène chez moi, et je te montre mes travaux.
- Bien sûr ! J'ai hâte de découvrir ce que tu fais.
Nous sortâmes du cabaret, et je parlais de la photographie avec un tel enthousiasme, que Baudelaire aurait pu croire qu'il était aux côtés d'un enfant. Enfin, nous arrivâmes devant mon immeuble, nous montions à mon appartement. Ce n'était pas la première fois que Baudelaire venait chez moi, mais mon atelier consistait en une toute petite salle dans le fond de la pièce principale, qui servait aussi de rangement à mes appareils et prototypes en tous genres.
Baudelaire s'assit dans un des fauteuils de mon salon, puis je lui montrai mes différents portraits d'écrivains, mes appareils photographiques, et je lui expliquai à l'aide de croquis le principe de la photographie, en n'omettant pas de parler de son histoire. C'était la première fois que l'on inversait les rôles : je parlais, et Baudelaire écoutait.  Je voyais son regard ; un regard captivé, intéressé mais déconcerté... Il me dit qu'il connaissait quelques détails sur la photographie, mais il restait admiratif sur mon talent d'orateur. Ainsi, de fil en aiguille, je lui demandai son avis, sur l'idée de faire une exposition sur la technique et l'évolution de la photographie, lors d'un prochain salon, en y incorporant les portraits des écrivains. Baudelaire réfléchit à cette proposition, j'aurais aimé savoir ce à quoi il songeait, mais il était ailleurs, dans l'immensité de ses pensées... Je m'éclipsai un moment, pour lui montrer mon nouvel appareil photographique, dont j'avai
 s terminé la mise au point. Je l'installas devant Baudelaire, toujours dans ses pensées... J'avais déjà préparé des plaques d'albumine pour les photographies, mais je devais garder le flash de magnésium à la verticale... Pendant que je faisais le réglage, j'appuyai par mégarde sur le déclencheur du flash, provoquant une lumière blanche intense mais de courte durée, comme un éclair, ce qui tira Baudelaire de sa rêverie, un peu trop brusquement, il est vrai.
- Que s'est-il passé, sursauta-t-il
- Ne t'inquiète pas, tu as simplement été photographié, j'ai malencontreusement appuyé sur le bouton.
- Ce n'est rien ! En tout cas, ça surprend, je m'excuse, mais je pensais à ta proposition d'une exposition, c'est très bien, je suis de tout cœur avec toi, je t'aiderai si nécessaire
- Tu m'aides déjà beaucoup Baudelaire, mais, allons voir le résultat de la photographie, viens avec moi, je vais te montrer comment on doit développer des photographies.
Tous deux nous entrâmes dans la chambre noire. Je le mis en garde qu'il fallait être prudent, car le développement est une étape très délicate. Je sentais Baudelaire regarder mes moindre faits et gestes, et au bout d'une demi-heure, je sortis la photo du bain de solution d'agents révélateurs, afin de pouvoir sécher cette photographie. Nous étions impatients de voir le résultat, mais j'avais peur qu'elle soie ratée. Finalement, je montrai le résultat à Baudelaire, enchanté par le résultat net, fin, délicat de cette photographie non préparée.
Baudelaire me demanda si il était possible de reproduire cette photographie, pour que nous ayons chacun un souvenir de notre lien d'amitié. Je lui reproduisis la photographie, lorsque le négatif tomba à terre et se glissa sous un meuble très certainement, car je n'ai jamais retrouvé ce négatif. Heureusement, j'avais fini de sécher le second tirage. Mais, je n'avais aucune envie de présenter cette image dans mon exposition, elle était trop personnelle pour être parmi les autres.
Nous gardions précieusement, cette icône comme une relique, souvenir d'une amitié éternelle.

 

352.       « Le Rêve » d’Edouard Détaille ORSAY18


L’auteur, Edouard Détaille (1848-1912) est le peintre officiel des batailles. Il est engagé lors de la guerre de 1870. Il a le goût de la vie militaire, constituant le thème unique de son œuvre. Pour donner plus de rigueur à ses reconstitutions historiques, il accumule la documentation et utilise la photographie. Il sait aussi donner, comme dans « le Rêve » (1888), sa place à l’émotion et au fantastique. C’est une toile militaire patriotique représentant des soldats français endormis, rêvant à leur éclatante victoire, à l’image du passé.
Si on s’éloigne de la toile, notre première impression serait la contemplation d’un ciel très coloré avec énormément de nuages. On n’aperçoit pas immédiatement les soldats dans le ciel. L’impression est très différente lorsqu’on voit la toile réellement, mesurant 3mètres sur 4, plutôt qu’en photo dans un livre.
Au premier plan, il y a des soldats endormis sur la plaine, les couleurs sont très sombres. A l’horizon se lève un soleil couleur pastel. Il y a très peu de couleurs, la partie supérieure est composée d’un dégradé de roses. Les couleurs s’assombrissent de plus en plus jusqu'à la partie inférieure, où les couleurs sont très sombres, presque noires. Dans un tableau immense, le peintre détaille une scène réaliste et représente une aurore symbole d’espoir. Sur la partie supérieure, dans le ciel, un grand nombre de figures, de silhouettes nostalgiques avec des drapeaux triomphants racontent le rêve des soldats, rêve d’un pays qui pense toujours à la guerre de 1870. Les soldats, dans la partie inférieure du tableau, sont lourds leur sommeil, au premier regard on pourrait croire qu’ils sont morts, alors que dans le ciel, leur désir « se déploie ». Il y a opposition entre le ciel et les soldats. Le ciel semble en mouvement, très animé alors que les soldats sont représentés immobiles.
  Leur rêve représente la bataille qui, en réalité, n’a pas eu lieu.

 

353.       Série Palestine © Véronique Vercheval  V15

 

DES MOTS, RIEN QUE DES MOTS…
Une photographie, que certains appelleront communément une image, c’est d’abord une émotion. Charme d’un sourire ou larme d’un souvenir, fraîcheur d’un rire ou tristesse d’un soupir; ces clichés de toute une vie capturent des instants fugaces pour les immortaliser, comme on se lève aux aurores pour être les premiers à admirer les douces lueurs de l’aube.

Ici, une épreuve sur ton gris me souffle les couleurs de la vie. Cette vie qui paraît à l’un, obstinément banale, s’impose à l’autre, simplement fatale. Cette vie qui parfois sent planer la menace et dont il ne reste aucune trace, sinon la douleur et l’horreur. Cette vie que l’homme dilapide, égoïste et cupide. Aujourd’hui, je me pose la question, tout ceci a-t-il un sens ou somme-nous condamnés à la déchéance ?

Au premier plan, un enfant étend ses mains vers l’objectif. Malgré moi, je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire car il me semble entendre le tumulte de ce groupe de petits bambins. A droite, une main. Elle semble vouloir m’inviter. Elle m'inttrigue, me captive, me subjugue, me passionne… mais je reste là, contemplant ces êtres si jeunes, dont la candeur s’égare dans les méandres de la belligérance et qui se raccrochent au mince fil de l’espoir, dans une Palestine affaiblie par la pauvreté, détruite par la faim, ruinée par la guerre.

Sur la gauche, se dessine le visage d’une petite fille qui me sourit du regard. Ces yeux pleins de lucidité m’examinent et pénètrent mon subconscient. Les questions se succèdent alors sans qu’aucune réponse ne m’apaise.
Pourquoi se vouer une haine implacable quand on peut vivre en harmonie ?
L’homme est malheureusement irremplaçable, pourquoi lui voler sa vie ?

Si une jeune personne se questionne sur l'intérêt d’une telle haine, on lui expliquera insidieusement que ce sont les aléas de la vie, car il est trop affligeant de dire que l’homme est faible et malléable et que seul l’appât du gain l’entraîne toujours plus loin comme l’on fait avancer un ânon à l’aide d’une friandise.

Bien que tout cela soit plutôt négatif, la petite troupe reste gaie et pimpante comme pour lutter de son propre chef à grands renforts d’éclats de rires et d’effusions de joie. Il me vient une larme, non par faiblesse mais par émoi. Je me sentirais presque lâche et désemparée si tous ces sourires que je considère ne me murmuraient pas qu’il est toujours possible  d’agir. Il est un temps pour sangloter et un autre pour se relever. Désormais, je partagerai quotidiennement les rires de ces enfants, je m’efforcerai de sentir leur présence lorsqu’une épreuve s’imposera, car ils sont exemple de courage et de ténacité.

Je souhaite vivement qu’un jour, tous ces jeunes esprits à qui on a volé l’innocence, regagnent confiance en l’avenir, recouvrent leur envie de vivre et leur insouciance et je reste positive quant à la postérité de ce monde. Bien sûr, je n’agirai jamais qu’à petite échelle mais ne dit-on pas qu’une  multitude de gouttes d’eau forme les océans ?

 

354.       « Le Rêve » d’Edouard Détaille ORSAY18

 

C’était très animé comme réunion, tous les anciens combattants de la guerre contre la Prusse racontaient leur version de l’histoire. Edouard Detaille, ancien soldat, hésitait à s’y rendre mais un de ses amis le convaincu. Edouard fit donc le tour de la salle et des flots de souvenirs l’envahirent. Son moral baissait au fur et à mesure qu’il prenait conscience qu’il ne reverrait jamais certains de ses amis, tombés au champ d’honneur. Son esprit et ses yeux s’embuèrent au point qu’il ne reconnut pas un camarade lorsqu’il passa devant lui. Il sentit alors quelqu’un le serrer dans ses bras. Reconnaissant alors qui l’étreignait, avec tant de force, il ne put s’empêcher de pleurer et, même si cela était dur, tous deux évoquèrent le passé qu’ils essayaient d’oublier depuis leur retour à la vie civile. Et, au moment de se quitter, n’ayant pas même vu le temps passer et ayant encore trop de souvenirs à partager – cela les aiderait à exorciser leurs démons – ils se promirent de se revoir.
Une semaine plus tard, on frappa à la porte d’Edouard. Il fut ravi que son ami ait pu se libérer si tôt. Il l’invita à s’asseoir et à se mettre à l’aise et ils parlèrent de tout et de rien jusqu’à ce que leur discussion dérive, obligatoirement, sur la guerre, sur le moment où leurs bataillons avaient été séparés. Edouard raconta son histoire, il avait été envoyé en reconnaissance en territoire ennemi pour essayer de rassembler des informations afin de contrer l’offensive du  lendemain.
Ce fut alors au tour de son ami de raconter son histoire. Il parut se concentrer puis parla assez longuement de l’horrible défaite qu’ils avaient subit, lui et son bataillon. Il raconta les hurlements de ses compagnons pendant la bataille, des cris de rage, des cris de douleur et de tristesse. Puis il raconta une chose qui intéressa Edouard, qui était devenu peintre. Il lui dit que le soir de la défaite, il avait fait un rêve de victoire ;il avait rêvé que son bataillon, avec ses étendards flottants dans les airs, gagnait cette bataille. Il lui raconta ensuite que lorsqu’il s’était réveillé, l’aube arrivait, les nuages devenaient violets et une tache lumineuse se détachait sur l’horizon, le soleil se levait. Puis il s’était assis en regardant les nuages, il avait cru voir son rêve se matérialiser dans le ciel. En entendant ces mots, Edouard eut envie de savoir tout de ce matin-là.
C’est pourquoi son ami revint plusieurs fois lui parler de ses souvenirs, des détails, des couleurs, des odeurs….Bref, il voulait TOUT savoir.
Il commença à peindre. Il prit la plus grande toile qu’il put trouver dans son atelier. Il peignit pendant une bonne semaine mais quelque chose n’allait pas, certains points restaient flous. Il alla donc chercher son ami auquel il redemanda tous les détails du lieu, du chien couché au pied de son maître à la couleur du moindre petit nuage, chose que personne ne peut se rappeler exactement ! A sa façon, son ami aida donc Edouard à peindre cet immense tableau qui s’annonçait comme un défi pour l’artiste.
Lorsqu’il donna le coup de pinceau final, il recula et contempla longuement son œuvre. Etait-ce bien une page de l’histoire, de l’histoire de tout un peuple, de l’espoir de bon nombre de ses amis, du moins c’est ce qu’il avait essayé de peindre, une page de l’histoire qui resterait à jamais gravée dans les mémoires.
Il invita son ami à venir dans son atelier, une fois l’œuvre achevée. Il fut le premier spectateur. Edouard scruta le visage de son ami, attendant impatiemment une réaction, un mot. Celui-ci s’était rapproché de la toile et l’avait touchée, comme s’il avait voulu y entrer, comme si le tableau était une scène vivante. Edouard fut enfin soulagé quand celui qui l’avait tant inspiré le remercia de tout son cœur.

355.       Peinture d'Olive Dupont  oeil_bleu_noir

 

 On sortait à peine de l’hiver. La maison était vide et silencieuse. C’était sûrement parce qu’elle était vide qu’elle était silencieuse, d’ailleurs. Tout le monde, dans le quartier, était parti en vacances. Tout le monde à part lui. Dehors, le ciel reflétait la grisaille de la banlieue. Il pleuvait. Ces temps-ci, il pleuvait souvent. Il prenait son café à la table de la cuisine, comme d’habitude, sauf qu’aujourd’hui il avait mis deux sucres au lieu d’un. Derrière la fenêtre, les toits aux formes trop carrées des immeubles aux façades trop rectangulaires s’étendaient en un gigantesque échiquier dont les contours disparaissaient dans un brouillard épais. Il était une pièce au milieu des autres. Le problème, c’était qu’il n’avait aucun goût pour le combat. Encore moins aujourd’hui.
Il s’était levé avec, dans la bouche, une saveur amère. Ce matin, il ne se sentait pas la force d’être autre chose que triste. Il avait juste une envie de peindre un tableau sombre. Tout en noir même, si c’était possible. Tant qu’à faire. Il était monté s’asseoir dans la mansarde, sous la lucarne. L’ampoule nue au plafond avait grillé quelques jours plus tôt. Il étala la gouache épaisse sur la toile avec le plus gros pinceau qu’il put trouver. Il ne tenait pas à faire dans la dentelle. Des teintes plus claires persistaient. Dommage, s’il avait eu plus de noir, il les aurait bien fait se fondre dans la masse.
Entre les chansons à la mode et quelques crachotements, le poste de radio diffusait les dernières informations. Dans l’ensemble, c’était plutôt rouge. Il prit un autre pot de peinture sur sa gauche. Rouge, ça se mariait tellement bien avec le noir… Il laissa les couleurs se fondrent en lui et sur la toile. Broyer du noir, voir rouge. Il sentait ces deux sentiments au fond de lui-même. Au-dessus de lui, les nuages défilaient. Il griffonna sauvagement la toile de gris . Puis il s’allongea sur le dos, à même le sol, les mains croisées derrière la tête, et fixa le ciel.
Il perdit la notion du temps. Des mots se mélangeaient sous son crâne, sortaient par ses oreilles et dansaient en une ronde endiablée autour de lui. Il entendaient des voix scander en cœur : « Gris ! Triste, malheur ! Rouge. Sang, cris ! Noir. Cruauté, pas d’issue ! » Il avait une migraine terrible. Il faisait froid. Les nimbus filaient avec le vent, de plus en plus vite. Ses yeux n’en pouvaient plus de voir. Le poste débitait d’une voix monocorde des bilans toujours plus lourds. Ses tympans demandaient grâce. Et ce goût amer dans sa bouche …
Il ferma les paupières. Il priait. Pas Dieu, non pas Dieu. Il priait, il ne savait pas qui, mais il priait. Et quand il rouvrit les yeux, il vit que derrière les nuages, le ciel était bleu. A la radio, John Lennon chantait Imagine. Il se dit qu’après tout… Il prit un pinceau propre et rajouta l’azur à son tableau.
Il faut toujours un témoin à toute chose. Un homme seul est condamné à la folie. Il le savait. Alors il peignit un œil pour montrer à quelqu’un ce que lui-même avait vu. Et cet œil était blanc, la plus belle couleur qui soit. Celle du roi, celle de la colombe. Celle du règne de la paix.

356.       série all stage © Véronique Vercheval V5

 

Salomé impitoyable, Furie sinistre ! Tu danses, encore et toujours, tu danses ! Je te connais à la perfection, tant j’ai passé d’heures à te contempler béatement, j’ai parfois traversé toute l’ Europe pour pouvoir constater une fois de plus que toujours tu te mouvais en tes mille dimensions, que tu pouvais toujours veiller même lorsque je ne te voyais pas.
Chaque parcelle de ton corps a résonné en moi : mes sourcils se sont inquétés de tes mains sévères, j’ai souri de tes bras appliqués , ton épaule savoureuse m’a rempli d’allégresse, ton chignon délicat m’a flatté, je me suis efrayé de ton dos félin, tes jambes floues m’ont absorbé, j’ai frémi de tes fesses timides, tes seins modestes m’ont absorbé, j’ai frissonné de tes aisselles secrètes, tes jupes rieuses m’ont troublé, j’ai eu la gorge serrée de ta nuque voluptueuse, ta taille évocatrice m’a fait tituber.
Tout de suite, j’ai su que tu n’étais pas commune. Je suis ignorant de tout, sais-tu, je sais qu’une seule chose : tu es immortelle. Ton image peut être reproduite indéfiniment, de telle manière que les exemplaires usés seront remplacés par des neufs ; on le fera sûrement, car tu es suggestive.
Puisque tu es immortelle, accorde-moi une seule chose. Je n’ai jamais refusé la moindre danse avec toi, je t’ai laissé disposer de moi à ta guise, mais maintenant entends ma plainte. Je suis las. Tu m’as assez tiraillé, ton cavalier est à bout de souffle. Tant que Camille était encore, je me suis bien débattu contre ta jalousie, mais ensuite je ne t’ai pas échappé comme je l’espérais, tu m’as repris entièrement, et je t’ai laissé déchiqueter ce que Camille et moi avions érigé, mais maintenant achève ton jeu, de rafale repasse à brise, et berce-moi vers la mort, que tu me refuses depuis tant de temps. Je te demande une danse ; la dernière.
Aie cette bonté, jette-moi un dernier sort, ensorceleuse, abrège ma pesanteur ! Pitié ! Tu sais que je n’attends que ça, superbe ! tu te complais à me laisser languir devant le seul réconfort de ta cadence. Affranchis-moi ! Pédante ! Veux-tu me traîner dans le temps jusqu’à ce que tu aies trouvé plus grand fidèle ? Ou, au contraire, t’ai-je tant contrairé à une certaine époque que je doive faire pénitence ? Dans ce cas, ne l’ai-je pas faite assez longtemps ?
Cesse de bouger ! Ce n’est pas ainsi qu’on prépare la dernière danse de quelqu’un, à condition que tu me l’accordes. Je te vois faire des rondes autour de mon esprit, pourquoi me tourmenter de la sorte ? Tu prends ton élan, malicieusement, et puis te lances sur ta jambe droite pour t’enrouler autour de ce qui saigne en moi. Camille, dans notre lit de mort, ferme les paupières à jamais, elle m’a dit que notre vie a été digne de celle des grand héros. Je me sens l’aimer plus que la veille, probablement plus que le lendemain aussi, car c’était l’apogée de notre amour. Elle est morte en héroïne, et moi, j’erre, j’attends de pouvoir périr misérablement, en retard, mal, seul, creux. Le lit blanc voit la plus grande émotion qu’il ait jamais vue, malgré les ébats et les tendresses passionnés de quinze années d’amour immodéré passés sous ses yeux.  Pas de sanglots, peut-être des larmes oubliées.
Je voudrais oublier cette utopie que tu as fait échouer. Mais je revois tout passer la ronde des événements, comme une bourrasque. Le dernier mois, Camille était devenue blême, souffrait silencieusement. Son corps malade était le plus beau signe d’épanouissement de notre amour. Tout était grandiose. Elle resplendissait dans sa faiblesse. Je l’aidais, espérant partager définitivement avec elle mon surplus d’énergie dans ces quelques dernières semaines, mais c’était sans compter ta malice. Tu as retenu mon corps que Camille aurait dû engloutir. Chaque matin, elle était plus pâle, nous nous en réjouissions, c’était bientôt la fin, bientôt nous serions sûrs que notre amour ne déclinerait jamais. Nous devions mourir, sa mort serait notre suicide, mais elle fut simplement la mort de notre amour, que je pus encore constater, avec le peu de conscience qu’il me restait, car tu m’as repris en ton sein suffocant.
Rafale destructrice, achève ton œuvre, précipite ce carnage in supportable! Mes souvenirs se mêlent, s’égarent même, je le vois. Je n’en peux plus de te voir brasser ma vie dans tes jupes et de la piétiner de tes jolis petons dans des danses macabres dont je ne vois pas la fin.


- Tu retrouves ton amie, Pierrot….
- Oui, on peut dire que je l’ai négligée, un peu à cause de toi.
- Elle te renie maintenant, tu le vois bien, elle ne te regarde même plus !
- En tous cas, Camille, elle n’a pas changé d’avis : elle ne parle pas en ta présence, désolé…

Il y a longtemps que nous ne nous sommes plus vus. J’avoue que j’ai même failli t’oublier.
Nous avons enfin réussi à repousser toutes les comédies dont tout le monde aurait pu croire que notre amour y aurait, sinon succombé, été rudement oxydé. Je suis l’homme le plus heureux au monde. Tu ne me crois pas.
« Cancer de la matrice », « kystes malins dans les ovaires » : en voilà une sacré bouffonnerie ! Les médecins étaient navrés, nous émerveillés ; nous avons donc enfin cessé de nous préoccuper de savoir si, vieux, notre amour ne se fanerait pas, puisque jamais nous ne serons vieux. Nous refusons en effet tous les traitements que nous proposent les médecins, perplexes. Ils disent que ce sont les vains traitements faits autrefois à Camille pour tenter d’avoir des enfants qui lui ont provoqué ce mal, et s’entêtent à vouloir l’en soigner. Ils demanderaient à la retenir jour et nuit ; irions-nous manquer cette occasion unique de nous offrir une belle fin digne de notre amour ? Ne nous revient-il pas de choisir notre mort ? Bien sûr, elle est seule à être malade, mais je mourrai par suite de sa disparition, j’en suis certain. Mon corps ne résistera pas à sa disparition. Nous pouvons ainsi demeurer confiants en l’avenir.
Nous avons tous deux cessé de travailler, sous prétexte de sa maladie, et nous nous émerveillons à chaque aurore d’avoir encore une journée de plus pour être heureux. Le bonheur de la veille nous avait déjà comblé plus qu’il ne le faut en une vie entière, mais puisqu’on nous l’offre chaque jour à nouveau, nous le prenons. A l’aube, je regarde Camille, et je vois sur son visage une nouvelle surprise inespérée. Nous sommes alors certains d’avoir encore toute une journée, et toute une nuit si nous le désirons, pour nous aimer, comme des enfants, des amants ou des vieux.
L’affligeant s’est toujours transformé en bonheur indicible, chez nous, c’est sans aucun doute là notre grande réussite.
C’est lorsqu’on nous a annoncé que jamais un enfant ne pourrait surgir de notre union, que notre passion s’est vraiment épanouie. En réalité, un enfant se serait toujours placé au milieu de nos étreintes, il aurait été un tiers, une angoisse, un souci, un obstacle, une obligation, une sagesse, et nous n’avions besoin de rien de tout ça. C’est à ce moment que la valse a vraiment pris. J’ai pris sa main, elle la mienne, et c’est parti, sans guère se préoccuper de ce qu’il y avait avant sur la piste de danse improvisée, ni de ceux qui s’étaient autrefois soumis à la pesanteur avec nous, avant que nous ne nous libérions du monde et nous commencions à nous absorber dans notre musette éthérée. C’est toi qui la guides, je le sens, mais c’est la nôtre !
Nous avons cessé d’avoir la notion du temps. Je ne pourrais dire si un an ou quinze se sont écoulés depuis que cela a commencé, tant il est vrai que bien des saisons sont passées en quelques instants, du moment que nos mains pouvaient se toucher, et que quelques heures solitaires ont paru comme un tournant interminable. Nous n’avons cure que de valser avec fougue. Le théâtre, les courses, le cinéma, les livres, le balcon, les films, le fauteuil, le repas, la douche, le petit-déjeuner, le jardin, le lit, tout cela n’est pour nous qu’un leste allegretto passionné, de jour comme de nuit. Je ne sais pas si un jour je reviendrai te voir, nous verrons bien si j’éprouve encore l’envie de venir te voir avant ma mort prochaine.

- C’est donc elle, ma rivale ?
- Ne te moque pas. Ne l’aimes-tu pas ? Elle est joliment mystérieuse, non ?
- Tu as raison, Pierre, c’en est même effrayant.
- Tu nous laisses ? A tout de suite !

Je te présente Camille. Nous nous sommes mariés il y a moins d’un an, mais tu étais trop loin pour que je puisse te la montrer plus tôt. De toute manière, c’est avec elle que j’aurais bâti ma vie, à cause de toi d’ailleurs.
Comme toi, elle est danseuse. Comme toi, elle est svelte, mystérieusement humble, grave, agilement raide, terrible, sublime ; inoubliable. Dès lors, comment ne pas l’aimer ?
Je l’avais attendue, cherchée chaque jour de ma vie depuis la première fois que je t’ai rencontrée, lorsque je n’avais encore qu’une dizaine d’années, puis, par hasard, je l’ai trouvée. Je l’aimais déjà, elle non, bien entendu, mais ce ne fut qu’une question de patience.
Je t’avouerai que ma première nuit avec elle fut une grande déception. Bien entendu, au lit elle ne garde pas le même charme de la danseuse sur scène, et ce fut pour moi terrible, au début. J’espérais que ce moment serait l’apogée de l’enchantement, et je fus dépité de ne trouver qu’une fabuleuse jouissance. Ce ne pouvait être autrement, car j’aimais Camille pour son air surhumain qu’elle revêtait avec ses robes.
J’ai donc cherché à comprendre qui elle était, nue. Il m’a fallu l’observer à tous moments, repérer le moment où elle mettait son masque pour jouer son rôle. L’orgueil de la voir ne jamais oublier de l’enlever pour moi, une fois seuls, m’attendrit, et je me suis mis à aimer également son autre elle.
Détrompe-toi : je t’aime encore à travers elle lorsque je vais voir ses représentations, fréquemment. Parfois même, je lui reproche une attitude de scène qui s’éloigne de celle qui te ressemble tant. Elle demande toujours à pouvoir vêtir du noir, parce qu’elle sait que j’aime ça, que je lui dis que le noir la détache des autres danseurs.
Je souhaite que tu ne te laisses pas aller à la jalousie, que tu ne rompes pas notre tranquillité ; tu n’aurais pas dû espérer m’avoir comme chevalier jusqu’au bout !

- Voilà un sage petit garçon ! Prends garde à ce que nous allons bientôt y aller, mon Pierrot d’amour, mais tu peux encore rester un peu.
- Ca va, maman.

Tu n’es pas un peu trop grande pour faire des farandoles ? En plus, toute seule… Tes amis doivent se moquer de toi ! Tu n’as peut-être pas d’amis, et c’est pour ça que tu sautilles toute seule. Tu caches ton visage ; je ne peux pas voir si tu en es triste ou pas. C’est dommage que tu sois une fille, parce que c’est plus difficile d’être amis quand on n’est pas pareil.
Ce n’est pas vrai, ce que dit maman : ce n’est pas bête de parler à une photo. Une photo, ce n’est pas la même chose qu’une peinture : on peut être sûr de la photo qu’elle représente quelqu’un qui existe vraiment. Ou qui a vraiment existé. Donc, c’est comme si je parlais à une vraie personne.
As-tu un amoureux? Moi, j’ai une amoureuse, mais je ne lui ai fait qu’un bisou sur la joue. Je n’ose pas faire plus. Tu as déjà embrassé un garçon sur la bouche ? Je me demande ce que ça fait, si ce n’est pas un peu dégoûtant. Mais pourquoi tout le monde veut le faire, alors ? Peut-être parce qu’ils n’ont encore jamais essayé.
Moi, je crois que tu t’en moques, des garçons. Tu as raison, ils sont tous bêtes, je les connais, moi.
Pourtant, moi, je te trouve belle. Je peux quand même voir la forme de ton nez et un peu ton visage. Tu te bouges joliment, étrangement, mais j’aime bien ça, je ne sais pas pourquoi. J’ai l’impression que tu pourrais faire n’importe quel mouvement avec ton corps, qu’il pourrait dessiner une vague, un cygne, un nuage, un ballon, un palmier, un serpent, une rose, de la neige ou du vent. Oh ! oui ! Si tu étais du vent, tes jupes seraient encore plus enflées, car tu serais un tourbillon. Tu ferais tourner tes bras comme un moulin renversé. Un pied chercherait fébrilement l’autre, qui se retournerait aussitôt, pour te faire tourner, de plus en plus vite, sans arrêt, sans laisser personne voir tes yeux de face, ni leur couleur.
C’est vraiment ça. Tu as l’air de foncer dans quelque chose, quelqu’un, quelque part, que tu es en train de prendre ton élan pour te déchaîner et faire mal à quelqu’un avec la force de ta main droite tendue, crispée. C’est pour ça que tu rentres la tête. Les méchants n’aiment pas qu’on les voie. Tu ferais du mal à quelqu’un, toi ?
- Pierre ! Viens donc, nous y allons pour de bon.
- Oui, j’arrive.

 

357.       Giovanni Bellini Le Calvaire Italie(10)

 

Le Calvaire est une peinture italienne sur le thème religieux réalisée en Toscane et en Italie du Nord au XVème siècle, approximativement entre1465 et 1470 par Giovanni Bellini(1430-1516). Cette représentation du Calvaire postérieure à celle du Museo Correr de Venise(vers 1465), laisse apparaître l’influence d’Andrea Mantegna, devenu le beau-frère de Giovanni et Gentile Bellini en 1453. C’est une peinture à l’huile sur bois de dimensions 63cm x 71cm. C’est un tableau terni par la souffrance: rien qu’en le regardant, on peut imaginer la douleur éprouvé parle personnage central qui est Jésus crucifié. Celui-ci porte la couronne d’épines déposée par les soldats avant la marche vers le Mont Golgotha. Les yeux fermés et la bouche entrouverte montrent que son esprit quitté son corps et sa tête est donc auréolée. L’ensemble de son corps fut réalisé à l’aide de couleurs ternes, ce qui accentue notre vision horrible de regarder le corps d’un « homme » sans vie dépérissant sur la croix. A la droite du Christ, Marie, la mère de Jésus, apparaît comme une femme détruite par le chagrin. Cette réaction  paraît normale car la mort d’un enfant est, nous pensons, une des choses des plus douloureuses qu’une mère puisse vivre et de plus, Marie a vu souffrir son fils mais elle ne pouvait rien faire. Celle-ci est vêtue d’un manteau sombre, qui, normalement, représente la mort sous lequel on distingue une robe rouge, universellement considérée comme le symbole fondamentale de la vie: elle s’oppose à la condition de son fils. Sa main tendue semble implorer le Dieu tout puissant. A la gauche du Christ, Jean, l’ami le plus cher de Jésus, a un visage désespéré, plein de tristesse: perdre un ou une ami(e) est une épreuve difficile à supporter… La tunique de Jean est rouge ce qui symbolise la même chose que la robe de Marie. Le paysage en arrière plan adouci toutes les douleurs évoquées.

 

358.       photo Véronique VERCHEVAL ; V11

 

" Mon premier reportage dans le magasine Voyelles...mon tout premier reportage en tant que professionnelle. Il fallait que cet article surprenne, défendre une cause et que je sois concernée personnellement.
J'avais eu alors l'idée de reconstruire un décor à partir d'une vieille photo de ma mère. Dans un carton au fond d'un ancien placard, que plus aucun membre de la famille n'avait voulu revoir depuis sa mort. Personne n'avait encore réellement réussi à faire son deuil, ni ma petite soeur, ni ma Tante, ni moi-même.
Ma mère a toujours été une femme bonne. Elle était toujours très belle, très douce, très gentille ; tout le village l'adimirait. Et aucun des habitants de Charleroi n'avait trouvé les mots pour définir la peine qui les avait envahi depuis son départ pour le ciel.
Après la mort de notre père, qui a d'ailleurs beaucoup affecté sa soeur notre Tante, ma mère a dû s'en aller travailler dans une usine non loin de notre petite ville de Belgique.
Je n'avais alors que huit ans et dus m'occuper de ma soeur cadette, seule.
J'essayais de me montrer forte et battante comme ma mère l'avait toujours été. Jamais personne n'avait vu de larmes sur ses joues, jamais personne ne l'avait entendu élever la voix sur un autre et jamais personne ne lui avait voulu de mal.
Cette image personne n'avait jamais voulu la revoir - certainement parce que de la regarder et de se dire qu'elle n'est plus parmi nous, aurait blessé nos coeurs et rempli nos yeux de larmes à nouveau.
Cette photographie je l'ai reconstituée : le décor est le même, les conditions aussi, la femme ressemble a ma mère...
Jamais plus je n'ai su ressentir ce que j'avais éprouvé en prenant cette photo : derrière mon objectif, les souvenirs de mon enfance me revenaient. Je me sentais vibrer, prise d'un grand frisson de joie et de tristesse à la fois. Dès que mon doigt eut effleuré le déclencheur je sentis une douce larme réchauffer mon visage et je me suis trouvée bien. J'avais enfin le sentiment d'avoir fait mon deuil d'un petit "cilc" d'appareil photo après tant d'années.
Ce reportage photo eut un succès incroyable. Je reçus des dizaines de lettres de femmes touchées par mon article. Des femmes venant de différents coins d'Europe, des femmes comme ma mère et comme ce modèle, des femmes émues non seulement par mon histoire personnelle mais aussi pour la cause que cette chronique défend c'est-à-dire les femmes en entreprise.
Ce reportage fut l'un des plus réussis...
Mon premier reportage dans le magasine Voyelles."

 

359.       © Jean-Michel Fauquet fauq (3)


       Cela faisait bientôt trois ans que je travaillais à la Galerie Pierre Brûlé en tant que responsable des visites guidées .Je connaissais bien l’atmosphère qui y régnait alors : tout le monde s’agitait  en tout sens, dans la surexcitation, car en fin d’après midi, j’allais avoir l’honneur d’accueillir un nouvel artiste français pour la Galerie. Il arrivait du Canada où, depuis douze ans, il enseignait la photographie à l’université Laval de Québec. En effet, j’étais chargé de présenter ses œuvres.
C’est ce que j’aimais dans ce travail, j’avais la grande chance de pouvoir rencontrer des artistes qui m’expliquaient tous les secrets de leurs œuvres afin que, par la suite, je puisse les transmettre au public.
     
      Ma supérieure hiérarchique arriva derrière moi et comme à son habitude, me surpris rêvant. C’est une femme d’une cinquantaine d’années, l’air strict, toujours là pour me reprendre à la moindre occasion.  Lorsqu’elle eut fini son long monologue dans lequel elle n’oublia pas de m’humilier  je  pus continuer a ranger la pièce.
Avec moi se trouvait Amélie, elle travaillait ici depuis quelques mois,  m’aidait à installer les œuvres et gérait le planning de la Galerie… J’étais déjà passée par là et je savais que ce travail n’avait pas beaucoup d’intérêt mais il est indispensable afin d’évoluer dans les différents travaux de la Galerie. J’étais donc assez attentionnée envers Amélie ce qui avait  crée une complicité entre nous, elle était presque devenue une amie sincère.

      J’entendis la voix d’un homme me demandant ; je me retournais, tenant une planche de bois dans les mains. Dans ce mouvement, la planche alla frapper l’inconnu. Je restais sans voix, ma supérieure, les yeux partout, accourut et s’excusa de ma maladresse en m’écartant, ne me laissant pas la possibilité de m’excuser. Après qu’il eut soigné cette blessure minime, je m’approchai de lui. Cet homme ne m’était pas étranger, je lui déclinai mon identité. Il me regarda d’un air maussade et se présenta à son tour. C’est alors que je m’aperçue que ce charmant inconnu était, en réalité Jean-Michel Fauquet, le grand photographe que j’attendais depuis le début de la journée.
Prise de panique, ne sachant que dire je lui proposai de boire quelque chose et c’est avec un grand sourire qu’il me montra du doigt le verre d’eau qu’il tenait à la main. Venant à mon secours, il me proposa de commencer à regarder l’ensemble de ses photographies. Ce fut avec joie que je me rendis vers mon bureau, accompagnée d’Amélie et de notre charmant artiste.
      Notre entretien fut bref mais chaleureux, il me parla de ce qu’il faisait au Canada ainsi que de quelques-unes de ses œuvres, soumis aux questions incessantes d’Amélie qui  buvait chacun de ses mots. Pour échapper à ce bombardement, il nous salua et justifia son départ par le décalage horaire.

       Durant tout le week-end, je feuilletais les miniatures des photographies que j’allais par la suite commenter. Elles étaient toutes très mystérieuses, floues, en les regardant, je laissais place à mon imagination et essayais de comprendre pourquoi cet homme avait pris de telles photographies. Mais l’une d’elle m’intrigua plus que les autres. Elle représentait une maison, juste devant elle, deux grands sapins et une fontaine. En avais-je rêvé ? Cette idée était aussi floue pour moi que la photographie.
 C’est avec impatience que je retrouvais M. Fauquet, le lundi matin. Il commença tout d’abord à me demander comment je trouvais ses photos. Je lui répondis qu’elles m’intriguaient beaucoup et lui demandais pourquoi, il avait choisi de photographier ces lieux. Dans un coin de la pièce, Amélie notait tout ce qui était dit.

M. Fauquet m’expliqua d’où venait son inspiration : tous ces lieux mystérieux qu’il avait pris en photographie, étaient des endroits où se s’étaient passés des choses étranges,des affaires non résolues par la police et qu’on avait essayé d’oublier. Grâce a ces photographies, notre artiste continuait a faire vivre ces mystères afin qu’ils ne soient pas oubliés.
J’écoutais toutes ses paroles avec grande attention. Je n’entendais même plus le bruit que faisait Amélie en tapant sur sa machine.
      
       Je déjeunai avec Amélie et je compris qu’elle était séduite par notre nouvel arrivant. Je n’avais toujours pas réussi à élucider mon mystère à propos de la photographie de la maison. Mon prochain rendez-vous avec M. Fauquet était dans trois jours. Lorsque je revins à la Galerie, je décidai de m’arrêter devant la photographie originale de cette maison. Mais aucun élément de plus n’attira mon attention. Je décidai donc de prendre mon après midi et de retourner chez moi, peut être que là bas, je trouverais plus de réponses.

           Je me réveillai en sursaut. Je venais de voir cette maison, j’étais sûre de la connaître, il n’y avait aucun doute ! Il fallait que j’aille trouver M. Fauquet afin d’élucider ce mystère ! Je passai donc le voir dans sa résidence mais il n’y était pas. Je demandai à la standardiste si elle savait quand il rentrerait ; et c’est avec le plus grand désespoir que j’appris qu’il était parti pour trois jours et ne rentrerait que jeudi, jour de notre prochain rendez-vous.
Je pensais que je devenais folle. Pourquoi cette photographie me mettait dans un tel état ? Il suffisait d’attendre jeudi, je demanderais simplement à M. Fauquet qu’elle était cette maison et l’objet de mes folies disparaîtrait. Le meilleur moyen en attendant d’oublier, c’est d’aller travailler. Je retournai donc à la Galerie. Mais ce fut une grave erreur, car dès que je mis le pied là bas, Amélie me sauta dessus et ne cessa de me parler de sa future conquête et, de plus, mon travail consistait à observer ces photos.  Comment les oublier si je les avais constamment sous les yeux.
Le téléphone sonna. Je décrochai et M. Fauquet, d’une voix perturbée, annula notre réunion du jeudi pour la repousser à celui de la semaine suivante car sa fille avait eu un accident de voiture et il devait la retrouver au Canada afin de s’assurer de sa bonne santé. Dans ses circonstances, je n’osai  pas lui parler de la photo. J’attendrai une semaine me dis-je. Mais aussitôt le téléphone raccroché, je regrettai.
      
        Quelques semaines passèrent. Je n’avais toujours pas de nouvelle de M. Fauquet. Aucune de ses lignes téléphoniques ne répondait. Et personne ne savait ce qu’il était devenu. A la Galerie, on emballa sa série de photographies dans la réserve et lorsque ma supérieure vint m’annoncer que j’allais travailler sur un nouveau projet avec  Véronique Vercheval, elle aussi photographe, je lui répondis à sa grande surprise que je refusais. Comme elle semblais ne pas me  comprendre, je m’exprimais plus clairement : «  Je démissionne ! »
Sans que personne n’eu le temps de saisir ma décision, je claquai la porte et retournai chez moi en pleurant.

Mais pourquoi, pourquoi  ce photographe qui m’était inconnu avait déboulé dans ma vie, m’avait fait quitter mon travail, m’avait autant bouleversée avec cette photo de malheur.
       Après quelques mois, j’avais perdu tous mes repères, sans comprendre, du jour au lendemain ma vie avait été chamboulée par une simple photo. Puis avec le temps, j’oubliai. Mais les réponses à toutes ces questions je les ai aujourd’hui.
C’est durant un de mes rêves que j’ai trouvé la solution.. En effet, je n’ai jamais connu mes parents. On m’a retrouvé à l’âge de cinq ans dans le coin d’une rue.   J’ai passé une partie de mon enfance dans un orphelinat puis c’est de  famille en famille que j’ai grandi. Lorsque l’on m’a retrouvée je n’avais aucun souvenir. J’ai par la suite repensé aux paroles de M. Fauquet : «  Toutes mes photographies témoigne de faits mystérieux que l’on a voulu effacer. » J’eus donc l’idée d’envoyer cette photographie au commissariat et j’ai demandé que l’on cherche si il y avait une affaire à propos de cette photo.

        Quelques mois plus tard, je reçu un courrier m’expliquant qu’en effet une affaire non résolue était en rapport avec le lieu de la photographie. Il s’agissait, en fait, d’un enlèvement d’une petite fille … pas besoin d’en savoir plus, j’avais compris. Alors que tout le monde croyait que j’avais été abandonnée, j’avais été enlevée !

Grâce à un certain M. Jean-Michel Fauquet, j’allais enfin pouvoir retrouver ma vraie identité ainsi que ma famille…

 

360.       Jean-Baptiste Siméon Chardin, Le Singe antiquaire, LOUVRE (11)


Je suis une personne qui sort du commun. J’exerçais auparavant avec passion le métier d’antiquaire. Ce qui me plaisait surtout, c’était tous ces petits objets plus ou moins anciens ; Mais si vous saviez maintenant comme je les hais, en particulier les livres ! Si cela vous intéresse, je vais vous expliquer pourquoi m’est venue cette soudaine haine.

Tout a  commencé lors d’une belle journée ensoleillée et comme tous les jours, je me trouvais dans la boutique d’antiquités qui appartenait auparavant à mon grand-père. Je connaissais tout de cette boutique dans ses moindres recoins, je savais où était chaque objet. Mais un jour, lors d’un inventaire, j’ai trouvé un très gros livre recouvert d’un fin voile de poussière qui m’était inconnu. Bizarre, puisque je connaissais tout ce qui entrait et sortait de ce magasin. La couverture de cet ouvrage était de couleur bleue nuit et ne possédait aucune inscription. Curieux de savoir ce que contenait ce livre, je m’installai sur un siège en osier et pris une loupe car j’avais oublié mes lunettes sur ma commode. Et là, lorsque j’ouvris ce fameux ouvrage, quelque chose d’étrange se produisit. Ce fut comme si j’étais attiré à l’intérieur, ou plutôt comme si une force me tirait ; et tout à coup, je me trouvai dans une pièce étroite, peu éclairée mais étrange… Pourtant, j’étais toujours ass
 is là sur le même siège et la loupe était toujours entre mes mains. Une autre chose attira mon attention : sur ma gauche se trouvait une table et, dessus, était posé …un livre ouvert. S’agissait-il du même livre que j’avais trouvé dans la boutique ? Et il y avait aussi une porte avec un hublot en forme ovale avec des rayons qui provenaient de l’autre côté de cette porte. Impatient de découvrir ce qui se trouvait de l’autre côté de ce petit monde, je me levai donc et sortis de cette pièce si lugubre.

Une fois arrivé dans la rue, tout m’était si différent, je vis des personnes habillées d’une façon si étrange que je n’en revenais pas. Mais je crois qu’à leurs yeux, ça devait être moi qui étais étrange puisqu’ils me regardaient d’un air bizarre et me montraient du doigt. Malgré tous ces regards, je poursuivis ma petite exploration ; quand soudain, deux grosses brutes, que l’on pourrait qualifier de gorilles, m’attrapèrent chacune un bras et me ramenèrent au point de départ dans la pièce où je m’étais retrouvé après avoir ouvert ce fameux livre et m’y enfermèrent.

Puis, un peu plus tard dans la journée, un homme, un peintre, un certain Jean-Baptiste Siméon Chardin, vint mais il resta derrière la seule issue de cette pièce. Il semblerait que cet artiste avait été envoyé par la personne la plus importante de ce monde. Mais le peintre n’était pas là par pur hasard : il devait me représenter sur une grande toile. Alors celui-ci installa tout son matériel et se mit à me croquer comme il me voyait, comme un singe enfermé dans sa cage, malheureux assis sur un siège avec une loupe à la main et sans doute la chose la plus importante qui symbolise ma venue dans ce monde peu accueillant.

Et voilà que je vous ai tout raconté et j’espère que vous comprenez ma douleur puisqu’aujourd’hui encore je suis enfermé seul entre ces quatre murs. Et ce tableau est la trace qui reste pour témoigner de mon existence.

 

361.       «Le Pont de Rialto » Italie (8)

                                                    
                                             Venezia, le 17 mars de l’année mille sept cent trente-cinq
                      A mon très cher Luca,

   Le soleil se levait à peine sur ma Venise bien aimée, ce matin, lorsque je suis sorti de chez moi. L’agitation était déjà à son comble quand je fis un détour par l’église Santi Apostoli où je fus à maintes reprises bousculé par des vendeurs ambulants de petits pains. Puis, je longeais les canaux où l’eau de la mer s’écoulait langoureusement. Dans ces ruelles sombres tout était calme mais dès que j’étais à quelques encablures du Canal Grande tout redevenait bruyant, vivant en quelque sorte comme vous pouvez l’imaginer. Je reconnus parmi la foule amassée sur la rive, mon fidèle gondolier, Ernesto. Nous commençâmes alors à nous engager avec son embarcation, vers le milieu du Canal. Mon cher ami, je ne suis pas fou comme vous devez le penser. Non, simplement j’ai décidé de m’atteler à une nouvelle peinture car la fibre de l’inspiration vient de frapper à ma porte. Un après - midi, alors que je me promenais le long du Canal Grande à proximité du Pont de Rialto se fut comme la p
 lus fraîche des brises en plein mois d’août, tout d’un coup une idée de peinture me traversa l’esprit et je pouvais voir clairement tous les détails d’un tableau futur apparaître devant mes yeux : l’agitation des marchands qui livraient des paquets en se traitant mutuellement de tous les noms pour savoir lequel d’entre eux devait passer avant les autres, des gondoliers joyeux la chansonnette aux lèvres. Là, je me suis dit : Antonio ce paysage est pour toi. Mais voulant pousser le vice à l’extrême, je me suis mit en tête que la meilleure façon de peindre la scène était de la vivre aux premières loges, c’est à dire au milieu des flots. C’est ainsi que ce matin je me retrouvai parmi cette agitation qui m’avait tant fasciné voilà quelques jours. Je dois vous dire que peindre dans un bateau est une aventure plutôt hasardeuse, surtout lorsque qu’une matrone bien en chair, qui n’avait vraisemblablement pas le pied marin ; ce qui entre nous mon cher ami est un peu étrange pour une v
 énitienne ; décida de monter à bord d’une gondole. Le remou fut si puissant que je faillis perdre toutes mes huiles, mes pigments, et mes feuilles de parchemin dans le Canal. Mais enfin quand le soleil fut à son zénith ; fin prêt ; sous une chaleur accablante, un léger croquis naissait sur mon parchemin. Je m’amusais à dessiner les gondoliers dans des position figées, tels des automates, leurs bâtons à moitié dans l’eau. Quand les cloches de la tour de l’horloge résonnèrent deux fois, les contours du Palazzio dei Camerlenghi, près du Pont de Rialto apparaissaient déjà sur mon dessin. A cinq heures du soir, le vent eut la mauvaise idée de se lever et les voiles des bateaux sur mon croquis restaient invariablement plates. Vu ce manque de réalisme que je n’apprécie guère, vous le savez bien, je décidais d’en gonfler une et d’en laisser une telle quelle. Sur le coups de huit heures, affamé, j’ordonnai à Ernesto de retourner sur la terre ferme. Je payai mon dû et regagnai rapidem
 ent mes appartements.
   C’est ainsi que cette nuit, à la lueur d’une bougie, je vous écris une petite lettre pour vous faire part de ma prochaine peinture  qui comme vous l ‘aurez deviné s’appellera «Le Pont de Rialto »
                                                    Votre sincère ami,
                                                                                Antonio Canaletto
                                                                                            
Cinq ans plus tard, Luca  reçoit une lettre                
                                                                                            Venezia, le 17 mars  de l’année Mille sept cent quarante                  
                          A mon très cher ami Luca,
Voici bien longtemps que je ne vous ai pas écrit. Honte à moi car le soleil s’est si souvent levé dans ma chère ville de Venise avant que je prenne la peine de vous écrire pour prendre de vos nouvelles. J’éspère pouvoir être toujours considéré comme votre ami, en vous donnant la primeur que la peinture dont je vous racontais la naissance ; il y a de cela cinq ans jour pour jour vient de recevoir sa dernière touche. Je vous dirai encore pour m’excuser de mon long silence que je passai de longues journées sur le bateau d’Ernesto sous le soleil ou dans le froid pour finir cette œuvre dont je suis assez fier.

                                       Votre cher ami
                                                                Antonio Canaletto

 

362.       L’homme à la barre .van_rysselberghe_pêcheur


Comme tous les jours , je prenais ma barque, je remontais contre le courant la rivière afin d’aller chez un ami , un vieux peintre qui pendant sa jeunesse avait énormément voyagé. Une après-midi, il m’invita pour me raconter quelques anecdotes à propos de l’une de ses œuvres qui s’intitulait

« Par une belle  matinée de 1883, le bateau sur lequel j’avais embarqué la veille au soir eut une petite avarie, la voile était déchirée. Le capitaine nous informa que nous aurions du retard. J’en profitais donc pour peindre de loin les côtes du Maroc ainsi que des pêcheurs sur leurs petites barques. Quelques temps plus tard, nous reprîmes notre route. En fin de soirée, les conditions climatiques devinrent très difficiles, notre embarcation était ballotté entre les vagues, il y avait des creux de sept ou huit mètres et le navire tanguait dangereusement .
Le lendemain matin, je fus étonné que les trois mâts, normalement solidement fixés, étaient à présent à même le pont et les voiles étaient éparpillées. Avec ces pièces du bateau cassées , il nous était impossible de continuer le périple. L’équipage du bateau  nous signala une fois encore une escale forcée. A présent, tous les voyageurs étaient exaspérés afin de ne pas arriver à destination. Durant notre escale forcée, j’en profitai donc pour peindre les pêcheurs et leurs conditions de travail. Je fus assez marqué par une scène : c’était en fin d’après-midi , la mer était assez agitée, j’étais sur le pont avant de notre navire et j’aperçus  un marin- pêcheur seul dans sa barque probablement remplie de sardines, qui prenait la direction du port . Cet homme avait l’air vraiment épuisé. Il avait une longue barbe blanche et portait un habit de pluie déchiré. Je remarquai qu’il tenait d’une main ferme le gouvernail de son embarcation. Je sortis mon chevalet, une toile vierge, mon p
 inceau ainsi que ma peinture dans le but de réaliser une belle œuvre. Quelques heures plus tard, mon œuvre fut achevée. Le commandant du navire affirma que nous pourrions repartir le lendemain à l’aube. Dès cet instant, je ressentis au plus profond de moi un double sentiment : d’un côté, j’étais content d’avoir peint de magnifiques scènes mais de l’autre côté, j’éprouvais de la pitié pour ce pauvre homme qui chaque jour doit prendre sa barque, ses filets, son habit de pluie … affronter les vagues, le vent afin de gagner un peu d’argent juste de quoi vivre . »

Lorsqu’il eut terminé de parler, il me fit voir son œuvre : elle était magnifique. De plus elle représentait bien le récit de mon ami .

 

363.       Léonard de Vinci Tête de jeune femme pointe d’argent sur papier préparé vert, profil repris à la mine de plomb Italie (20)


 Léonard de Vinci a dessiné cette jeune femme presque de profil, la tête légèrement inclinée, ce qui exprime une sensation de tristesse et de mélancolie. Sa coiffure austère: ses cheveux relevés en chignon lui donnent une sévérité qui lui va mal.
Le corsage est simplement esquissé, cela témoigne du fait que l’auteur a voulu mettre l’accent sur le visage très expressif.
Lorsque l’on observe son regard vague, on a l’impression qu’elle revit un souvenir, et si l’on suit ce regard, on aperçoit une silhouette, à peine visible, comme un enfant, qui fait peut être partie de ses pensées.
Ce dessin est émouvant, quelque chose de profond émane de cette jeune femme, elle semble fragile et très sensible. Cette fragilité est celle d’une enfant, et cette sensibilité, celle d’une femme : elle dégage de la jeunesse, mais aussi de la maturité.
On ressent du désespoir et de la douleur, qui est communicative. Quand on observe cette femme, on peut voir qu’elle éprouve des regrets à travers son expression. On se pose des questions, les mêmes qu’elle, certainement ; des interrogations qui nous viennent à l’esprit en la regardant, on ressent les mêmes sentiments qu’elle.
Son imperfection nous rend proches d’elle, elle parait réelle et accessible.
On aimerait lui parler, entendre sa voix ; mais on ne veut pas la déranger, la sortir de ses pensées.
Elle est apaisante, belle de l’intérieur, et cela nous invite à donner, à partager.

364 mellery_escalier

 

Je dormais encore quand on vint me prévenir que mon ami Xavier Mellery, un peintre qui était venu à Paris pour embellir sa carrière, me demandait. J'avais oublié que ce jour, il voulait  me présenter son œuvre qu'il venait de terminer. Xavier ne parlait pas beaucoup, pour lui, le silence était une source d'inspiration, mais de son tableau, il parlait sans cesse, sans pourtant dévoiler le dernier coup de pinceau qu'il avait réalisé.

Je me dépêchai de m'habiller puis partis à la rencontre de mon ami. Il m'avait convié à visiter l'endroit le plus secret où il peignait toutes ses toiles. J'appréhendais beaucoup ce moment mais ce sentiment disparaissait à mesure que je faisais un pas me rapprochant du lieu de rendez-vous. ; nous devions nous retrouver près d'un chêne en plein milieu de Paris. Quand j'arrivai, il était déjà là. Je n'eus même pas le temps de reprendre mon souffle qu'il me tirait pas le bras pour me conduire dans cet endroit mystérieux.

Quelques minutes plus tard nous étions devant cet endroit que j'avais tant rêvé de voir : il était si magique pour moi. Cette maison était très troublante et en même temps envoûtante. Il y avait une porte, une fenêtre et il n'y avait pas d'étage. Quand je franchis le seuil, je m'aperçus qu'il n'y avait à première vue qu'une pièce. Les murs étaient impressionnants et d'une grande douceur pour les yeux. Sur les murs blancs, mon ami avait dessiné au fusain des personnes, des choses que les autres ne voient pas. Au milieu se trouvait le tableau dont il me parlait tant.

Je me hâtai de marcher vers ce tableau : il était très… je ne savais pas quoi dire, il était si lugubre… Ce tableau exprimait une souffrance gardée, un moment fragile. Il était composé d'un escalier, d'une femme vêtue de couleur sombre. Mon ami me regardait comme un enfant qui attendrait qu'on lui dise que c'est bien.

Je me retournai et je vis le même escalier que dans son tableau. Pourtant, cette maison n'avait pas d'étage. J'étais troublé. Quant à Xavier, il regardait le tableau, il réfléchissait à sa composition. Alors je décidai de monter cet escalier comme la femme du tableau l'avait fait avant moi. Je montai, montai, marche après marche puis vint la porte, ma main s'approcha peu à peu de la poignée. Mais tout à coup, quelqu'un cria mon nom : c'était une femme, elle criait : « Xavier, Xavier ! Réveillez-vous ! »

Au milieu d'un rêve des plus troublants, c'était ma voisine qui était venue me dire que des personnes très en vue venaient voir mon tableau. Mais je n'avais rien peint depuis quelques temps car peu d'idées m'étaient venues. Alors je décidai de peindre ce rêve qui m'avait tant troublé. Quand je l'eus terminé, j'appelai un ami pour qu'il me dise ce qu'il en pensait. Au fond de moi je savais qu'il ne ressentirait pas comme moi ce que j'avais ressenti quand je l'avais vu pour la première foi, ni ne pourrait comprendre l'histoire qui m'avait menée à peindre ce sujet.

365 Félix Nadar Charles Baudelaire au fauteuil 1855 ORSAY1

 

Félix Nadar (de son vrai nom Félix Tournachon) et moi étions amis depuis longtemps.
Néanmoins nous ne partagions pas toujours le même point de vue. Félix était pour la modernité, la création de nouvelles techniques. Il était passionné par la photographie.
Alors que pour moi, seule la nature peinte était signe de liberté. Elle représentait l'élégance et la beauté même de la vie. Source d'inspiration idolatrée par la plupart des artistes, elle fut le plus grand des modéles. C'est pourquoi je pense que l'art est et ne peut être que la représentation exacte de la nature.
J'arrivais en bas de chez Félix à l'heure convenue. Je me trouvais devant une grande porte en bois, peinte d'une jolie couleur rouge écarlate, qui donnait sur la cour intérieure de l'immeuble. Il était cinq heure un quart et le temps était brumeux et froid.
La conférence à laquelle m'avait convié Félix débutait dans une demi heure. Il avait trouvé intéressant que je puisse voir et débattre sur les travaux photographiques de ses confrères. J'appréhendais déjà l'idée de rencontrer ses hommes que je considérais comme des peintres manqués ou peu doués qui s'étaient réfugiés dans l'industrie photographique parce qu'ils étaient trop paresseux pour achever leurs études.
Arrivé en haut de l'escalier, je frappai. Il ouvrit la porte et me serra dans ses bras en me tapotant le dos. Il m'emmena dans la cuisine où nous prîmes un café. Puis après avoir échangé quelques nouvelles, nous montâmes à l'étage. Son atelier se trouvait dans une grande véranda où la lumière pénétrait de toute part. La pièce était revêtue d'un parquet lustré avec soin. Au fond à droite trônait un fauteuil rouge pourpre en velours, le haut du dossier, en chêne, était sculpté minutieusement. Félix l'avait acheté chez un antiquaire. Intacte, il avait dû appartenir à des individus de haut rang social. En face, se trouvait le fameux appareil posé sur un trépied. Très enthousiaste, Félix m'expliqua le fonctionnement de l'objet.
Ses collègues commençaient à arriver.
Assis sur le fauteuil, je comtemplais les salutations.
Chacun leur tour ils disposaient fièrement leurs "chefs d'oeuvre" sur le mur équipé de quelques clous prévus à cet effet. Je scutais chacun d'entre eux puis mon regard s'arrêta sur le portrait d'une femme haïtienne. Elle était relativement jeune. Elle avait un visage fin et d'épais cheveux noirs, sa bouche bien dessinée présentait un sourire qui lui rendait un regard très présent. On aurait dit qu'elle me fixait, faisant de même, je partis dans une rêverie interminable. Ce visage pourtant expressif manquait de luminosité, de vie. Repensant à tout ce que j'avais pu découvrir lors de mon inoubliable voyage à l'île Bourbon ; la beauté des paysages ; la nuance des couleurs que seul un peintre aurait pu faire renaître de toute son âme.
Soudain, j'entendis un bruit étouffé qui me sortit de mes pensées. Je vis une fumée noire sortir de l'appareil. Inquiet, j'ai regardé Félix qui me dit en souriant, "à présent ton image est figée à tout jamais dans la boîte".
Je ne savais pas d'où venait ma sérénité. Soudain, je me levai pour aller rejoindre les autres et discuter de leurs oeuvres. J'essayais de leur expliquer mon point de vue. Je ne pus accepter qu'une photographie puisse prendre la place d'une oeuvre dans laquelle un artiste dévoile ses émotions, son imaginaire pour rendre un tableau à aucun autre pareil. Mais j'admis que la photographie pouvait avoir une place dans certain domaine. Mais jamais je n'approuverais qu'elle remplace la peinture, véritable oeuvre d'art à mes yeux.

  366 Photographie de Jean Michel Fauquet fauq 5


Malgré le grand nombre de photos, toutes plus belles et plus intéressantes les unes que les autres, « au jour consumé » de Jean Michel FAUQUET m'a particulièrement attirée.
Le côté flou et mystérieux qui laisse libre cours à l'imagination a été la principale raison de mon choix. Le fait que cette photo soit unique dans le sens où tout le monde peut interpréter les éléments de façon différente et l'atmosphère qui s'en dégage m'ont séduite.
Je ne connais pas les techniques de l'art mais Jean Michel FAUQUET  fait ressortir des éléments qu'on distingue mal, les traits qui constituent ce tableau sont horizontaux à l'exception de l'arbre.
La photo est encadrée de noir, mal délimitée et on se sent comme dans un rêve, de plus au troisième plan, une lumière blanche, presque éblouissante fait place à différents gris.
Malgré le noir et le blanc qui pourraient paraître banal, il y des dégradés de gris.
Au premier plan, une barque. Elle coule dans ce qui pourrait être un lac, ne faisant qu'accentuer le côté sans vie et morne de l'image.
L'arbre joue un rôle essentiel selon moi dans cette œuvre. D'un coup d'œil, on connaît la saison et le moment de la journée. Je peux donc constater que la photo a été prise en hiver ou en automne car l'arbre est sans feuilles, comme brûlé, on le sent fragile.
Je pense que la photo a été prise le soir, de plus le titre « au jour consumé » me conforte dans cette idée.
Sur la gauche, près de l'arbre, on semble apercevoir comme des flammes qui auraient brûlées le paysage et là encore, cette image explique le titre.
Mais comme je l'ai dit, chacun laisse libre cours à son imagination !

 

  367 Eugène Delacroix, Jeune orpheline au cimetière, 1824. Louvre (4)


Son visage était imprimé dans ma mémoire, me hantait, me suivait, partout, toujours. A tout moment il dansait devant mes yeux. Toutes les femmes que je voyais prenaient le même visage, toutes avaient la peau de la même couleur, les mêmes oreilles délicates qui semblaient faites en corail, les mêmes grands yeux écarquillés, troublants par leur profondeur, les mêmes petites mèches de cheveux qui s'étaient échappées de son peigne pour friser sur la nuque.

Je ne l'avais vu qu'une fois, une seule. J'étais retourné dans mon petit village d'enfance, sur la tombe de ma mère, dans le vieux cimetière de Charenton-Saint-Maurice, afin de pouvoir réfléchir en paix, loin du bruit et des tentations de Paris. Revoir tous ces lieux paisibles, qu'autrefois j'avais tant aimés, et que maintenant j'oubliais, me reposa et me calma.
Depuis deux ans, ma vie était un tourbillon d'activités, avec « Dante et Virgile aux Enfers » et « Le massacre de Chios » bien reçus. J'espérais désormais pouvoir agréablement gagner mon pain, et jouir d'un succès bien mérité. J'avais finalement pu rembourser mes dettes, et, pour la première fois depuis la mort de ma mère, j'attendais le futur avec de l'espérance plutôt que de l'appréhension. Alors j'étais retourné dans mon petit village : c'était une sorte de pèlerinage, pour remercier ma mère, qui m'avait, elle plus que quiconque, encouragé à oser tenter le métier de peintre. Enfin bref, je passais un moment de paix.
Et c'est là que je l'ai vue. Juste une fois, un après-midi, au moment où le soleil commençait à se coucher, colorant les nuages de rose à l'horizon, tout en laissant une grande toile blanche par-dessus, parsemée ici et là de bleu et de gris, selon la fantaisie de son peintre. Elle accourut, l'air troublé, et s'agenouilla devant une tombe. Elle portait une simple chemise de lin qui révélait son épaule gauche, et la blancheur éclatante du tissu complimentait la fraîcheur de son teint. Par-dessus cela, elle avait une robe d'un lourd tissu vert avec des reflets jaunes. Je pouvais voir dans ses yeux qu'elle était au bord des larmes, et je me demandais pourquoi une fille si belle pouvait pleurer. Son apparence et ses vêtements m'étonnaient, je me posais des milliers de questions, auxquelles je ne pouvais pas répondre. Qui donc pouvait-elle être ? Je n'arrivais même pas à déterminer dans ma tête de quelle origine elle était. La couleur même de sa peau demeurait pour moi un mystère :
  elle était brune comme personne ne l'était dans cette région, et ses joues étaient écarlates à cause de sa course à travers le cimetière. Il y avait quelque chose d'étrange et de merveilleux dans son regard, dans ses grands yeux presque chevalins, quelque chose d'indistinct et de magnifique. 
Assise sur sa tombe, à peine à plus de dix mètres de moi, elle ne m'avait pas vu, elle regardait autour d'elle avec des yeux grands ouverts, pleins de sentiments que je n'arrivais pas à décrypter. Etais-ce de la peur ? De la honte ? La belle ne m'avait pas toujours pas aperçue, bouleversée comme elle l'était. Assis sur la tombe de ma mère, je l'observais, car dans son attitude on pouvait voir qu'elle allait fuir bientôt. Elle regardait autour d'elle mais ne me voyait pas.
Et soudain, aussi vite qu'elle arriva, elle disparut.

Le mystère de ma carrière demeure cette « Jeune orpheline au cimetière ». On me demande toujours pourquoi moi, dont le portrait n'était pas, après tout, la spécialité, j'avais décidé de peindre cette superbe jeune fille.

Après qu'elle s'était enfuie, je demeurais longtemps auprès de la tombe de ma mère. Le soleil acheva de se coucher. Le ciel passa par toutes les couleurs, de bleu à jaune à rose et enfin à un bleu presque violet, et je ne bougeais pas. Le paysage ne changeait pas devant mes yeux. Le soleil était déjà couché depuis longtemps lorsque le petit serveur de mon auberge vint me chercher avec une lanterne, se demandant ce qui m'était arrivé. Je le suivis en silence, mais passant devant la tombe, j'essayais d'en voir l'inscription. Elle était neuve, très neuve, et faite de marbre blanc lisse, sans inscription, et lumineux dans la pénombre. Alors, sans réfléchir, je suivis Jean Baptiste, retournai à l'auberge et passai la nuit dans mon lit, éveillé, immobile, et toujours la vision de la jeune fille flottait devant mes yeux. Le lendemain, je retournai à Paris.

Il me fallut quatre jours pour achever l'orpheline. Je peignis sans réfléchir et sans m'arrêter. J'étais presque plus fier de ce tableau, peint avec moins de soin, et plus petit que mes autres œuvres, car il me montrait ce que je pouvais faire avec de l'inspiration. Le visage de cette jeune fille, ancré dans ma mémoire, ne disparut jamais, mais s'effaça peu à peu, sans jamais disparaître tout à fait. Le titre du tableau fut pour moi m'embarrassa. J'aurais voulu connaître le nom de la belle, mais dans ma tête je l'avais toujours appelée « l'orpheline ». Ce fut ainsi que je la nommai.

 

368 Jean Auguste Dominique Ingres Le Bain turc louvre(39)

 

_ Non décidément, ça ne va pas, il manque quelque chose à mes odalisques, ou plutôt…Elles sont trop gâtées, ont-elles besoin, petite dévergondées de tant d'espace pour prendre leur bain !

Femme de ma mémoire, point n'est besoin de vous regarder encore pour vous figer sur le papier pour l'éternité. Marguerite, ma marguerite adorée, le vieux mari que je suis ne pourra jamais oublier ton visage, la finesse de tes trait et ce petit sourire que tu avais lorsque ma baigneuse de Valpinçon, pourtant déjà si nue, était déshabillée méchamment par ces infâmes critiques .A quatre vingt deux ans, le vieux César despotique que je suis, peu bien se laisser aller à une touche de sentimentalisme .Tu m'as soutenu et secondé : quoi de plus naturel que de te représenter, enfin allégée de mon poids, tes bras délicatement relevés dans l'attitude d'une femme alangui ? La rondeur de ton sein allumera une flamme chaleureuse dans le regard de tous les hommes qui croiseront tes prunelles de velours .
Delphine, ma Bethsabé pensive, Rembranlt avait raison de te représenter avec toutes tes imperfections, moi je n'en ai pas, le courage. Dans les bras de ton amie vigilante,tu semble observer ma musicienne . Et enfin Lady Montaigu, la perspicacité fait femme, dont les lettres ont inspirées ce tableau, toi aussi tu mérite de figurer dans ma peinture.

_Je sens mes cheveux vivement lissés, torsadés, maîtrisés et finalement domestiqués. Une servante docile comme un petit chat encense, pour ainsi dire, ma chevelure en me marmonnant à l'oreille des compliments sucrés dans une langue dont je ne comprends que quelques mots .
Lorsque la première lettre de la prise du navire « le Montaigu » par les turcs m'est parvenue, je dois bien le confesser, je me suis jetée tête baissée dans les dangers :embarquer dans le premier navire pour Istanbul était une erreur et maintenant me voilà dans une situation impossible, emprisonnée dans le harem du pacha local comme « prise de guerre » et toujours  sans nouvelles de mon mari, capitaine du vaisseau .
Cette oisiveté forcée me porte à l'observation : la douceur du lieu n'est perturbée que par le rire fluté de ces femmes,ces odalisques, que j'aperçois à travers les vapeurs du bain. Ici, la langeur de vivre est sans cesse entretenue à coups de loukoums,thés au jasmin et sorbets aux couleurs pastels. Il me faut également citer cet étrange dessert nommé « raki »ou « lait du lion » dont la servante qui m'est dévolue m'apporte frécemment des coupes en prononçant, tant bien que mal, les rares mots d'anglais qu'elle connait.Les coutumes turques sont des plus étranges, hommes et femmes fument avec un instrument qui semble tout droit sorti d'un laboratoire d'alchimiste : le narguilé, dont l'odeur néanmoins n'est pas désagréable. On a fait venir une danseuse du ventre pour nous divertir mais l'esclave noire derrière elle, m'interesse davantage.Elle est presque la seule maintenant à porter le « pestemal », cette ample robe de lin ou de soie que mettent les femmes avant le bain, la bla
 ncheur du tissu contrastant magnifiquement avec l'ébène de sa peau.près de moi, sous la lumière cruediffusée par la haute lucarne, la joueuse de tchégour prélude doucement une chanson d'amour ; et je sens la nostalgie de son pays qui pèse sur sa voix tout comme son lourd vêtement brodépèse sur ses genoux.
Toutes les femmes et jeunes filles assemblées ici sont sous les ordres de la grande odalisque, « Sultane Bachi »et première femme du pacha.Elle seule est habilitée à plaider ma cause pour que je sorte de ce lieu clôs, de cette prison dorée.Pour l'instant, le pacha est parti à la chasse au tigre blanc dans les steppes plus à l'est, tradition millénaire dont les murs ornés de fourures gardent encore les traces.La sultane bachi a donc tout pouvoir, même celui de se promener à visage découvert dans tout le palais.En ce momentje l'aperçois près de l'entrée, elle porte une sorte de hénin d'osier duquel partent les voiles lui recouvrant les épaules.Son pestemal est sans garnitures ni pasmenteries mais la qualité du tissu est telle quela soie retombe impeccablement dans ses plits après chaque mouvement.

_J'ai longtemps cherché la dernière lettre de Lady Montagu qui m'aurait indiqué si son destin avait été de finir enfermée derrière les grilles du harem...
Mias la lettre est restée introuvable,
Alors Inch Allah.

 

 

369   L'Angélus – François Millet ORSAY 13


Paris, le 6 juin 1859
Depuis quelques jours, ma vie n'est plus aussi accablante. En effet, mon ami Jean-François Millet que j'ai connu ici, à Paris, en 1844, peu après son emménagement, m'a apporté une de ses toiles à encadrer : l'Angélus. Ce n'est pas une œuvre banale comme j'en ai l'habitude, mais touchante.
J'ai longtemps cherché le cadre parfait qui mettrait en valeur la simplicité et la pureté de cette huile que j'ai eu le temps d'admirer. Tous les soirs je m'assois devant l'Angélus, la bougie à la main. Je m'échappe dans des rêveries sans fin en contemplant cette scène champêtre. J'en suis venu à considérer cette peinture comme quelque chose de vivant, qui a une âme. On est attiré et envoûté par le calme profond qui y règne et étonné par ce portrait si inhabituel de paysans.

Il est sept heures, le soir approche. Le soleil, proche de l'habituelle ligne d'horizon éclaire encore d'une lumière chaude et dorée une partie du ciel et caresse la grande plaine cultivée qui s'étend infiniment. L'Angélus tinte au loin, au clocher de Chailly-en-Bière ou de Perthes-en-Gâténais, ou encore peut-être de Gréville, village natal de Millet . La campagne semble respirer le calme mystérieux qui accompagne ce moment de prière. Une odeur granuleuse, mélange de terre et de légumes s'échappe du sol encore chaud.
Au premier plan, dans un champ de pommes de terre, un couple, un jeune paysan et sa compagne ont interrompu leur travail de récolte pour se recueillir et adresser à Dieu une muette prière. Ils sont vêtus tous deux de toile rêche et portent des sabots de bois. Millet sait exprimer admirablement dans des tons éteints des silhouettes de travailleurs au crépuscule. Il manie avec beauté l'effet du contre-jour .On aperçoit effectivement des taches d'une faible lumière sur le tablier de la jeune femme. Dans l'ensemble, il paraît avoir mieux réussi dans les effets de pénombre, de nuit et de lune que dans celles de pleine lumière.
Connaissant son origine rurale, je reconnais en lui ce jeune paysan qui s'est découvert et exprime un sentiment naïf et touchant de respect. La jeune fille a les mains jointes, relevées près du visage. Tous deux baissent la tête et oublient leurs tâches et leurs soucis…  A leurs côtés attendent les outils de travail : une fourche, une brouette et un panier ; ils semblent eux aussi respecter ce silence adressé au Seigneur. Jean-François peint avec sincérité ces paysans qui ont souvent une sorte de grandeur sacerdotale comme s'ils étaient les prêtres du travail.

C'est à Barbizon, je le sais, où Millet vit depuis neuf ans, qu'il a dépeint entièrement la vie de ces hommes de la terre et leurs occupations. Sa passion est sans limites pour ce village. La forêt de Fontainebleau l'émerveille et les paysages l'inspirent. Peut-être la campagne avec ses paysans au travail lui rappelle-t-elle son Cotentin natal ?
Quand je pense qu'il peignait des enseignes de boutiques, des nus féminins, des portraits qu'il vendait pour cinq francs et qui lui permettaient tout juste de vivre! Cela a été une des époques les plus sombres de sa vie… Mais ce n'était pas son destin ; je l'ai senti : sa vocation de paysagiste est maintenant affirmée. Il est le peintre des paysans.

Je ne peux retenir mes larmes chaque fois que mes yeux rencontrent ce chef d'œuvre qui fait resurgir des images de mon enfance. Je revois ma bonne mère semant les nouvelles graines de haricots à la tombée du jour et mon père battant les champs de blé avec sa vieille faucille, tandis que ma sœur et moi jouions tranquillement dans la terre sèche avec le chat. La dimension spirituelle qu'inspirent ces silhouettes pieuses semble me rapprocher du créateur. Le sentiment de plénitude de cette scène champêtre, empreinte de la douceur des fins d'après-midi propres aux plaines de la Brie, fait le vide dans mon esprit et me laisse rêveur, en communion avec la prière de ce jeune couple, loin de la dure réalité.

J'ai finalement trouvé le cadre parfait, en bois sombre et mat, très peu décoré. L'Angélus doit être mis en valeur : la sobriété du bois et du style rappelle la simplicité de la vie de ces petits paysans et la terre qu'ils cultivent. Ce cadre a fait rejaillir son éclat abandonné. Il y a quatre jours, lorsque Jean-François est venu rechercher son « enfant », il était lui-même ébloui : l'Angélus renaissait après avoir été oublié durant deux ans, roulé et enserré par un ruban dans un recoin de son atelier.
Aujourd'hui, ce chef-d'œuvre unique ainsi monté part à l'assaut des salons et des galeries conquérir les collectionneurs et les marchands. Ce sera certainement la plus belle toile de Millet.

 

370  Léonard de Vinci Tête de jeune femme pointe d'argent sur papier préparé vert, profil repris à la mine de plomb Italie (20)

 

C'est le seul portrait que j'ai pu faire d'elle, la seule image qui me soit apparue; ma mère, cette femme  si joyeuse et si aimante; la femme de ma vie, presente durant tous les moments qui m'ont construit et m'ont détruit.
Cette image est issue je crois d'un de ces moments là, ou le monde s'écroule autour de vous en ne laissant que rage et incertitude.
C'est l'unique fois ou je l'ai vu , elle si pudique , accablée et transparente, comme vidée de son âme. Cette âme qui m'aimait et pensait m'avoir perdu.
J'essaye mais en vain. Ce n'est qu'elle, cette ultime image qui me vient, se dessine, comme si j'etais dans le devoir de la déchiffrer de comprendre. Mon crayon se déplace, la frôle, parfois s'installe un moment dans le creux de sa nuque, les traits de son cou, l'ombre de ses yeux, de sa bouche, pour ne faire que preciser encore cette tristesse incertaine. Elle ne sait encore rien. Je crois comprendre.
C'etait donc cela que je devais savoir. Tout devient clair. L'expression de son visage de sa tristesse, maintenant immortalisée par ma plume, ce fil directeur nous ayant mené tous deux vers cette evidence, aujourd'hui  vivante, elle m'attendait, mais je ne reviendrais pas, j'etais mort.

 

371  Eugène Delacroix Scènes des massacres de Scio 1824 Louvre (5)

 

Paris, le 12 mai 1824

Mes très chers parents,

Je vous écris de chez mon oncle, où je passe un agréable séjour. Je m'y porte bien et suis comblée de bonheur car je vis de forts bons moments à visiter la ville de Paris. Cet endroit est vraiment merveilleux: les monuments, les ponts, le paysage...j'en rêve tous les soirs. De plus, mon oncle, sachant ma passion pour la peinture et mon ambition de devenir une artiste, m'emmena au Salon. Eh oui! Ce fameux Salon annuel avec ses salles couvertes de tableaux exquis et d'une variété inimaginable. Les pièces y sont  envahies par le public, les artistes, les critiques d'art et les peintures paraissent sublimes dans leurs cadres étincelants!
Je suis restée éblouie devant un tableau de Delacroix, intitulé "Les Massacres de Scio". Ce tableau décrit, avec une multitude de couleurs sombres et tristes, rehaussées de tons rouge et or, une scène d'hécatombe qui fit plus de deux mille morts du côté des Grecs exécutés par les Turcs.
  Au premier plan, les personnages à moitié nus ont un regard de détresse et attendent la mort ou l'esclavage. Toutes les générations sont représentées, symboles d'un peuple qui agonise. Quand cette bataille finira-t-elle? se demandent les Grecs.
  Le Turc sur son cheval, avec son allure fière et impassible, regarde ses ennemis sans pitié. Delacroix a pris du plaisir à peindre ce beau  cavalier enturbanné et la femme accrochée à son cheval, oui, ce cheval si fort et si robuste. On dirait que cet homme contemple le corps nu de cette femme qui se tord avant d'être poignardée. Quels sont ces objets sur le sol? Un poignard et quelques dépouilles abandonnées . L'atmosphère est morbide. Les Grecs ont perdu tout espoir et se plient à leur terrible destin.

À l'horizon, la fumée envahit les nuages du ciel et au fond le massacre continue. On m'a dit aussi que le ciel est inspiré de Constable, un grand peintre aquarelliste anglais connu pour la lumière de ses ciels. Certains chuchotent même que Delacroix aurait  retouché la voûte céleste de son tableau au Salon, après avoir vu "La charrette de foin" de Constable exposée dans une salle un peu plus loin.  J'en doute un peu.... 
C'est un véritable plaisir d' observer les détails du tableau. Ils nous montrent les méthodes du jeune peintre.  Celui-ci a isolé le poignet de la vieille femme accroupie, pour donner un mouvement, par dessus un  fond semblable à celui du visage, couvert de petits traits roses, jaunes, orange et bleu pâle. Les belles couleurs de l'Orient réchauffent cette scène, la chaleur transperce l'image par la couleur jaune or du soleil qui brûle le chef d'oeuvre. Toutefois, le réalisme du tableau nous montre la cruauté et le tragique de ce monde rempli de malheur, si fascinant pour ceux qu'on nomme ici les romantiques.
Cette peinture a fait un tel scandale que bien des bruits courent que Delacroix a rencontré le colonel Voutier.  Il était, me semble-il,  au service de l'armée grecque et a écrit des Mémoires relatant les terribles massacres. Pour le choix des vêtements, c'est un certain monsieur Auguste, peintre et voyageur en Orient qui lui a prêté des costumes turcs.

Tout le monde dit qu'il a peint cette toile qui sera sûrement un succès, parce qu'elle "le fera connaître" et qu'"on le distinguera".  Mais le but de Delacroix était de brosser la réalité, de nous faire ouvrir les yeux, de nous faire découvrir la guerre et l'horreur à Scio. Personnellement, je vous garantis que cette peinture a ému l'opinion publique. En effet, auparavant, les tableaux étaient sobres et exaltaient la bienséance. De nombreux critiques ont beaucoup écrit sur cette toile qu' ils trouvèrent, pour la plupart d'entre eux, très choquante.  Mais moi, je ne suis pas du même avis: le tableau est magnifique et digne d'un très grand peintre. Je suis sûre qu'il ira loin et aura beaucoup de succès. Il paraît que Charles X veut acheter cette toile pour 6000 francs!  Et dire que Delacroix n'a que 26 ans....  N'est-ce pas merveilleux?... On dirait qu'une nouvelle génération de peintres nous est née.
J'espère vous revoir tous bientôt, je vous embrasse très fort,
votre fille qui vous aime, 
    
Marie de La Redière

372 Eugène Delacroix Jeune orpheline au cimetière 1824 Louvre (4)


                    Cher ami,
Ma nouvelle toile étant finie je voudrais vous faire part de quelques une de mes pensées sur cette dernière. Pour commencer je voudrais vous
parler de la singulière facon dont j'ai rencontré mon modèle. Comme tous les lundis, je me rendais au cimetière fleurir la tombe de ma défunte
mère. Fidèle a mes habitudes, j'y allai à pieds pour mieux admirer le paysage. En ce beau jour de printemps tout renaissait, la nature revenait à
la vie. Le jaune des pissenlits se melait au bleu des pervenches; c'était une explosion de couleurs. Devant le portail du cimetière se tenait une
jeune mendiante, maigre et chétive. Son aspect était si contrasté avec la beauté autour d'elle que son expression me resta. Plusieurs jours
 apres cette brève rencontre, je la revis. Ayant auparavant beaucoup travaillé sur des tableaux de massacres, je voulais innover et peindre la
douleur humaine seule, concentrer sur un visage toute la souffrance des victimes. Bien sûr je crois que vous avez deviné à quoi servait la petite
 anecdote du cimetière: j'avais decider de prendre ma petite mendiante comme modèle ou du moins ce qui me restait de son expression.
Mais cessons de parler de choses sans grande importance; vous m'avez dit dans votre dernière correspondance que vous vouliez absolument
une description de ma peinture. Eh bien voici le portrait tant attendu.
Sur une toile de taille raisonnable,une jeune mendiante se tient au milieu du tableau, tournant la tete vers la droite. A elle seule elle remplit
la quasi totalité du tableau. C'est le seul sujet, je n'ai pas voulu m'égarer en ajoutant mille details. La peau bazanée, le visage sale, les
cheveux remontés en un chignon défait. Ses habits sont ceux d'une pauvre. Une chemise blanche, tombe nonchalamment sur son épaule. La
couleur éclatante s'oppose avec les teints terreux de son jupon et de son voile comme son innocence s'oppose avec l'horreur dont elle a été
témoin. Sa main, repliée sur son genou, crée un équilibre au niveau des couleurs. Puis, notre regard se détache de cette personne pour aller
vers le fond. Le décor, très simple a première vue, contient pourtant les éléments essentiels du tableau. Le sol est tout ce qu'il y a de plus normal
et d'ailleurs on l'apercoit à peine. Une barrière et la forêt délimitent l'horizon. La forêt, très sombre fait bien ressortir les couleurs pastels du ciel.
Justement, ces couleurs pâles et douces sont le coeur du tableau. Apres la bataille, les carnages , les morts, la vie revient. Tout doucement,
certes, mais elle commence a réapparaître. Les nuages épars bleutés s'en vont pour laisser place à la lumiere qui jaillit dans le coin gauche du
 tableau. Cette lumiere, c'est la renaissance, c'est ce lundi de printemps, c'est la joie, c'est la vie et surtout, c'est l'espoir.
Puis le regard retourne se poser sur cette jeune fille à l'expression frappante. Sa bouche entrebaillée traduit son état de choc. On apercoit alors
 son regard, si boulversé. Je voulais lui faire une expression qui resterait à jamais gravée dans les memoires, l'expression que je ressens, moi,
 face à cette guerre, face à ces morts, face à ses gens maintenant dépourvus de tout. Je ne suis pas un peintre réaliste, je veux faire passer
mes émotions et mon tempérament à travers cette peinture. Ce regard donc , derangé, perturbé, on s'y attache, nos yeux y sont fixés. La
délicate touche blanche au coin de l'oeil lui donne toute sa vivacité, fait écho à la tache de lumière d'espoir du ciel, ces yeux se tournent vers
quelquechose: un ennemi? Un sauveur qu'elle implore? Je veux que les questions fusent! Je veux que le public reste perplexe. Ou bien
est-ce vers une face impossible à atteindre? Vers Dieu peut-être?
Voila tout, j'espere que cette petite lettre aura répondu a vos attentes et que vous desirez, à present, encore plus la voir de vos propres yeux.

373  Georges Le Brun, L'homme qui passe le_brun_homme

 

C'est un soir d'automne, que Georges Le Brun vit son père sortir de chez lui pour la dernière fois. Il se trouvait dans la cuisine où régnait une atmosphère triste. A cette époque, âgé de six ans, il habitait dans une petite ferme de Province.
Aujourd'hui, c'est le seul souvenir qu'il a gardé de son père.
     En entreprenant ce tableau, il se remémore cet instant si douloureux de son enfance. L'obscurité de cet pièce symbolise la tristesse que Georges a toujours ressentit de l'absence de son père dans la vie familiale. Marqué par ce départ précipité, sans savoir la cause qui avait poussé son père a fuir, il a beaucoup insisté dans l'obscurité de la cuisine où il se trouvait. Il nous communique la solitude qu'il éprouvait dans cet endroit. Ce lieu sombre à l'arrière plan, montre le mouvement de son père dans l'entrée légèrement éclairée où essaie, peut-être, de montrer quelque chose d'important: la raison du départ de son père.
     Au moment de peindre son père, il s'arrêta car il avait e la peine à se souvenir du visage de celui-ci. Il reprit, mais avec difficulté, car il n'avait jamais revu son père et se rendit compte qu'il ne la connaissait que très peu.
     Dans le premier Plan, Georges Le Brun accumule un maximum d'émotions en lui qu'il essaie de représenter dans une atmosphère obscure avec peu de lumière. Cette obscurité pourrait représenter la colère ressentit par le départ brusque de son père. Tandis que dans le second plan correspondant à l'entrée de la maison, il fait preuve de moins de précision.
     C'est dans des cirons tances complètement différentes, dans une pièce très éclairée, avec une famille unie, qu'il esquise aujourd'hui ce tableau. Nous pouvons constater qu'il en a gardé un souvenir précis, une image nette, des moindres petits détails, comme ces grandes fissures sur le dallage froid. Ces crevasses profondes représentent les fissures du coeur de Georges provoquées par l'absence parternel. C'est ainsi qu'il se remémore avec précision la place de chaque objet.
    Il a souvent demandé à sa mère de lui décrire son père qu'il n'a jamais eu, mais aussi jamais connu. Il lui demanda aussi pourquoi il était parti et pourquoi il n'avait jamais donné de ses nouvelles. Comme elle ne lui a jamais répondu, il éprouvait envers elle une haine pour ne pas partager les souvenirs qu'il lui restait de son mari, avec son fils.
     Il avait essayé à plusieurs reprises de le dessiner, de faire son portrait, mais jamais il ne réussit car les seules images qu'il lui restent sont très flous, imprécises. Il s'était même lancé quelquefois à sa recherche, mais échoua par manque d'indices. Malgré l'absence d'amour parternel, il tenait à peindre cette scène importante de sa vie.
Lorsqu'il se trouve devant cette toile, énormément d'émotions se refoulent en lui, mais il ne regrette pas de l'avoir représentée.

 

374  Vincent Van Gogh La Méridienne ou La Sieste ORSAY23

 

Après une déception amoureuse, je m'aperçu que je n'avais guère connu de péripéties dans ma vie.  Je me voyais comme un ‘raté' de la société et multipliais les tentatives de suicide. Pour me protéger, mon frère me fit enfermer dans un asile.
Une semaine après, je découvris le bon côté de mon enfermement à Saint-Rémy. En effet, la nature m'aidait à reprendre goût à la vie.  Me promenant au milieu de magnifiques paysages provençaux et de charmants paysans, je fis le rapprochement avec Jean-François Millet dont j'avais admiré les œuvres à l'hôtel Drouot quatre ans auparavant.  Je comparais cette expérience à une promenade en Terre Sainte pour la beauté des paysages.
Afin de me rappeler mon ‘retour à la vie', je me remis à peindre, réinventant librement les tableaux de Millet. En effet, j'éprouvais une impression d'intimité avec Milet, lui qui recherchait Dieu et l'Eternité tout comme moi.
Je ressentis cette amitié se lier lorsque je conçus la sieste. Touche après touche, mon admiration pour ce peintre grandissait. Ce tableau fut comme le symbole de mon rétablissement. En effet, quand je peignais le couple de paysans endormis sur le tas de paille au premier plan, je repensai pour la dernière fois à mon amour. Puis, à l'arrière plan, j'ajoutai des paysans au travail, signe de remerciement pour la gentillesse des paysans de Provence.
Enfin, j'intensifiai les couleurs claires afin de refléter ma joie de vivre retrouvée. Ainsi la profusion de jaune qui apparaissait sur la toile comme un champ de paille se détachait sur un fond de dégradé de bleus qui donnait une ambiance sereine à mon tableau.

 

375  Ernest Benecke Femmes Barabra. Nubie. 1852 Papier salé d'après négatif papier ORIENT3

 

Mardi 18 Juin 1852
Nous sommes enfin arrivés dans le désert de Nubie, après un long voyage rendu périlleux par les tempêtes de sable et le manque d'eau.Trois hommes sont venus à notre rencontre, qui se sont portés garants de nous mener à bon port.
 
Mercredi 19 Juin 1852
Pour notre première nuit nous nous sommes reposés dans un village à la lisière du désert;nous nous sommes préparés pour une longue traversée de ces immenses étendues de pierres.A 5H30, les dromadaires ont été chargés des vivres et du matériel photographique.Au moment du départ un malheureux incident est survenu: le matériel, mal fixé sur les bâts des dromadaires, a glissé jusqu'au sol.Nous nous sommes précipités à temps sans pouvoir empêcher que quelques plaques de verre ne soient brisées.

Vendredi 21 Juin 1852
Le désert nous environne, un paysage lunaire magnifique s'étend autour de nous, à perte de vue.Nous nous sommes arrêtés pour prendre quelques photos de cet univers de désolation. Les prises de vues se sont succédées et deux heures plus tard,alors que la lumière se faisait rare, nous avons rechargé les dromadaires pour une nouvelle étape.

Mardi 3 juillet 1852
   Depuis la fin de la matinée nous apercevions un village au loin, que nous avons atteint en trois heures de route. Les indigènes nous ont accueillis avec chaleur et ils nous ont offert un logis pour quelques jours.

Jeudi 4 juillet 1852
Dès 8 heures nous sommes partis à la rencontre des habitants du village. J'ai pris des photos de deux femmes Barabra.La première portait sur son épaule une jarre remplie d'eau pour l'approvisionnement de sa famille.Un enfant se blotissait peureusement contre la poitrine de l'autre.Toutes deux étaient vêtues de longues tuniques qui dissimulaient tout leur corps, à l'exception du visage, des mains et des pieds.Notre guide nous a expliqué que les femmes Barabra ne doivent, en aucun cas, se découvrir pour des motifs religieux.Si elles le faisaient elles courraient le risque d'être lapidées.Aussi, pour prendre la photographie j'ai été obligé de demander l'autorisation du chef de famille.Celui-ci a accepté après avoir eu une longue conversation avec notre guide, sans pour autant cesser de nous observer avec méfiance.Les deux femmes elles aussi étaient inquiètes quand j'ai déplié les pieds de mon appareil.La lumière était tout à fait satisfaisante mais il a fallu faire plusieurs pau
 ses.

Vendredi 5 Juillet 1852
Une rapide collation au petit matin a précédé notre départ en direction d'un autre village qui à conservé des vestiges d'une antiquité reculée.J'aurais encore l'occasion de prendre d'autres photos.                          

 

376  Caspar David Friedrich L'Arbre aux corbeaux  LOUVRE 24

 

Un jour d'ennui, je me rendis au musée du Louvre. Allant de découverte en découverte, j'aperçus une œuvre qui me fit frissonner. Cette peinture intitulée L'Arbre aux corbeaux  était l'œuvre de Caspar David Friedrich, un célèbre peintre et graveur romantique allemand.

Comme son nom l'indique, cette peinture représentait un arbre mais ce dernier était particulièrement effrayant. En effet, cet arbre desséché avait pour habitants des corbeaux, et était entouré d'un décor austère et sombre.

En observant bien cette œuvre, une question me vint : pourquoi avoir peint un tel paysage ? Pour en savoir plus sur le peintre et son œuvre, je m'approchai du guide. Celui-ci me répondit que l'artiste était né le 05 septembre 1774 à Greifswald dans un petit village du Nord de l'Allemagne et qu'il était issu d'une famille bourgeoise. Malheureusement, malade depuis plusieurs années, il mourut tragiquement en 1840 à Dresde. Ensuite, il me fit part que les œuvres de Friedrich ont souvent été inspirées par ses nombreuses mésaventures et paysages de son enfance. En effet, Friedrich fut frappé dès son enfance par la mort de sa mère, la mort de ses deux sœurs, Elisabeth et Maria encore adolescente et la noyade de son frère Cristoffer au cours d'une partie de patinage sur la mer Baltique gelée. Mais la foi transmise par son père grâce à la lecture quotidienne de la Bible fut d'un grand secours pour Friedrich. Le guide m'informa que son éducation réformée qui était hostile à toute repr
 ésentation de personnages sacrés avait pu jouer un rôle important dans la genèse du paysage spirituel dont il fut le génial initiateur.

Friedrich s'inspirant des paysages et de son enfance perturbée, transforma les paysages dans ses œuvres en des décors intemporels, austères voir hostiles comme les arbres desséchés souvent représentés dans ses peintures. Ainsi Friedrich construit–il avec une rigueur et une précision extrême qui mettent en valeur le sentiment romantique par excellence de la solitude humaine face à l'immensité de la nature.
Voilà comment je compris l‘univers du peintre Caspar-David Friedrich.

 

377  Jacques-Louis David Marat assassiné 1793 LOUVRE (17)


Aujourd'hui, le 5 mars 1973, est une date qui restera gravée dans ma mémoire, car c'est l'un des jours les horribles de toute mon existence. Il y a des jours similaires à celui-ci où l'on peut s'affirmer l'un des hommes les plus impitoyables sur cette terre.
En effet, qu'y a-t-il de plus horrible que de passer des heures et des heures à représenter un grand ami assassiné dans un bain d'eau et de sang coulant sur sa poitrine. Voici le déroulement de cette journée.
 Je fus réveillé comme tous les matins, par les cris de la rue qui me rendent si nerveux. Vers les huit heures, je me rendis à mon école néo-classique où je devais donner des cours. Sur le chemin, j'ai rencontré un ancien collègue qui m'apprit une nouvelle terrifiante : la mort de mon grand ami Marat.
J'ai couru à l'école, où je me réfugiais pour pleurer dans un coin, comme un enfant qui se blottit dans son lieu favori après avoir été grondé.
Marat était comme un grand frère, c'était un homme qui se battait jusqu'au bout. Il était grand aussi bien par la taille que par ses actions et son intelligence. J'appréciais sa façon de voir les choses, de parler publiquement, de défendre ses propos, ses idées.
J'étais dans la salle où était rangé le mat »riel de peinture. Un élève passa par là et m'entendit pleurer. Il entra et demanda la raison de ma souffrance et je lui racontai la cause. Je lui demandais que pourrait être la meilleure chose que je pourrais faire pour Marat.
L'élève me fixa des yeux et me dit : « vous savez, monsieur, si j'étais à votre place, j'irai faire de mon ami une magnifique toile », et il s'en alla. Mes larmes cessèrent de couler et l'idée de ce brillant élève me parut si belle, si extraordinaire. En effet, c'était la seule chose que je pouvais réaliser en faveur de Marat.
Je pris donc tout le matériel nécessaire à la réalisation d'une belle toile et je me précipitai vers sa demeure.
Un membre de sa famille me fit installer dans la salle de bain où était couvert d'un drap blanc le cadavre de Marat. Pendant que je m'installais, j'entendais une voix de femme qui criait :  « Maudit soit Charlotte Corday ! ». Quand l'homme qui m'a fait entrer est revenu me voir, je lui ai demandé la raison de ces malédictions. Il me dit : « mais vous n'êtes pas au courant ?».
Je lui répondis que non. Il me dit alors que le grand médecin Marat furt assassiné par cette Charlotte et ôta le drap qui le couvrait.
Et moi qui pensait qu'il s'agissait d'une mort naturelle, je le regardais dans ce bain d'eau et de sang. Ce sang qui coulait comme un ruisseau sur sa poitrine. Il tenait une lettre dans sa main gauche, preuve que son travail le suivait jusque dans son bain. Je ne pouvais plus faire demi-tour, j'ai dû donc commencer ce chef d'œuvre.
Quand je peignais, je n'avais pas le courage de le regarder mais je m'y efforçais. Alors que mes membres tremblaient, j'essayais de ne ressentir aucune pitié et de peindre de façon habituelle en imaginant que mon ami était simplement endormi afin d'affaiblir ma peur et mon anxiété. Je finis cette œuvre vers les douze coups de minuit. Je ne ressentais aucune fatigue, simplement un profond dégoût.
Après avoir fini cette toile, je me sentais très mal. Je regrettais de l'avoir réalisée car je pensais que c'était cruel. Et jamais je ne pardonnerai à cette Charlotte qui a assassiné mon ami parce qu'il a contribué à la chute des Girondins.
Pour perfectionner cette toile et mettre en valeur Marat, j'ai rajouté cette phrase : « N'ayant pu me corrompre, ils m'ont assassiné ». Cette phrase montre la puissance de Marat et la jalousie de ses concurrents. Les couleurs que j'ai utilisées sont foncées. Cela me permet de mettre en évidence le corps blanc de Marat et ce sang sur son corps.
Enfin, cette journée s'est terminée en espérant que demain sera un grand jour avec l'exposition de cette toile qui je l'espère, plaira beaucoup.
Maintenant, je suis sûr qu'aucun détail ne m'échappera car j'ai tout inscrit dans ce journal.
Rendez-vous demain. Je te confie, à toi, mon cher journal, toutes mes souffrances, mes peines et mes moments de bonheur. Toi, qui ne risque pas de me trahir, je te quitte sur ces mots en espérant te retrouver à chaque fin de journée.

378  Georges Le Brun, L'homme qui passe le_brun_homme

 

Parfois, je me pose des questions sur mon existence.  C'est alors que je revois de nombreux moments de ma vie, des moments parfois drôles ou touchants. Pour ce tableau, j'ai été inspiré par une période de ma jeunesse qui m'a particulièrement choqué, une période durant laquelle les gens de mon village étaient souvent froids et moroses.
Je vais vous exprimer un de mes souvenirs particulièrement choquants.
Nous sommes en 1912, j'étais très jeune, je venais de passer la quatrième année de mon existence dans un petit village que l'on nommait Tauvière. C'était encore l'époque où ma mère, Louise venait border mes grands draps froids en me racontant quelques histoires. C'est un de ces soirs où je me suis endormis pour pouvoir laisser passer la nuit. Dans la famille, nous étions cinq, tout le monde dormait même mes parents. Mes deux frères et moi étions dans la même chambre, sur des lits séparés. Ce soir là, je devais me lever pour satisfaire une envie pressante qui m'avait, hélas, réveillé. J'avais très peur du noir, il était tard et me lever était pour moi une expédition. Je décidai donc de faire très vite. Je m'étais avancé jusqu'à la rambarde de l'escalier sans pouvoir continuer plus loin, un effroyable frisson m'avait envahi. Restant paralysé, je venais d'apercevoir une ombre au bas de l'escalier. La maison n'était pas très grande, les chambres étaient au premier étage, au rez-
 de-chaussée se trouvait la cuisine, la salle à manger et une petite pièce dans laquelle il y avait une grande cheminée. L'ombre que je venais d'apercevoir venait de passer entre ces trois pièces et s'apprêtait à gravir les marches de l'escalier. J'étais cloîtré dans un petit placard sans pouvoir bouger ni même pronponcer un seul mot. Jugeant le moment bon, j'étais encore éveillé : je n'avais pas fermé l'œil de la nuit. Lorsque j'étais descendu pour le petit déjeuner, j'avais appris une bien triste nouvelle : mon père était mort. Cette péripétie m'avait troublée durant plusieurs années, je me sentais coupable de n'avoir rien dit. Pourtant, cette nouvelle n'avait aucunement choqué les habitants du village, ils étaient toujours aussi froids et moroses.
Voici donc ma petite histoire qui m'a tant inspiré pour créer ce tableau. Il reflète à la fois la monotonie, la tristesse et le terrible incident de l'époque. Je crée mes œuvres le plus souvent sur des passages marquants de ma vie…

 

379  Meunier_borinage

 

Ce tableau intitulé Pays noir-borinage a toute une histoire.
Cela a débuté lorsque je suis né, un beau jour de printemps, le 12 avril 1831 à Etterbeek en Belgique.
Je fus élevé par ma mère dans une maison, place du Petit Sablon avec mon frère aîné, Jean-Baptiste. Mon frère m'entraîna à l'Académie. Puis, par la suite j'ai décidé de devenir sculpteur mais l'atelier de Fraikin qui m'enseigna les arts, m'en détourna pour la peinture qui fut ma passion, je n'avais à l'époque que vingt ans.
Le temps passait et vingt-sept ans plus tard je découvris le monde de l'usine. De plus, en Belgique, l'industrialisation  était en pleine expansion.
La classe ouvrière était de plus en plus important, charbonnages, industries, chemin de fer, ports… tant de choses qui allaient m'inspirées pour mes sculptures et mes toiles.
C'est à Borinage que l'une de mes peintures, m'a suscité l'une de mes plus grandes inspirations.
L'univers des travailleurs,se devait d'être représentés. Cette peinture avec des couleurs chaudes et foncées est néanmoins reproduite très fidèlement, elle offre un contraste entre le milieu naturel et les établissements industriels.
C'était ici, dans les houillières que les charbonniers exploitaient le charbon. Il y a une couleur foncée charbonneuse, cette couleur avait frappé tout le paysage autour. Les bâtiments reflètent un travail sale que font tous ces ouvriers, à l'intérieur.
J'ai peins de manière à ce que le paysage donne lui aussi une impression de travail. On peut apercevoir d'ailleurs en première vue une usine puis la mer à sa droite entourée à perte d'e vue des bâtiments industriels.
Dans un même temps, le ciel et la mer se fondent dans un décor à la fois vivant par l'activité des usines, et chaotique par un manque de présence.
J'aime ce tableau, ce port et voilà pourquoi j'ai été poussé à copier ce paysage.
Meunier CONSTANTIN

 

380  Eugène Delacroix Jeune orpheline au cimetière LOUVRE (4)

 

Sachant que j'étais attiré par l'orientalisme et par les massacres, mon ami, Antoine Gros, m'avait conseillé d'aller sur les lieux en question pour donner plus de vire à mes tableaux. Plus j'y pensais, et plus je réalisais combien il avait raison. Vu  qu'il m'était impossible de revivre l'époque à laquelle se déroulaient les guerres orientales ; la seule alternative que s'offrait à moi était de faire des recherches dans des livres anciens.
Au bout de plusieurs jours de recherches, la fatigue me prit d'assaut et devant un livre passionnant qui portait sur les massacres Scio, je m'endormis. C'est à partir de ce moment que des visions de ce massacre qui opposait les Grecs aux Turcs me vint.
C'est l'une des images qui m'a le plus marqué car bien que présent j'avais le sentiment d'être invisible, rien ne pouvait m'atteindre. Elle avait l'air de se dérouler devant moi, figée et ralentie. Parmi ces gens, la majorité était écroulée sur le sol : femme et enfants avaient un regard de tristesse. Ces femmes exprimaient chacune à leur manière un sentiment de solitude. Il y avait des hommes étendus à terre, les yeux pleins de vide qu'on ne pouvait percevoir de l'extérieur.
Une fois réveillé, je ne me rappelais que d'une jeune fille alors qu'elle n'était qu'un détail de l'image. J'éprouvais le besoin de la dessiner seule, avec autour d'elle un cimetière. Les couleurs étaient claires, ce qui lui donnait un air jeune et fragile. Le ciel était d'un bleu rayonnant, cela apportait, cela apportait de l'espoir qui contrastait par rapport aux massacres.
Dans cette peinture, deux sens sont présents ; celui de la vie et de l'ouïe, car elle nous donne l'impression de voir et d'entendre quelqu'un. Un sixième sens est pourtant perceptible : celui de la communication car on arrive à ressentir qu'elle a peur, bien qu'on ne l'entend pas. Dans mon image du départ, il n'y avait que de la souffrance autour d'elle ; c'est pourquoi j'ai trouvé logique de la dessiner seule dans un cimetière. J'avais commencé déjà depuis plusieurs années mon journal ; une grande partie de ce journal parle de cette période. Le tableau est ma création et pourtant l'histoire de ce tableau et son visage. Donc tous ces mots lui appartiennent.

381 Jacques-Louis David Les Sabines 1799 Louvre (18)

 

Ma fuite du château assiégé
Je me réveillai en sursaut et dans une position très inconfortable à cause d'un terrible grondement. Je sautai de mon lit tout alarmé en me disant « Quel abominable bruit ! » .
Quelque chose tomba près de ma chambre, certainement dans une pièce voisine, et fit trembler tout le château ! Cette fois, j'appelai à l'aide mais ma voix ne fit qu'un écho dans ma grande chambre ( vu que j'étais prince il n'était pas étonnant d'avoir une aussi grande chambre). Je courus vers la porte en espérant trouver de l'aide. Je passai la porte et vis les couloirs sous les flammes et me dit que le grondement était sûrement celui d'un projectile d'artillerie. Je fus soudainement paniqué : « Non, ce n'est pas ça ! Ce ne peut pas être la guerre ! » Cette phrase revenait tout le temps dans ma tête.
Mais, à ce moment-là, ma mère arriva en courant et me prit dans ses bras. Elle me dit en se lamentant : « Nous sommes en guerre, mon chéri ! » 
Alors, sur ce coup-là, j'éclatai en sanglots. Ma mère me prit la main et nous essayâmes de nous échapper du château. Mais à un coude anguleux du couloir un soldat adverse nous barra la route. Je réussis à lui échapper mais ma mère fut saisie par celui-ci.
Tout en se débattant, ma mère me cria dans un souffle et d'une voie très aiguë : « Fuis, mon enfant, fuis !! » Je mis du temps à faire ce qu'elle venait de me dire et je hurlai « Non, lâchez la !! Mais, impuissant, je finis par prendre mes jambes à mon cou. Tout droit devant moi, se trouvait la porte que je surnommais « Porte de la liberté ». Mais, quand j'arrivai, j'essayai de l'ouvrir mais elle était verrouillée. Je fus totalement apeuré : je ne pourrais donc pas sortir !
Mais, j'eus l'idée du siècle ! « Mais oui ! Les remparts ! J'aurais dû y penser plus tôt ! » me dis-je.
Je courus dans les couloirs enflammés en me répétant « Quel désastre, mais quel désastre ! » mais après un bout de temps, je pensai que j'aurais peut-être besoin d'une arme, de quelque chose pour me défendre contre les assaillants.
Je filai, cette fois-ci en sens inverse, droit vers la salle des armes. Lorsque je fus là-bas, bien sûr il n'y avait personne, je bondis sur la première arme que je vis et repartis aussitôt vers les remparts. Heureusement je savais manier une épée et à 10 ans j'étais même le meilleur soldat de mon âge et j'en fus bien heureux ! Un peu plus loin, il y avait un soldat ennemi mais heureusement qui était de dos. J'avançai prudemment comme un chat et d'un coup d'épée je le transperçai. Il tomba raide mort à mes pieds. Parvenu là-bas, je bondis sur la première échelle à ma disposition et dégringolai les barreaux jusqu'au moment où un rival fut devant moi mais je le renversai avec mon épée en l'assommant de deux coups. Je le vis faire une belle chute ! Le prochain attaquant était juste en train de monter à l'échelle, j'avais donc le temps de descendre de l'échelle et je le tuai d'un coup de manche et lui aussi chuta brusquement. Quand je fus parvenu en bas je me trouvai au beau mili
 eu de la bataille !
Je fus terrorisé d'entendre tous ces hurlements et ces fracassements de lances et d'épées.
J'essayai de me frayer un chemin dans cet abominable combat auquel je suppose mon père  participait. J'avais toujours mon épée sur moi, mais j'avais trop peur de l'utiliser contre ces horribles guerriers!
Je me faufilai à travers ces deux armées. Je faillis me faire écraser par un cheval mais je lui échappai en me jetant sur son flanc gauche et je fus sauvé. « Que Dieu soit loué ! » me dis-je. Je courus droit devant moi sans vraiment savoir où j'allais ! Mais je réussis à éviter de me battre, ce qui était bien.
Je me retrouvai dans la forêt où mon père allait souvent chasser, je reconnus spécialement l'endroit où je me situais car c'était là où j'avais abattu mon premier animal. Je poursuivai ma course dans les bois sans fin. Je repensai à ma mère qui avait certainement été faite prisonnière et je pleurai. Mon père aussi était bien quelque part, mais où ?
J'arrivai enfin à sortir de la forêt qui débouchait sur un champ fleuri très beau et très gai avec des fleurs de toutes les couleurs. Cela me redonna de l'espoir et du courage pour la route.
Mes fleurs préférées étaient les coquelicots. Je n'avais jamais vu des fleurs aussi jolies et aussi charmantes. J'en cueillis une dans les prés.
Je continuai sur un sentier un peu étroit. Un instant après, je vis non loin des prairies une ville ! J'étais sauvé! Comme j'étais soulagé ! Tout au long de la route, je murmurai « je vais être sauvé ! Je pourrai manger à ma faim et boire autant que je voudrai ! ».
J'arrivai au crépuscule et je franchis la porte de la ville. Mais quand j'étais arrivé, je n'étais pas si satisfait de moi-même. Je pensai que j'allais trouver refuge quelque part. Mais non !
Je traînai pendant bien longtemps et je me perdis. Je m'assis par terre et je mis mes mains sur ma figure toute crasseuse. J'étais desespéré. Je pensais à ma mère et je me sentis comme un petit garçon bon à rien. Elle m'aurait certainement dit : « Mon enfant, ne te décourage pas, cherche ! ». Cela me redonna courage, je me levai et je cherchai en vain un endroit pour passer la nuit. Je finis par trouver une auberge petite et pas très belle de l'extérieur mais je n'avais pas le choix. J'étais trop fatigué, donc je me décidai.
J'ouvris la porte et je me dirigeai aussitôt vers le comptoir. Je m'adressai à un homme qui était d'une taille moyenne avec moustache et barbichette, en habit de travail. Je lui demandai si je pouvais passer la nuit ici et manger et boire quelque chose. L'homme me répondit « en échange de quoi ? ». « En échange, je vous aiderai dans votre travail. S'il vous plait, acceptez mon offre ! J'ai perdu mon père et ma mère dans une épouvantable guerre qui fait rage au château et je suis à bout de force ! » lui expliquai-je en le suppliant. Et l'aubergiste accepta !
Je le remerciai du fond du coeur et je lui racontai toute mon histoire.
Voilà, je vécus avec lui jusqu'à ma majorité. Puis, je le quittai et je tentai de retrouver mes parents ou de faire quelque chose pour eux . Je m'intéressais beaucoup à l'art et j'eus l'idée de peindre une grande toile pour décrire et immortaliser cet horrible événement.

382  Photographie de Constance Du Bellay constance (8)

 

J'ai 14 ans et je viens de déménager. Pendant le déménagement, j'ai retrouvé la photographie en noir et blanc d'un arbre. Celui-ci était au centre de la photo. L'horizon était caché par ses branches et ses feuilles ; on ne peut apercevoir que le haut d'une colline. Un arbuste, des plantes et des rochers l'entourent.
Cependant, je ne sais plus pourquoi j'avais cette photo dans mes affaires mais ma mémoire est revenue. Je me suis souvenue que je l'avais achetée car elle ressemblait étrangement à un arbre qui a été pour moi, la plus belle chose de mon enfance. Ce n'était pas un simple arbre, c'était mon arbre, celui sur lequel je grimpais tous les jours en rentrant de l'école. J'y avais fait mes plus belles rencontres, celle d'un petit oiseau qui chantait. L'été, je m'asseyais sur la plus grosse branche et je lisais d'innombrables romans. Ici, j'étais tranquille, personne ne me dérangeait. Parfois, à ses pieds, je m'endormais ; et mes sommeils étaient peuplés de rêves merveilleux. La nuit tombée, je rentrais avec une certaine tristesse à la maison ; mais, je savais que, le lendemain, je le reverrais. Cet arbre était mon meilleur ami, je lui disais tout, j'avais l'impression qu'il m'écoutait, qu'il vivait. Je lui confiais le moindre de mes secrets. L'automne lui donnait une teinte rouille et
  dorée. Tous les ans, je ramassais la plus belle de ses feuilles tombées… Mais, cet arbre, on me l'a pris ; on m'a pris mon enfance, ma vie. Il a été remplacé par du bitume. Aujourd'hui, cela fait un an qu'il n'est plus là, un an que je m'ennuie de lui. Il ne me reste plus que cette photographie qui peut me rappeler comment il était à peu près.

383 Jean Fouquet les grandes chroniques de France © BNF Partage du royaume de Clotaire entre ses quatre fils fouq-bnf2

 

Je fus réveillé au petit matin par un messager d'une contrée proche. La-bas, son seigneur se mourrait. Il désirait avant de partir, s'assurer qu'il laisserait une trace dans l'histoire. Je devais immortaliser sur une seule toile, toute la puissance de ce souverain, tout en faisant apparaître une image belle et sereine de son fief. Une première tente contiendrait le défunt, elle serait entourée de soldats, symbole de son autorité et de son influence militaire. Cette première idée, plongée dans les ténèbres, ferait contraste avec le reste du tableau, fier et magnifique. Un château aux innombrables toitures et tourelles abriteraient les serviteurs et animaux de compagnie. Il serait ceint d'une de verre bleu, parsemé de ses perles blanches que sont les cygnes. Autour, d'immenses terres paraîtraient s'étendre vers un lointain calme et rassurant. Enfin, des étendards flottant lentement au vent, quelques arbres et des couleurs douces dispersées dans le cadre imposerait un sentiment de plénitude et de respect. Et ce décor somptueux ferait office d'écrin  à un seigneur agonisant qui aurait alors réussit à faire de cet endroit un sanctuaire de paix et de bonheur.
Oui, je crois…, je crois que c'est ainsi que je devrais représenter cette scène.

 

384  « Jean FOUQUET (XVeme)Bataille entre les Francs et les Danois en 515 Victoire des Francs dirigés par A.Thibert » fouq-bnf1


Ce tableau mesurait environ 1x1,5m. Au premier plan, des hommes se battaient avec acharnement. Presque tous étaient vêtus d'une armure noire et devaient étouffer dans ce métal exposé à ce soleil intense. Aucun nuage pour les protéger : on pouvait apercevoir le ciel d'un bleu beaucoup plus clair que la mer, au dernier plan. Seuls quelques-uns différaient des autres : certains gisaient au sol, probablement morts, un autre, fondu dans un groupe de soldats. Cet homme-là avait son armure et son casque jaunes. On aurait dit qu'il voulait se fondre dans le paysage. En effet, cette bataille se déroulait dans des dunes surmontant une plage de sable jaune au second plan. Le dernier homme qui se distinguait du reste des combattants semblait être un personnage important. Effectivement, sa cuirasse rouge était décorée au niveau des épaules et des manches. On aurait dit de l'or ; mais cela était peu probable car cet homme-là n'était pas à cheval, mais à pied comme le reste des combattants
 . Il tenait un soldat prêt à l'égorger. Non loin de là, un petit groupe armé de lances semblait vouloir se dissimuler derrière une petite dune. Au second plan, seuls quelques petits buissons rompaient la monotonie de cette plage qui s'enfonçait lentement dans la mer d'un bleu foncé à la droite du tableau, s'éclaircissant à mesure qu'on allait vers le centre. On pouvait y voir quatre bateaux à voile, positionnés deux par deux. Une paire était ancrée non loin du rivage, les voiles pliées. Les deux autres partaient probablement vers le large. Leurs voiles étaient tournées dans le sens opposé à la plage. Cette mer était brutalement cachée par une dune surplombée par un de ces rares arbustes qui avaient réussi à pousser sur ce paysage qui semblait hostile.
Je ne sais pas précisément pourquoi cette peinture m'a stoppé net au moment où je l'ai vue, mais je sais seulement que je n'aurais pas aimé être à la place de l'un de ces hommes, loin de chez eux, devant cette lumineuse plage.

 

385  Les Travailleurs de la mer : Naufrage Plume, pinceau, encre brune et lavis, gouache noire et blanche HUGO 8

 

Le bateau fantôme      

  J'étais là devant mon bureau, essayant de ranger les montagnes de livres et de papiers étendues partout dans la pièce. A ce moment-là, je vis au fond d'un  de mes tiroirs ouverts quelques croquis. C'était des dessins en rapport avec la mer, je les avais fais quelques années auparavant  lorsque j'écrivis mon livre sur les « travailleurs de la mer ». Je pris le premier de la pile, c'était un bateau noir sortant de la mer déchaînée. J'avais pu admirer cette superbe scène bien des années avant que je ne fasse tous ces croquis.
      Je venais de partir de Jersey, l'une des îles Anglo Normandes, pour ma rendre à Guernesey une autre île plus au nord. J'étais parti le matin même avec Juliette Drouet ma maîtresse  sur le Silverhon un bateau britannique qui faisait régulièrement la navette entre les deux îles où nous devions nous rendre à Hauteville House. La mer était mauvaise, les vagues se déchaînaient e s'écrasaient de plus en plus fort sur la coque du bateau. J'étais sorti  sur le pont pour admirer ce paysage splendide. Le ciel était devenu de la couleur de la mer « bleu marine », les vagues montaient à plusieurs mètre  de haut, l'écume jaillissait de toutes parts ; quand tout à coup, sortit du fond de la Manche, à quelques mètre  du Silverhon, une grande épave noire qui vogua pendant quelques secondes sur les grands rouleaux  pour disparaître à nouveau au fond de l'immense amas d'eau. Ce bateau devait mesurer plusieurs dizaine de mètre de haut et était entièrement recouvert d'algues. Seul sur le
  pont, je restais  bouche bée pendant quelques minutes devant ce superbe spectacle.
      Cette image  est encore gravée au plus profond de moi. D'ailleurs c'est pour cela que le premier croquis que je fis fut « le bateau  fantôme » sortant des flots.  

 

386  Les Travailleurs de la mer : Naufrage Plume, pinceau, encre brune et lavis, gouache noire et blanche HUGO 8

 

Pour échapper à la révolte dû au coup d'état de Napoléon III, je m'exile !  Malheureusement ! Cette fuite ne me permet pas d'échapper complètement à la fougue dévastatrice des hommes ! Mais, cette fois, ce ne sont plus les hommes qui se déchaînent, mais la mer dans laquelle les bateaux viennent se fracasser.
 Je me suis isolé en haut d'un phare pour que personne ne vienne me déranger ; mais lorsque je me mets à flâner et à regarder au large les bateaux, la violence que j'ai fuie vient me frapper le visage. La peur me paralyse… et pour m'en défaire : j'écris et je peins. Je peins : mais ce qui découle de mon pinceau n'est pas cette vision de rage et de colère que je porte au fond de moi, mais plutôt un sentiment plus ambigu. En effet, l'une des esquisses, que je viens de peindre, peut intriguer. Je m'imagine, bravant les tempêtes à bord d'un bateau, risquant toujours de se fracasser contre les rochers. Pourtant cette lueur d'espoir n'apparaît pas sur la toile ; c'est l'angoisse qui la remplace. Le naufrage ou l'arrivée intacte au port ? Par ailleurs, cet espoir que je voudrais immortaliser n'est pas réel. Ce n'est qu'une part de mes rêves ; une part de mon imagination.

 

387  Les Travailleurs de la mer : Naufrage Plume, pinceau, encre brune et lavis, gouache noire et blanche HUGO 8

 

C'est l'après-midi et je scrute l'horizon ténébreux assis bien confortablement dans mon fauteuil avec, à mes côtés , un chevalet où est posé une toile pour l'instant vierge. Ma maison est sur l'une des hauteurs de Guernesey : je surplombe le petit village et possède un panorama qui révèle la grandeur divine. Aujourd'hui la mer est déchaînée…Mais que vois-je au loin ? Un bateau pris au piège ! Nul doute, il ne pourra s'en tirer : la mer lui réserve le même sort qu'aux précédents, qui comme lui avaient osé la défier…Ô toi grande force de la nature, quel pauvre destin réserves-tu à tous ces hommes d'équipage ! Amant de côtes marines, des tempêtes et des naufrages, je ne peux m'empêcher de vouloir immortaliser ce moment. Je prends une plume puis la trempe délicatement dans mon pot d'encre lavis pour faire la mer et le ciel ; cette étape terminée je prends une autre plume. Celle-ci je l'imbibe d'encre noire pour rehausser le caractère orageux du ciel ; en
 suite, je m'applique à faire ressortir la mauvaise posture de ce navire qui ne sera bientôt plus qu'une épave… En le dessinant , mon cœur se remplit de mélancolie et de détresse…Il ressemble tant à celui qui m'a amené sur cette maudite île noire qu'est mon lieu d'exil ! Ce n'est pas encore cette fois que je pourrais en partir et retrouver mon pays tant aimé ! Maintenant, il ne me reste plus qu'à faire la brume : pour cela je prends un pinceau et de la gouache blanche… Ce blanc que je n'ai pas eu le courage d'utiliser depuis septembre 1843… Il me rappelle tant la douceur de la belle peau de Léopoldine ! Il faut que je me concentre pour ne pas rater ma peinture car les larmes me viennent aux yeux et ma main tremble… Tant de fois j'ai ressenti ce sentiment d'être seul, tout seul…. Quel homme maudit et misérable je suis ! Ce bateau noir n'est que le reflet de ma propre vie : je suis sur le point de sombrer dans cette immense étendue que sont la tristesse et le désarroi.

 

388  Les Travailleurs de la mer : La Mouette passant dans l'ombre Plume, pinceau, encre brune et lavis, HUGO10


Aujourd'hui j'ai décidé de peindre le rêve que j'ai fait il y a quelques jours car cette scène hante mes pensées depuis cette nuit-là : il fait sombre, une tache blanche apparaît dans le ciel, celle-ci m'intrigue car je ne distingue pas ce que c'est. L'image se fait plus nette et je peux distinguer un oiseau, une mouette me semble-t-il, je pense donc que je suis en mer. Cette mouette évolue difficilement dans ce décor obscur. Le vent souffle très fort et ses ailes sont constamment courbées, de gros nuages noirs obscurcissent le ciel. Le vent souffle de plus en plus fort, je me demande si cette mouette pourra atteindre un lieu sûr. J'aimerais l'aider mais cela m'est impossible, je ne peux intervenir, elle est seule contre les éléments, seule face à elle même… Voilà pourquoi ce rêve me hantait. Il m'a fait comprendre à quel point je suis seul pour surmonter les difficultés que je peux rencontrer malgré mon entourage qui est présent à mes côtés mais qui ne peut pas m'aider.

 

389  Jean Fouquet Les antiquités judaïques Construction du Temple de Jérusalem

 

Bourges était une ville plutôt riche. La cathédrale Saint Etienne fut construite en l'honneur de Charlemagne, qui avait fait prospérer la France durant son règne. Sa construction a été poursuivie par les rois qui lui ont succédé pendant les siècles suivants. L e roi Louis XI, à son tour, demanda au peuple français de faire accélérer sa construction et me demanda d'immortaliser ce geste inhabituel avec une enluminure car j'étais peintre du roi à cette époque. J'imaginais cette peinture comme une grande œuvre avec des dimensions extraordinaires qui pourrait recouvrir une façade complète de l'intérieur de cette gigantesque église gothique. A gauche du tableau, le château de pierre de taille grise orné de feuilles d'or et composé d'avancées munies d'énormes colonnes bleutées, avec le roi qui observerait du haut de son balcon les ouvriers à l'œuvre ; ce qui lui permettrait d'observer l'état d'avancement du monument. A droite de celui-ci, la magnifique cathédrale couleur or, pas totalement finie, avec au-dessus de la porte principale le bas-relief représentant le jugement dernier. En bas de la toile, des sculpteurs fignolant pièce par pièce les pierres qui allaient servir à finir la construction. Malgré les exigences du roi, qui consistaient à le représenter en couleur afin de le mettre en valeur et à peindre le bas peuple en noir et blanc ; ce qui me permettait d'économiser ma peinture que j'avais du mal à me préoccuper. J'ai fini par réussir à peindre cet éblouissant tableau. Je fus récompensé par le roi d'une montagne de pièces d'or, de sa reconnaissance éternelle et fus admis comme membre de la noblesse.

 

390 Série Palestine © Véronique Vercheval V14

 

Le sourire d'un jour noir
Ensevelie dans les décombres, je tente de retrouver mes esprits. J'essaie de me souvenir de ce qu'il s'est passé, mais je suis complètement assomée et je n'arrive pas à réfléchir. J'ai perdu toute notion de temps et je ne sais pas depuis combien de minutes ou d'heures je suis coincée ici. Une odeur de fumée froide et de poussière m'environne et des sons étouffés me parviennent du dehors.
Ca y est, quelques vagues images puis des souvenirs plus précis rejaillissent dans mon esprit.
Je revenais d'un pas pressé du marché quotidien, car il n'est pas bon de s'attarder dans les rues en cette période de guerre civile. Aucun endroit de la ville n'est sûr et on peut compter sur très peu de personnes.
Je rentrais donc rapidement chez moi quand tout à coup, à deux pas de mon immeuble, un bruit sourd s'est fait entendre puis, plus rien, absolument rien, le vide total.
L'angoisse me serre à mesure que la mémoire me revient: lorsque je rentrais chez moi, je n'étais pas seule, mais avec qui? Je ne me souviens plus. J'essaie de me rappeler et, après un instant de douloureuse réflexion, je me souviens. Ma soeur Myriam était avec moi. Mais où est-elle en ce moment?
Prise de panique, je ne contrôle plus mes gestes. Je tente de sortir des décombres, mais j'ai mal partout. Une douleur horrible qui vient de mon bras gauche m'empêche de le bouger. Avec l'aide unique de mon bras valide, j'enlève tous les gravas qui recouvrent mon corps jusqu'à la taille et, après un effort considérable, je me hisse hors du tas de briques. Mes jambes me font mal mais ma peur de ne pas retrouver Myriam est encore plus forte. Je l'appelle de toutes mes forces, je cherche partout en boitillant, mais en vain. Des hurlements qui proviennent de toute part retentissent. Une mère affolée court et appelle son enfant. Je trébuche sur une poupée, trésor perdu d'une victime innocente. Ce spectacle horrible augmente mon angoisse et je ne sais que faire, impuissante.
Tout à coup, derrière moi, j'entends une voix crier "Fatima, Fatima!". Je me retourne. Ma soeur, les larmes aux yeux mais souriante, les vêtements un peu déchirés, vient à ma rencontre. Je me jette dans ses bras. J'aperçois un journaliste venu pour témoingner de la misère et de la souffrance qui règnent ici. Il nous prend en photo.

 

 

Attention !  les textes qui suivent ont une numérotation qui ne suit pas la précédente

598.  mellery_heures


 Tout s’est passé à l’hôpital.

Je venais de frôler la mort. J’étais resté plongé dans le coma pendant quatre mois à la suite d’un accident de voiture. C’était le quatre juillet 1998 à dix heures trente-deux. L’homme qui m’avait renversé avait environ trente ans et s’appelait Mellery. Par contre, je ne me rappelle plus de son prénom. Si, attendez, c’était Laurent … Non, Xavier. Xavier Mellery, voici son nom. Quand je suis sorti du coma, il était là, debout, devant mon lit. Au début, je ne l’ai pas reconnu. Il m’a fallu au-moins dix minutes pour me souvenir de ce qui s’était passé quatre mois auparavant. Tous les deux nous avons parlé longuement. Lui, surtout, n’arrêtait pas de s’excuser pour ce qu’il avait fait : je ne vous avais pas vu, j’ai tout fait pour vous éviter… Ensuite, il m’a dit qu’il était peintre mais que peu de personnes le connaissait.

Tout à coup il se mit  à pleurer. Je ne savais pas quoi faire car c’était à la fois l’homme qui m’avait renversé et un inconnu. Je l’ai donc laissé pleurer.

Quelques minutes après, quelqu’un frappa à la porte : c’était une infirmière. Je lui ai demandé tout de suite ce que j’avais. Elle regard sur la feuille au bout de mon lit et m’annonça qu’il me fallait passer des examens de routine. Elle me rassura quelque peu mais me demanda d’attendre le médecin pour en savoir plus.

Vingt minutes passèrent et le médecin arriva enfin. Le Dr Greg Carter m’emmena passer des examens. Deux heures plus tard, il revenait dans la chambre avec les résultats. Il m’apprit que j’allais devoir suivre deux mois de rééducation pour remettre mes muscles en mouvement.

Xavier Mellery voulait absolument se faire pardonner. Une semaine passa. Xavier venait me voir tous les deux jours. Quinze jours après, Xavier vint avec le sourire pour la première fois. Il avait passé toute la nuit à réfléchir et avait trouvé une idée. Il voulait peindre un tableau qui illustrerait mon histoire. Il avait un croquis de sa future peinture et me l’expliqua. Xavier avait dessiné un homme qui avait de grandes ailes dans le dos et cela devait représenter un ange. Ce même homme tenait dans sa main gauche une faux qui devait représenter la mort. Tout autour de lui, il y avait des femmes qui le vénéraient pour sa puissance. Le tableau aurait pour titre : Les Heures et serait dédié à toutes celles que j’avais passé dans le coma. Le titre serait inscrit en bas du tableau et en haut  il y aurait cette phrase : « L’éternité et la mort ». L’éternité serait associée au temps qu’il a passé à attendre que je me réveille et la mort au seuil que j’avais frôlé.

Ce tableau a été réalisé en un mois et sa reproduction s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. Une partie de l’argent a servi à payer ma rééducation. Depuis quelques mois, Xavier et moi ne nous sommes pas revus. Cette aventure restera gravée dans ma mémoire à tout jamais car je n’aurais jamais imaginé qu’une histoire pareille pouvait m’arriver, à moi.

 

 600. wiertz_inhumation

 

 27 Octobre 1854 : 01H06
Quelquefois, j’ai des moments d’absence et… j’y pense, et y repense souvent, comme-ci c’était hier.

02H06
Me voilà de nouveau plongée dans mes souvenirs…mais souvenirs ou pas, cette fois, je me rappelle exactement mon état, la pièce, la situation… ma mémoire a su enregistrer chaque détail de cet évènement si important. Evènement choquant, effrayant, stupéfiant et même douloureux.

3 Novembre 1854 : 00H18
Comment supporter plus longtemps ce mal-être ?!!

03H34
Je ne suis pas assez forte, je ne suis plus assez forte, je vais craquer !!

05H45
Je souhaiterais pouvoir ne plus y penser, ne plus me remémorer les détails, ne plus voir ces images à jamais inscrites dans ma mémoire… ne plus avoir à souffrir. Malheureusement, tout ceci est impossible, mon âme a vu, et ne cessera JAMAIS de se rappeler cet instant.

4 Novembre 1854 : 01H43
Une seconde a suffi, maintenant ma vie est éternellement finie. Je suis perdue, qui sais si je trouverais la paix ? Personne ! Mais peut être que, si mes fautes étaient avouées et mon histoire racontée… ?!

03H50
Dans ce tombeau, toute ma vie est enfermée… Pourrais-je y aller pour affronter la réalité ? J’hésite, je recule, la vérité est angoissante, s’y soumettre serait trop dur et la comprendre…… bien trop compliquée.

6 Novembre 1854 : 04H23
Encore une journée passée à rêver ou à cauchemarder ?! Mon esprit n’est pas tranquille et la réalité me paraît déformée. Les regrets me rongent et je ne serai bientôt plus qu’ombre.

05H25
Elle me manque, chair de ma chair, sang de mon sang, le seul être toujours à mes côtés n’est plus. Nous vivons à présent dans deux mondes opposés, bonheur suprême et petits nuages l’entourent tandis que moi, seuls les feux de l’angoisse, les regrets, les erreurs et les fautes m’étouffent et me brûlent.



7 Novembre 1854 : 23H56
Comme j’aimerai la rejoindre !! Mais cela m’est interdit, puis, tout nous sépare… l’on pourrai penser que l’amour nous réunirait mais, ça n’est pas le cas… On dit souvent que l’amour est plus fort que tout, mais je vous certifie que la mort, la haine et les erreurs sont de loin les armes les plus dangereuses.

9 Novembre 1854 : 22H38
Comment ai-je pu être mêlée à ce massacre ? Une femme est morte par ma faute… mais pas n’importe laquelle, la femme la plus importante de ma vie, la seule qui malgré tout était restée à mes côtés, celle que je ne pourrais oublier ! Sa vie a été gâchée, pourtant son futur avait été tracé, bonheur et gaieté lui avaient été autorisés tandis que malheur et pleurs lui avaient été formellement retirés.

23H56
Sa vie lui a été en partie, enlevée par la maladie et moi, être sans cœur que je suis, lui ai ôté le reste de vivacité qu’elle avait gardé. Pour me réconforter, je me persuadais que le paradis était sa destinée… OUI, c‘était évident : ça l’était, mais pourquoi maintenant ? Pour quelles raisons l’avoir tuée ? La maladie ? Elle était forte et aurait pu s’en remettre… quoiqu’il en soit, elle me l’a demandé et inconsciemment, j’ai exécuté, Je l’ai tuée. Je n’avais aucun droit de faire cela, il m’était interdit de lui prendre sa vie, de la lui retirer. Puis, comment ai-je réussi ?! Je n’ai plus ni sentiment ni âme car tous deux sont partis avec elle. Tout m’a été enlevé lorsqu’elle m’a quittée.

11 Novembre 1854 : 03H12
Elle me manque, ma sœur me manque. Tous ces mensonges me rongent, personne ne sait et ne saura probablement jamais, mais il faut faire éclater la vérité. Je dois faire face, tenter de me soulager, puisque de tout façon, je ne puis continuer… et elle, l’ai-je soulagée ? Comment savoir ?

04H24
Plus j’y réfléchis et plus je me dis qu’en la tuant, je me suis condamnée, vouée au mensonge, à la souffrance, à l’éternel désespoir. En un instant, de malheureuse, je suis subitement devenu une tueuse.

13 Novembre 1854 : 00H00
Me voici enfin dans mon caveau, revenu au début. J’ai surmonté ma peine et effacé mon passé. Mais une chose n’a pas encore été divulguée, je suis restée à ses côtés mais sachez que nos âmes resteront à jamais séparées car, après sa mort, j’ai choisi la solution de facilitée… je me suis suicidée.