Concours "des mots pour voir"
session 2004
Textes en français langue maternelle catégorie B ( plus de 16 ans et demi) SERIE 1 /2 n°391 à 460
Textes reçus avant le 11/ 3 / 2004
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391. série all stage © Véronique Vercheval V5
Entre mes doigts il y a cette photographie noire et blanche.
Une image très belle sur le désespoir humain et sur la mort. Dans un élan
sincère et pur,une jeune femme se lance dans une danse effrénée,dans un hymne
barbare empreint de cruauté.Ses deux bras évoluent dans l'air,dans un
mouvement circulaire soudain semblable aux derniers vols des oiseaux.
Cette photographie est légèrement floue, abîmée par la vitesse de la danse et
par la souffrance de cette femme qui se dérobe,qui me cache son visage de
manière pudique et boudeuse.Elle ne danse pas pour moi.
Il y a dans ses gestes quelque chose de malhabile et de comique, comme si la
rigueur du noir sur le blanc n'arrivait pas totalement a enfermer cette
danseuse, comme si, avec un coeur sincère elle dépassait le photographe et
imposait ses lois.Elle se cache,et le photographe n'a pu que capter sa
trace,fugitive et éphémère,sur le papier du Temps.
Dans sa longue robe noire, elle se moque de moi et de mon regard voyeur sur
elle.
Je n'ose pas la troubler, je regarde doucement cette photographie,je la regarde
beaucoup... Je me demande ce qui a pu pousser une femme à se jeter à corps
perdu dans une danse si pure et si lascive, que le spectateur se sent tout de
suite ignoré.
Il y a quelque chose de triste et de princier dans cette mort de la danse,dans
cette lutte éperdue entre le corps et l'esprit.
Nulle couleur de tache son désespoir, et mon regard sur elle semble toujours
l'effleurer,dans un geste caresse,avec une poésie sans mots.
Soudain elle m'atteint en plein coeur,tant son mouvement appelle en moi une
souffrance plus forte encore que la vie... soudain je ne suis plus qu'une
simple coquille vide,qu'une simple vague qui regarde se refléter sur elle le
vol lent et délicat des oiseaux.
Elle me tombe des mains et virevolte un moment infini
avant de toucher le sol, avant que son envol ne se brise en pleine vitesse.
Mais même à terre, ses deux bras agitent l'air comme pour se relever et
continuer encore, jusqu'à l'écoeurement de m'offrir une danse sur les origines
du monde. Une danse de femme pieuse et solide,la danse des jeunes mères sur
leur enfant roi.
Je me demande alors pourquoi est ce que cette photo s'est ainsi imposée à moi,
parmi des centaines d'autres.
Elle a la pureté de ces visages de geishas, cette couleur aveuglante du sang
sur la neige, et cette absolue souffrance de l'être sur lui même.
Et la froideur de la photographie ne fait que contenir un bref instant les
éclairs de lucidité qu'elle m'envoie, le papier n'est que le dernier rempart
entre elle et moi-même.
Alors
Avec un soin infini
Je reprends le papier glacé
Entre mes doigts
Et je pose un regard
Neuf
Sur cette femme qui n'est autre que moi
Moi dans toute ma cruauté de jeune fille FOLLE D'HUMANITE
C'est une femme qui me cache son visage, le corps trop occupé à mener un combat
contre l'esprit.Je ne sais pas si je pourrais la regarder en face,je sais que
sa danse n'est que l'ultime recourt qu'a l'être humain contre sa barbarie de
bête sauvage et affamée.Je sais que cette femme ne regarde personne et que le
photographe n'a fait que la fixer sur du papier,qu'en aucun cas nous n'aurions
pu COMPRENDRE sa danse,et encore moins la regarder.
J'ai tous de suite aimé cette photographie,car elle était toute en retenue,parce
qu'elle était pudique sur le corps de cette femme qui va s'envoler,ce corps dur
et froid,sombre sans aucun éclat,ce corps qui se ferme aux hommes pour ne plus
écouter que sa propre musique.La danseuse c'est nous même, chaque jour quand
nous tentons de nous regarder dans une glace,avec toute l'incompréhension du
monde;et c'est aussi cette lutte inhumaine que nous faisons contre nos
instincts les plus primaires. ELLE EXPLOSE DANS L'AIR, TOUTE SA GRACE DANS
CHACUN DE SES MOUVEMENTS.
La féminité n'est plus cette petite chose
fragile et sensuelle que l'on doit protéger,dans le mouvement ample de ces
bras,elle l'étreind avec force
et
sauvagerie.On ne voit que le début du feu d'artifice mais on imagine très
nettement sa fin,sans une larme,dans un cri.
Alors
Avec un soin infini
Je regarde une dernière fois le papier glacé
Et je sais
Aussi bien que je le sens
Que je viens de prendre une leçon de vie.
L'être humain est une poésie en éternel
mouvement,en équilibre sur la limite parfois menteuse
Du noir et du blanc
392. Photographie de Constance Griffon Du Bellay constance (6)
Constance Griffon Du Bellay nous surprend, nous ayant ici tous pris en flagrant
délit
d’expression du quotidien. Pourquoi cette touche de tue-harmonie
révèle-t-elle une sorte d’angoisse pénétrante à nos yeux si doux et chatoyants?
Les contours des ombres sont ici nets, là très flous, puis… plus rien. Cette
scène pourrait passer inaperçue, mais le caractère magnanime de la fulgurante
magie exprimée par de si sobres instruments rend ce hublot du vide soudain
immortel, universel, et, pourquoi pas, sarcastique.
Cette élève du lycée Marguerite- de- Navarre de Bourges s’est immiscée dans ce
groupe d’artistes de la place. La fontaine déverse la vie du village dans un
bruit sourd et glacé, pourtant les boulistes s’esclaffent de leurs
exploits coutumiers sous les platanes verts du printemps. Il est bientôt midi.
Du haut de ses dix ans, Emilie observe les joueurs, de la terrasse du café de
la place. Mais qui aurait pu apercevoir cette malicieuse inconnue venue de
nulle part brandissant son appareil photo entre deux pointages affûtés des
vieux briscards du jeu de boule ? Les deux équipes se regardent, s’écartent du
jeu, commentent, pareils à des caméléons endormis, jusqu’au moment où… le coup
de langue de l’animal que personne n’attendait fausse le jeu. A partir de là,
la partie s’anime, les joueurs ne voient l’avenir que dans ces trois dernières
boules d’acier restant à jouer. Ainsi les trois fanfarons boulistes de l’équipe
provisoirement perdante se dévoilent, notamment le vieux André q
ui ne sort de sa demeure qu’à l’occasion des grandes rencontres du club.
A ce moment-là se passe quelque chose que nul ne pourra saisir, exceptée
Constance, postée là. Sous les platanes, sous le vent d’Avril se démène le
vieil André à grand renfort de gestes typiquement varois. Il se trame une
ambiance particulière entre les paroles du vieux et les acquiescements oh combien
! porteurs des deux comparses. Le platane contemple la scène, immortel, fidèle
à lui-même. Les couleurs sont inutiles sous la chaleur de la place du village ;
les ombres des impétueux boulistes, couronnées de cette douceur de fin de
matinée, se baladent en fiers miroirs diurnes sur la photo que vient de prendre
Constance. La main-mise du soleil sur la terrasse complète le tableau : la vie
en liberté, la liberté animale, l’animosité de l’homme, l’homme passant sa vie
à discuter les fins de parties de boules, essayant vainement de grappiller
quelques points de sa voix fugace. Tel est le spectacle de la joie, de
l’insolence faussement perturbatrice des matinées ombragées. Le trait
finement dessiné de quatre doigts accomplissant leur tâche, la photo
prend toute son ampleur. Il s’agit pour André de récupérer ces quatre points
tant espérés, convoités par un signe de la tête, l’apitoiement de Goliath
devant David. L’allure subliminale du soleil rancunier lâche un soupçon
d’amertume sur cet incroyable tour de force du hasard. L’ombre de la vie de
Constance rattrape la jeune photographe : son destin a décidé qu’elle aurait
toujours voulu vivre cet instant de calme, de volupté, à travers ce regard
perdu…
Dorénavant, la photographe sait que, d’après l’atmosphère qui régnait ce
jour-ci,
le cadre ombragé du tableau reflétait une douceur de vivre et une mélancolie
certaine.
Elle se trouvait là, coincée dans cet univers immortel et magnifique qu’était
le jeu de boules
du dimanche matin. Nul ne savait ce qui se passait dans la tête du vieux
bouliste qu’était
André ; la photo, elle, savait. Pourra-t-on toujours cerner ces moments uniques
de la vie qui font qu’une fleur est une fleur, qu’un regard est un regard,
qu’un signe de la main est bien un signe de la main ? Une éternité de songes
complices se reflètent en partance pour les lueurs contemplatrices des yeux de
Constance…
393. Série Palestine © Véronique Vercheval V14
Elles ont cherché longtemps, les yeux trop secs pour pouvoir même pleurer. Elles ont des yeux brûlés par le soleil, par la tristesse, par ce trop-plein d’espoir qui les terrorise. Elles ont fouillé chacune de son côté sous les décombres de leurs quartiers, et en fouillant ces débris, elles se sentent fouiller les décombres de leurs vies, mettre à nu leurs envies, leurs désespoirs, leurs questions à ce Dieu pour lequel on se bat tant. C’est d’abord les est-ce que… Est-ce qu’elle est sortie, faîtes qu’elle soit sortie, est-ce qu’elle est là, est-ce que je la trouverais? Et les pourquoi suivent, pourquoi, mon Dieu, pourquoi elle, pourquoi moi, pourquoi nous, pourquoi ici, aujourd’hui? Et les qu’est-ce que j’ai fait… Qu’est-ce qu’elle a fait? Elle ne se fait pas sauter dans les bus, elle. Et elles découvrent encore, avec une reconnaissance terrible quand elles voient que la main, le bras qui sort là-bas n’appartient pas à l’autre qu’elles désespèrent de retrouver. Elle hurle. Je dis elle parce que c’est une seule d’entre elles qui hurle, la plus jeune, qui se demande ce qui lui arrive. Sa force, c’était l’autre, sa vie, c’était l’autre, le moyen de supporter ce pays maintenant, cet endroit toujours contesté ou on les enterrait vivantes dans la destruction continuelle de leurs rêves, de leurs espoirs, de leurs avenirs en reconstruisant une version plus isolante du mur de Berlin, ou les explosions et les effondrements rythmaient leurs vies comme les tics et les tacs d’une horloge morbide. Si forte, cette fois-ci, l’explosion, qu’elle avait cru ses tympans exploser, qu’elle avait fermé les yeux et que quand elles les avait rouvert, elle s’était demandé si elle était encore vivante, puis si l’autre l’était et qu’elle hurlait maintenant comme pour couvrir le bruit du souvenir dans sa tête. Mais on lui caresse les cheveux, on pleure à côté d’elle, on pleure et on rit et elle lève la tête, et elle voit sa sœur, là, elle est là. Merci, mon Dieu, quel que soit votre nom, elle est là. Alors, elle se tait, elle se lève, elle sourit. Elle peut être si forte, maintenant. Elles se regardent, savent, sourient encore. Elles parleront plus tard, quand leurs pensées seront moins denses, quand elles ne risqueront plus d’éclater en sanglots et elles ont presque mal à force de sourire et de se serrer et elles s’étouffent tant elles se tiennent. C’est un bonheur étrange, si euphorique et si triste à la fois, de penser qu’on aurait pu tout perdre alors qu’on a rien quand le miracle est qu’on a pas tout perdu. L’euphorie n’était pas encore triste quand j’ai pris la photo. Le sourire était encore intense, un rire douloureux coincé dans la gorge, alors que je les regardais, moi, l’étrangère, moi qu’elles ne voyaient plus dans cette folie qu’a l’homme de trouver sa joie dans le désespoir tout en ensanglantant la Terre Promise. Un mot, le son d’une voix et elles ont retrouvé la foi, rebâti leur rêves, reconstruit leurs sourires. Si seulement c’était aussi facile de rebâtir un pays, si seulement l’espoir suffisait là aussi…
394. Jean Fouquet les grandes chroniques de France fouq-bnf4
Collez votre texte ici :: Jean Fouquet, peintre et chroniqueur de l' histoire
comme ici "Charlemagne à la bataille", cette peinture de petite
taille en couleur pour illustrer un manuscrit vers 1455-1460 à Tours. La
bataille se passe au Moyen-Age. Dans "Charlemagne à la bataille", les
deux armées en rang serrés sont au pied d'une colline. A droite, Charlemagne
avec ses chevaliers montés sur des chevaux avec des harnachements, brandit des
étendards de l'Empire et du royaume de France. Les ennemis font face avec des
chevaux nus. Sur la partie de droite, on voit de quel côté penche la victoire.
Charlemagne qui est reconnaissable avec sa couronne au premier plan, avec la
housse d'azur fleurdelisée de son cheval et avec son armure dorée, désarçonne
un adversaire en lui transperçant le corps avec sa lance. A l'arrière plan à
droite, il y a un château fort avec des collines suivi d'un beau ciel bleu.
Tout au long de son règne Charlemagne entreprend de nombreuses batailles contre
ses
ennemis. Ses ennemis étaient les sarazins pendant les guerres.
395. Jean Fouquet les grandes chroniques de France fouq-bnf4
Jean fouquet est un peintre et enlumineur du XVe Siècle. Il
fût le peintre du roi, et un portraitiste réputé. Il est né en 1420 et mourut
avant 1480.
Cette peinture retrace une bataille de Charlemagne. Il s'agit d'une enluminure
des XV manuscrits historiques.
Charlemagne était le fils de Pépin le Bref, né en 742. Il fût roi des Francs de
768 à 814, roi des Lombards et empereur d'occident de 800 à 814. Charlemagne à
souvent affronter le roi des Sarrasins Aigolan.
Les Sarrasins étaient le nom sous lequel les Occidentaux désignaient, au
moyen-Age, les Arabes et en général, tous les peuple Musulmans. L'appellation
s'applique aujourd'hui aux seuls Musulmans, qui par terre ou par mer,
poussèrent des incursions vers la Gaule et l'Italie du VIIe au Xe Siècle.
Au premier plan, un duel oppose deux cavaliers, Charlemagne et un Sarrasin. Sur
le cheval de Charlemagne, un drap recouvert de la fleur de Lys. Ce qui exprime
la puissance Royale.
Au second plan, les armées s'affrontent avec des lances, boucliers et armures
en or.
L'arrière plan est constitué d'un château qui se trouve au sommet d'une colline
pour mieux apercevoir l'ennemi.
Au premier plan,les couleurs du tableau sont claires. Le peintre veut montrer
le personnage principale à travers les points de fuite.
Au second plan, les couleurs utilisées sont sombres, armures en or foncé.
A l'arrière plan, les couleurs sont claires, vert et bleu. Le peintre veut
montrer un contraste entre le paysage et la guerre.
La peinture est encadrer d'enluminure des manuscrits historiques.
396. Jean Fouquet les grandes chroniques de France fouq Fouq - bnf2
Dans le feuilletoir des Grandes
Chroniques, les tableaux peints par Jean Fouquet, enlumineur du XVème
siècle.l'une de ces enluminures évoquent le partage du règne de Clotaire Ier
roi mérovagien(511)entre ses quatre fils.en effet cette enluminure d'un ciel
bleu clair qu'on s'imagine sans doute que cette journée se déroule au milieu de
l'après-midi. Les toîts des chateaux semblent monter au ciel ; à travers les
fenêtres nous distinguons des personnes rassemblées dans des maisons. On peut
apercevoir la cloche de l'église qui est immobile. Un drapeau se distingue des
autres, il semble flotter dans l'air. La ville fortifiée laisse a paraître sur
le mur rose qu'il y a eut une montée des eaux. Dans cette rivière il y a trois
cygnes qui semblent prendre des directions différentes. Sur la terre ferme,
nous voyons une troupe de soldats qui attend pour assiéger la ville fortifiée.
397. Eugène Appert, Assassinat des otages à la prison de la roquette Papier albuminé, 10,5 x 6,3 Appert
Cette image d’un passé pas si lointain, puisque cette prison
était encore en activité à la fin du XIXème siècle à Paris, exprime la mort.
C’est par cette ultime étape où les condamnés séjournaient avant l’heure
fatale. Les murs sont impressionnants, écrasants avant la mort programmée. On y
voit six ecclésiastiques, comme s’ils jouaient « la comédie »… Il est vrai
qu’il y a énormément de « spectateurs ». Les quatre gardiens habillés de gris
et la foule de tireurs prêts à appuyer sur la détente attendent !
Cet événement se passe pendant la Commune de Paris qui fut l’objet d’une
répression très brutale (vingt mille morts). Les communards furent les
principales victimes entre le 18 mars et le 27 mai 1871. Ces socialistes
ouvriers voulurent, gérer les affaires publiques sans l’aide de l’Etat. Ils
furent pour la plupart exterminés lors de la semaine sanglante (du 21 au 27
mai). Thiers fut un des Artisans de l’écrasement de la révolte de la Commune.
A ce propos, nous connaissons les noms de ces six condamnés à mort :
l’archevêque Darboy, le président Bonjean et l’abbé Deguerry, Ducoudray,
Clerc et Allard.
Cette vue fut prise en 1871, quelques années après l’intervention de la
photographie. Elle fut tirée sur du papier albuminé, c’était une technique
utilisée à l’époque pour fixer l’image.
398. peinture d'Olive Dupont chapeau
Ce peintre se sert de
trois éléments qui sont:la peinture, la figure et l'écriture pour peindre ses
oeuvres.
Les formes sont à la fois reconnaissables comme là pour le chapeau mais c'est
aussi des formes qui n'existent que par leurs couleurs et leurs textures.
Il immisce des mots pour compliquer un peu plus le jeu et tout cela produit de
la poésie pour les yeux.
Les couleurs qui entourent ce décor sont des couleurs joyeuses comme le jaune
qui évoque un soleil rayonnant d'une chaleur profonde. Je peux aussi distinguer
des inscriptions comme dans la plupart de ses peintures, mais pour ce tableau
on peut aperçevoir le mot "Révolte" qui est écrit à l'envers et
dessiné par les volutes de fumée et qui se trouve en dessous du chapeau. Au
desssus, il y a un mot "molle" qui est plus gros et plus structuré.
Une ombre étrange se cache sous ce chapeau. Cet inconnu souffle un grand nuage
de brouillard qui parait me parler. Cette façon qu'il a de s'exprimer me semble
tout à fait hors du commun.
J'ai l'impression que cette personne aime la solitude, donc être à l'écart des
autres doit être la meilleure chose pour lui.
Nous avons choisi cette peinture car nous aimons bien sa figure de style
mystérieuse ainsi que les couleurs vives qui nous ont tout de suite plues.
399. Série Palestine © Véronique Vercheval V14
Cette photo nous l'avons choisie car elle nous a apparue
intéressante et touchante. Elle a été prise par une journaliste qui se nomme
Vercheval Véronique, née en 1958 à Charleroi dans le nord. Elle a été envoyée
pour une mission en Palestine par un organisme des Nations Unis.
Au premier plan nous voyons deux femmes embrasées, heureuse de se
retrouver. Quand on observe le deuxième plan, on comprend rapidement la joie et
le bonheur des deux femmes, heureuses d'avoir échappé au bonbardement.
d'aprés la photo nous pensons que plus d'un immeuble à était détruit par un
bonbardement Israëlien.Les deux femmes sont peut être les seuls survivantes de
cette immeuble.
De plus la Palestine est en guerre depuis plusieurs années.
400. Série Palestine © Véronique Vercheval V15
Ce jour là, Véronique Vercheval se trouve en Palestine dans
une cour ou des enfants palestiniens sont réfugiés a cause de la guerre.Au
premier plan nous apercevons une jeune fille de type Arabe Vêtue d’une blouse a
rayure noir, comme toutes les autres filles de la photo.Devant la caméra nous
apercevons une main faisant le « V » de la victoire.Cette main appartient a une
jeune fille qui est complètement hors champ.
Pourquoi fait –elle ce signe ?
Pour Véronique Vercheval, nous pensons qu’elles veulent garder l’espoir d’être
un jour libre, ça doit vraiment faire longtemps que les jeunes filles attendent
ce moment.
C’est sans doute pour cela que Véronique Vercheval utilise le noir et blanc,
pour évoquer la tristesse, la solitude, l’angoisse, le manque de confiance
envers les autres…
Mais ce que nous apercevons sur les visages des jeunes filles c’est un grand
sourire et dans leur regard de la joie de vivre, d’être enfin libre de tout ce
malheur, que la guerre soit enfin fini et qu’elles puissent retrouver le goût
de vivre.
401. Jacques-Louis David Marat assassiné1793 louvre (17)
En ce mois de juillet 1793, il fait chaud, trop chaud. Nous
sommes le 12 au matin, je me rends au journal. Je suis rédacteur du journal
L’ami du peuple. Je compte écrire un article sur les massacres
révolutionnaires. Seulement voilà, je suis l’instigateur des ces massacres. Je
vais en quelque sorte écrire un article sur moi, mais ça m’est complètement
égal.
J’ai chaud, des gouttes de sueurs commencent à perler sur mon front. Je me
gratte. Un temps pareil, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour ma maladie de
peau. Quand il fait chaud ou humide, je me gratte, parfois jusqu’au sang. Pour
me calmer je dois prendre un bain tiède. L’eau est un remède parfait contre ma
maladie.
Je ne resterai pas longtemps au journal, le directeur me renvoie, il n’y a pas
de travail. Je pars donc à l’Assemblée. Tout le monde est étonné de me voir. On
parle encore de l’exécution de Louis XVI. Dehors c’est la révolution. La
population est remontée, remontée contre moi. Certains paieraient cher pour me
voir mort.
Je n’en peux plus, je rentre chez moi, je suis en train d’étouffer. Je me cache
le visage pour ne pas être reconnu. Il ne fait pas bon courir les rues en plein
jour, surtout quand on s’appelle Jean-Paul Marat.
On frappe à la porte. Je n’attends personne, j’ouvre… c’est Charlotte Corday.
Charlotte est une jeune révolutionnaire royaliste de 25 ans, elle est devenue
ma maîtresse au cours d’une soirée voici 7 ou 8 mois. Heureux les amants que
nous sommes, dans une étreinte passionnée, nos corps se mêlent. Aucun lien
affectif ne nous lie, notre relation est purement sexuelle. Ce n’est pas plus
mal. Je suis incapable d’apporter de l’amour à qui que ce soit, pas même à moi.
Je ne m’aime pas !
Il fait nuit. La ville a l’air calme, comme endormie. Des révolutionnaires
traversent en barque la Seine. Que préparent-ils ? Je n’en sais trop rien. Je
n’arrive pas à m’endormir. L’air est lourd, suffoquant, j’ai du mal à respirer.
Je suis épuisé. Je vois l’horloge de Notre- Dame, il est 1h du matin.
Les premiers rayons du soleil m’atteignent, il est à peine 5h30. La rosée
recouvre la ville, un peu de fraîcheur avant la chaleur.
J’ai dormi là, accoudé à l’appui de fenêtre. Je me prépare un café, bien
brûlant comme je les aime. Je verse de l’eau tiède dans la baignoire et
j’installe une petite table sur celle-ci. Ah comme l’eau me fait du bien, je
suis refroidi de l’intérieur en un seul coup. Je commence à écrire quelques
lignes de mon article. On frappe à la porte, je crie d’entrer. Charlotte
apparaît. J’avais complètement oublié qu’elle avait demandé à me parler. Il
paraît qu’elle avait des révélations à me faire. Elle commence à parler de
n’importe quoi. Moi je ne bouge pas, je reste là dans mon bain. Elle s’en va
dans la cuisine. Elle revient, on dirait qu’elle cache quelque chose derrière
son dos. Elle brandit un couteau, je peux lire dans ses yeux la haine.
Elle me donne un coup dans la poitrine, le coup fatal, celui qui me tuera. J’ai
mal, je souffre. Je sais que je suis en train de mourir, je le sens. Je me vide
de mon sang, la baignoire en est pleine. Je pousse un dernier soupir, ça y est,
ma tête vient de tomber en arrière… je suis mort ! Charlotte est restée là, à «
mes côtés » pour me voir partir. Voilà ce que les révolutionnaires qui
traversaient la Seine préparaient, c’était mon assassinat. Dois-je leur en
vouloir ? Je ne sais pas.
Je vois des tas de gens défiler devant moi. Un seul attire mon attention, c’est
Louis David, peintre de 45 ans, chef de l’école néoclassique. Je l’ai
rencontré à plusieurs reprises mais je ne le connais pas vraiment. Que
fait-il ici ? Il ne va tout de même pas me peindre ?
Quelques instants plus tard, il revient avec son chevalet et sa toile blanche.
Il prépare ses couleurs et ses pinceaux. Il me regarde de plus près, m’analyse
un peu, ouvre les rideaux pour avoir plus de lumière, puis s’installe. Il
commence par me dessiner légèrement au crayon, ensuite il prend son pinceau. Il
me peint avec simplicité, naturel, sans raffinements excessifs. Il recherche
un art de l’équilibre, d’une élégante précision, exempt de style et
d’expression personnelle. Il peint avec une grande sobriété afin de donner à ma
mort toute sa gravité. Je suis seul sur cette toile. L’arrière-plan est noir,
triste. Il retouchera la peinture à plusieurs reprises. En fin de journée, la
toile est finie. Il me la montrera comme s’il voulait que je lui donne mon
avis. J’aurais tellement voulu lui dire de changer le fond, de le faire plus
gai, avec plus de couleurs. Mais je ne peux pas, on n’entend pas les morts.
J’ai appris plus tard que Charlotte a été arrêtée tout de suite après mon
assassinat et a été emprisonnée à la Conciergerie. En me tuant, elle est
devenue l’héroïne de tout un peuple.
Elle sera jugée le lendemain. Mais l’issue de son procès ne fait aucun doute :
elle sera condamnée à mort. Le 17 juillet 1793, vers 19h, après avoir
monté les marches de l’échafaud, elle est guillotinée. Sa tête n’a jamais été
retrouvée.
Le 21 septembre 1794, un an plus tard donc, un décret me rend immortel: je suis
placé au Panthéon, mais mon repos ne sera que de courte durée car le 8 février
1795, on fait voter un décret stipulant que les honneurs du Panthéon ne peuvent
être conférés à n’importe quel citoyen. De nouveau mes restes sont déplacés et
ils sont alors inhumés dans le cimetière de La Sainte Geneviève.
J’en suis certain, maintenant j’aurai le repos pour l’éternité.
402. Claude Gellée, dit Le Lorrain Port de mer, effet de brume louvre 54
Ce fut lors d’une douce nuit de printemps. Nous en
avions l’habitude depuis près de deux semaines, nous ne vivions que des nuits
comme celle-là : fraîche, sans aucun bruit, calme et justement si dure à
vivre. Fenêtres ouvertes, les odeurs de la nature s’éveillant me
faisaient repenser à de doux souvenirs.
Tu ne m’avais pas parlé de la nuit, ce qui arrivait rarement. Je t’appelais
mais tu ne me regardais pas. J’avais tourné en rond toute la nuit à
attendre le moment fatidique de ton départ.
Tu avais préparé ton baluchon, me laissant la maison vide. Vide, cela faisait
des années que je n’avais plus vu cette maison vide, depuis le jour de notre
emménagement, et ces murs blancs me faisaient peur. Tu avais pris ta
décision depuis bien longtemps sans même que tu m’en parle.
J’avais tout essayé, tout tenté mais rien n’y fit, tu partis. Tu franchis le
pas de la porte mais t’arrêtas et revins vers moi. Pendant un instant, je
pensai que tu avais changé d’avis mais je me trompais. Une fraction de
seconde, j’ai été très heureux mais tu venais juste m’ouvrir un peu plus la
porte.
Tu me regardas un dernier instant, et sans prononcer un mot, tu disparus dans
la brume de l’aube.
Je ne pouvais pas te laisser partir sans te dire adieu. Je décidai donc
de te suivre jusqu’à ton bateau.
Arrivé au port, tu donnas ton sac à un esclave qui le mit sur le pont.
Tout le monde préparait ton départ, enfin … leur départ.
En attendant que le bateau soit prêt pour ce si long voyage, tu t’assis sur une
pierre surplombant la mer. Je m’installai à tes côtés discrètement pour
que tu ne me voies pas !
Je contemplai avec toi ce paysage magnifique du petit matin. J’aurais
tant voulu que ce moment dure une éternité. Mes petits yeux avaient du
mal à résister à l’impact de la lumière blanche si aveuglante du début de cette
journée. Cette luminosité cristalline reflétée dans la mer légèrement
moutonnante me donna la larme à l’œil. Je me rendis enfin compte que je
ne pouvais rien, absolument rien faire pour t’empêcher de me quitter.
Cette scène me parut très idéalisée ; la lumière, l’alternance des zones clairs
et sombres, cette symétrie si parfaite digne d’un tableau. Nous restâmes
pendant quelques instants à contempler ce paysage quand soudain un vieil homme
s’approcha de toi et t’informa que vous deviez partir. Ce moment que je
redoutais tant.
Tu te levas et avanças de quelques pas et soudain, tu te retourna vers moi et
me remarqua. Toi qui as toujours détesté les adieux, tu n’es pas éternisé
près de moi et, sans même un sourire, tu as vite repris le chemin de ton voyage
vers Rome. Je ne comprenais pas ce que Rome avait de plus que notre
Lorraine. Nous étions pourtant heureux à deux.
Tu me laissais dans ma petite France, seul et triste dans un cadre si parfait
qu’était le lieu de nos adieux. Tu ne devais sûrement pas t’imaginer que
je pouvais ressentir autant de choses, autant de sentiments à ton égard, moi,
un simple petit mandarin, un simple et commun oiseau domestique. Et pourtant,
tu m’as manqué …
23 ans plus tard, tu te décidas d’immortaliser cet instant dans un contexte
idéalisé comme toi seul en avais l’habitude…
403. Michel-Ange, Michelangelo Buonarotti L’Esclave vaincu, ou l’Esclave mourantvers 1513 Italie(2)
Cela fait bien longtemps maintenant que je vis dans le noir,
la solitude, enfermé à tout jamais et privé du monde…
Je m’appelle Charles mais aujourd’hui, je n’ai plus de nom, plus d’identité et
je ne suis aux yeux de tout le monde qu’un esclave vaincu.
Voici à présent les faits qui ont bouleversé ma vie et qui ont fait de moi ce
que je suis devenu aujourd’hui.
Je suis né en campagne et issu d’une famille de paysans. Le travail des champs,
des vignes et la misère était mon quotidien. Mes parents et moi vivions dans
une petite ferme qui, jadis, appartenait à mon grand-père. Mes parents
étaient vignerons et allaient vendre leur vin chaque semaine sur le marché de
la ville ; celui-ci était entièrement réservé au grand seigneur.
Je devais avoir une quinzaine d’années, mes parents étaient partis sur le
marché et m’avaient demandé de rester à la maison car il y avait encore
beaucoup de travail à terminer dans les champs. A la tombée de la nuit,
mes parents n’étaient toujours pas de retour et cela m’inquiétait
beaucoup. Je m’étais donné une nuit avant de partir à leur recherche.
C’est donc à l’aube que je suis parti en direction de la ville située à une
quinzaine de kilomètres de la maison. Trois heures plus tard, je me
trouvais sur la grand-place de la ville ; ne sachant pas par où commencer,
j’allai voir Raymond et Irène, de grands amis de mes parents qui faisaient
également le marché. Raymond m’ouvrit la porte et je lui demandai si mes
parents étaient venus au marché. Il me répondit qu’ils étaient venus,
s’étaient installés à leur endroit habituel et étaient repartis vers quatre
heures de l’après-midi, comme chaque semaine.
Je ne savais plus que faire, j’allai encore voir plusieurs personnes de la
ville et tous me répondirent la même chose. Finalement, je retournai chez
moi en espérant que peut-être mes parents m’y attendaient. A mon plus
grand désespoir, la maison était entièrement vide à mon arrivée.
Une semaine passa et je demeurai toujours sans la moindre nouvelle de mes
parents. Je m’étais donc résigné à penser qu’ils avaient disparu, ils
s’étaient sûrement fait agresser sur le chemin du retour, car les routes
n’étaient pas sûres. J’ai dû apprendre à vivre seul, je continuais à
vendre le vin chaque semaine pour gagner un peu d’argent qui me permettrait de
vivre. Mais la vie était dure et je n’arrivais plus à assumer le travail
seul.
Un jour, un grand seigneur nommé Ludovico vint me voir et, au courant de ma
situation, il me proposa de me venir en aide et de travailler pour lui.
J’acceptai avec grand plaisir et le soir même, je partis m’installer chez lui, dans
son immense demeure. Il me proposa de me racheter toute la propriété de mes
parents. Après mûre réflexion, j’acceptai de la lui vendre car de toute
façon, j’étais trop jeune pour assumer une si grande responsabilité. En
acceptant ce travail, j’avais accepté de devenir son conseiller et son
porte-parole, c’était un immense honneur pour moi, petit paysan.
Ludovico m’avait très bien accueilli et me dit un jour qu’il me considérait
désormais comme son propre fils. Les années passèrent, j’avais maintenant
vingt ans et je m’étais rendu compte qu’en fait ce seigneur m’avait trompé et,
je n’étais pour lui qu’un petit esclave, rien de plus. Je devais assouvir tous
ses désirs et je n’avais pas d’autre choix car je n’avais plus de famille et
nulle part où aller. De plus, je n’ai jamais vu la couleur de l’argent
qu’il me devait pour la propriété. J’ai tenté plusieurs fois de lui
parler, mais Ludovico ne m’écoutait jamais et passait la plupart de son
temps dans une pièce secrète, qu’il appelait « le laboratoire ». La porte
était toujours fermée à clef et je n’ai jamais pu voir ce qu’il y avait
derrière. J’ai écouté de nombreuses fois à la porte et j’entendais de
drôles de bruits, des bruits sourds mais je ne suis jamais parvenu à savoir de
quoi il s’agissait. Un soir, je n’arrivais pas à dormir et les bruits de
cette pièce se fais
aient de plus en plus forts. Je décidai donc d’aller jeter un coup
d’œil, la porte était entrouverte. Ludovico n’était pas seul, il y avait
un petit homme à ses côtés. La pièce était remplie de statues et de bloc
de marbre. J’aperçus au loin une petite table sur laquelle se trouvaient
un sac et des chaussures, ceci ressemblaient fortement aux affaires de mon
père. Les hommes discutaient entre eux et Ludovico tendait au petit homme une
dizaine de pièces d’or. Je me suis approché un peu plus de la porte pour
écouter leur conversation. Je compris très vite pourquoi les affaires de
mon père se trouvaient là. Ludovico était responsable de la disparition
de mes parents et je venais d’entendre qu’il avait assassiné mes parents.
Mais pourquoi ? Je devins fou de rage, je ne comprenais plus rien.
Je poussai la porte violemment et entrai dans la pièce en criant « Pourquoi
? Pourquoi avez-vous fait cela ? » Je courus vers lui, il me prit
le bras et approcha son couteau de ma
gorge. Il m’expliqua que mes parents n’avaient pas respecté leur
contrat. Il s’énervait, il hurlait et n’arrivait plus à se contrôler, il
devenait fou.
Il y a très longtemps, Ludovico avait sauvé mon père d’une mauvaise situation :
mon père avait tué un bandit qui tentait de le voler et avait été condamné à la
prison mais Ludovico l’avait sorti d’affaire. En échange, mes parents
devaient donner à Ludovico la moitié de l’argent qu’ils gagnaient sur le marché.
Ils étaient obligés. Cela faisait plus de trois ans que mes parents ne
lui donnaient plus d’argent ; à cause de cela, il les avait tués.
Ludovico était fou, il me regarda, se mit à pleurer et me dit : « Je ne voulais
pas les tuer, mais j’étais obligé. » Et soudain il se mit à rire.
Je tentai de me débattre mais il me planta le couteau dans la jambe, je
m’écroulai à terre et il m’emmena dans un de ses cachots.
Au bout de trois jours, il revint me chercher. Il me conduisit dans son
laboratoire, il m’allongea sur une table, me ligota les mains et les
pieds. Il me regarda et dit : « Je t’aimais bien, mais tu as tout
gâché, tu n’aurais pas dû fouiner dans mes affaires. Tu vas maintenant
rejoindre tes parents.» Le petit homme entra dans la pièce avec son maillet et
son burin et au même moment, Ludovico me frappa violemment Charles à la
poitrine. Le coup fut si violent que je succombai. Le petit homme
commença son œuvre d’art de type gréco-romaine. Il se rappela ce que son
maître lui apprenait sur le respect de la théorie et les proportions justes des
corps. Il s’occupa méticuleusement des détails, une de ses
caractéristiques principales.
Ludovico, épris par une pulsion satanique, envoya grâce à ses pouvoirs
puissants mon âme dans la statue réalisée à l’image d’un esclave vaincu.
J’étais dans le noir, enfermé et je ne pouvais plus bouger. J’étais privé du
monde…
404. Jean-Baptiste Siméon ChardinLa Pourvoyeuse 1739 louvre (23)
Durant un court voyage,manquant d’aisance, je roule sur
moi-même, balloté de gauche à droite, mon corps tout entier se heurte aux
parois de mon écrin.
Tout à coup, mon étui de bois laisse entrer un rayon lumineux. Je suis ébloui
par tant de lumière et comme à l’accoutumée, j’essaye désespérément de
retrouver la vue.
A peine remis de toutes ces émotions, une ‘’pieuvre’’ membrée de cinq pattes
m’agrippe ainsi que plusieurs de mes collègues pour nous installer de nouveau,
les uns sur les autres, dans un espace confiné.
Nous nous sommes ‘’tourné les poils’’, le temps nécessaire à notre virtuose
pour préparer le reste de son matériel et réfléchir à notre futur usage.
Habituellement, il me plonge la tête dans une texture épaisse et visqueuse qui
s’accroche à mon pelage. Je ne peux m’en dépêtrer qu’à l’approche d’une toile
tendue et préparée à accueillir ce mélange.
Comme tout humain, Monsieur a des préférences.Il aime particulièrement me
guider pour reproduire des objets qu’il côtoie. Une corbeille de raisin, un
gobelet d’argent, le bocal d’olive, à la manière des peintres flamands.
Quelques années après son mariage avec Mademoiselle Marguerite Saintard, mon
maître s’éloigne de ses thèmes favoris pour m’initier à de nouvelles œuvres
évoquant des scènes familiales.C’est alors que Monsieur m’empoigne
régulièrement et tente de me noyer dans une masse de peinture ocre, qu’il
applique délicatement sue l’entièreté de la toile. Je suis enfin débarrassé de
cette satanée substance.
Je voudrais à cette occasion vous faire remarquer que mon métier n’est pas de
tout repos. Et Monsieur m’en fait voir de toutes les couleurs par sa
manière rustre de me rincer la tête. Je dois toujours être au garde-à-vous et y
répondre sans broncher.
Evidemment, certains m’envient car ils estiment cela fort agréable de n’avoir
rien d’autre à faire que de se laisser glisser sur la toile.
Après de nombreuses heures de labeur, mon précepteur m’autorise à admirer le
résultat final.
Je contemple ce tableau et me dis que ma peine ne valait rien par rapport à
cette merveille : une jeune femme accoudée à un dressoir, tenant deux pains de
la main gauche et deux cuisses de cochons emballées dans un essuie, de la main
droite. Elle est revêtue d’une longue robe.
La pièce n’est pas close, la jeune femme jette justement un regard vers cette
porte entrouverte à l’arrière plan gauche.
A l’évidence, Monsieur n’a pas négligé les natures mortes, car il n’a pas
manqué de peindre un pot en terre cuite, une assiette d’argent, une coupelle et
deux bouteilles posées sur le sol.
Me voici le complice des talents de mon maître qui s’accorde à me faire
accomplir le portrait harmonieux d’une femme paisible vaquant à une coutumière
occupation et prise sur le vif.
J’évite alors les flatteries faciles d’une palette somptueuse, brillante et me
concentre sur l’emploi harmonieux de tons sombres.
Admirez cette lumière qui traduit une extraordinaire présence et veut exprimer
une étrange vitalité si pure sous la magie des nuances de couleur!
Malheureusement, en vieillissant, Monsieur nous délaisse au profit du pastel
car sa vue lui fait défaut…
Je dois bien aussi avouer que moi aussi je me fais vieux et que…
405. La méridienne »,1866 de Van Gogh Orsay 23
Comment naît une image
L’histoire de l’œuvre «La méridienne »,1866 de Van Gogh
Un homme et une femme sont étendus sur la paille. La chaleur est écrasante, ils
ont durement travaillé pendant la journée et profitent de faire une sieste, le
visage couvert de leur chapeau de paille afin de se protéger de la luminosité
du soleil. La fin de la journée est un plaisir qu’ils savourent pleinement car
le travail les fait lever dès l’aube et ne leur laisse aucun répit pour
souffler. D’autant plus qu’ils ne mangent pas souvent à leur faim. Cela dépend
de la qualité de leurs récoltes. Les engrais épuisent le sol et ils se voient
obligés de laisser reposer une partie de la terre afin qu’elle puisse être à
nouveau fertile. La saison est aussi un des facteur. Ici il fait chaud, c’est
un été de canicule et les blés sont desséchés par la chaleur. Quand les
récoltes sont aussi mauvaises, le travail des paysans se fait plus dur et ils
ne savent s’ils auront suffisamment de quoi manger. Ils vivent au jour le jour.
La classe ouvrière représente la majorité de la population
et pourtant, elle reste la plus défavorisée.
406. Guillaume Vogels, La neige, soir vogels_neige
Raconter l'histoire d'une image
Une plaine des Ardennes comme on en trouve beaucoup, un décor pas très
extravagant, un jour d'hiver, la neige tapisse le sol, s'accroche aux arbres,
malgré tout cela mon père prit son chevalet sous le bras, s'habilla chaudement
et partit...dans le froid.
Je pris mon courage à deux mains et décidai de le suivre dans cet enfer blanc.
Cela faisait plusieurs années que je me demandais comment c'était possible de
faire de si beaux tableaux de choses si communes.
J'entrais dans ce monde terrible qu'était la Belgique à cette période de
l'année, c0était le monde du silence terrestre, pas un bruit mis à part ceux de
mes pas dans la neige fraîchement tombée. Mon père s'arrêta tout à coup une vingtaine
de mètres devant moi, alors je me cachai derrière un arbre et attendis qu'il
entre en action.
Il attendait quelque chose ou quelqu'un, et c'est à ce moment que je vis une
personne s'approcher et mon père s'exécuta, une esquisse, c'était parti, le pinceau
dans une main, la palette dans l'autre, les taches fusaient, la toile se
remplissait petit à petit, des formes devenaient distinctes, mais il ne finit
pas sa toile sur place, et s'en alla.
Une fois à la maison, je ne vis pas mon père, il était déjà dans son atelier.
Après quatre heures qu'il passa cloîtrer dans cette pièce sans fenêtre, il
sortit, et présenta à ma mère et moi son œuvre. Nous découvrîmes le travail
final, ce travail qui avait débuté il y a de cela six heures, était maintenant
sous mes yeux.
Encore aujourd'hui je me demande comment ce fut possible que mon père fasse un
travail aussi énorme, avec une telle clarté en si peu de temps. Mon père est
encore aujourd'hui, le jour de la première neige sur les Ardennes, un jour de
deuil pour ma mère et moi, le jour de son ensevelissement, le héros qu'il était
dans ma jeunesse.
407. Guillaume Vogels, La neige, soir vogels_neige
- Bonjour !
Ce mot transperçant le silence me fit sursauter. Mon fusain tomba. Je tournai
la tête vers l’importun : un jeune homme qui ne devait pas avoir vingt ans…
- Désolé, je ne voulais pas vous faire
peur.
- Bonjour, lui répondis-je un peu froidement.
Je détestais être dérangé pendant que je dessinais, mais il ne le comprit
pas car il continua avec enthousiasme :
- Cela fait plusieurs jours que je vous vois vous asseoir toujours au
même endroit mais pas à la même heure, et je me suis demandé si cela ne vous
dérangerait pas que je dessine avec vous ? Moi aussi, j’adore cet endroit. Cela
me change de l’Académie. Qu’en pensez-vous ?
Il m’avait débité cela d’une seule traite et je sentais une certaine force se
dégager de lui. Ce garçon me plaisait.
- C’est une excellente idée que de peindre en plein air et cela me fera de la
compagnie. En plus, ce matin …
- C’est un des meilleurs moments pour capter la lumière, m’interrompit-il sans
plus de manière.
Il avait beau être jeune, il savait de quoi il
parlait…
- Au fait, je m’appelle James.
- Moi, c’est Guillaume.
Ce fut ce jour qu’entre lui et moi naquit une grande amitié.
Deux ans plus tard, à la dernière exposition du cercle de peintres
d’avant-garde auquel j’appartenais, La Chrysalide, il vint exposer avec nous.
Ce cercle qui allait être dissout, m’avait permis de faire des rencontres
enrichissantes et de sortir des conventions de l ‘Académie pour interpréter
plus librement le motif. Je n’étais pas attiré par toutes ces lois sur la
peinture et ne voulais appartenir à aucun mouvement. Ce que je désirais c’était
la liberté d’expression. Si on ne vit pas sa peinture, cela ne sert à rien de
peindre.
- A quoi penses-tu ?
C’était James, me surprenant une fois de plus.
- Je pense à ces impressionnistes français desquels j’ai beaucoup appris, mais
vois-tu, je ne veux pas m’enfermer, ni qu’on m’enferme, dans un style, un
carcan.
- Tu sais, j’aime la vigueur de ta touche, ta spontanéité dans tes toiles et
surtout le rendu de la lumière.
- Merci. J’aime particulièrement travailler sur les fugitives variantes
lumineuses.
- Pourtant, la façon dont tu les traites n’est pas conventionnelle !
- Mais à quel prix ! Notre pays vient récemment de gagner son indépendance. Je
suis comme lui. Je ne veux aucune attache, aucune entrave. Juste ma toile entre
la nature et moi.
C’est ainsi que je continuais à peindre, en contact direct avec la nature, avec
les rues et villages et finalement très peu avec les gens. J’avais tout de même
rejoins le groupe des XX, dont James faisait partie également.
Cet hiver-là, je me promenais souvent du côté de la forêt de Soignes. Une
première esquisse en avait été faite, mais la lumière ne me plaisait pas. Le
village était omniprésent et le seul personnage y figurant rendait la forêt
inexistante.
Je pris donc une fois de plus mon chevalet et le plantai dans ce décor
familier, avec James pour seule compagnie.
La lumière rosée du crépuscule était splendide. Rapidement, je colorais mes
gris et appliquais brusquement mes coups de brosse et de couteau. Au premier
plan émergeait, de chaque côté la forêt. La leçon des peintres hollandais me
revenait en mémoire : arbre fort, arbre faible, créant l’équilibre de la toile.
Au centre la neige, en contraste avec le ciel, finissait d’éclairer le tableau.
Une masse indistincte noire figurant le village se détachait sur le ciel.
J’y étais. Le climat nordique était rendu, le ciel plombé et cette lumière
mouvante : Au travers de quelques « taches » et empâtements, j’avais réussi à
faire vivre et vibrer les couleurs grâce à mon pinceau. Ce n’était pas un
paysage que j’avais peint, mais la sensation que m’avait procurée ce paysage.
Cependant, la vie même en était exclue. Il n’y avait aucun personnage.
J’aperçus alors une jeune fille se dirigeant vers la forêt. Elle
paraissait bouleversée. Ses pas crissaient sur la neige. Cette silhouette
juvénile
semblait chercher une protection vers la forêt d’arbres dénudés par
l’hiver. Elle portait, serré contre elle, un paquet. Que cela pouvait-il bien
être ? Je n’eus que le temps de « jeter » sur la toile d’un geste vif ma vision
furtive, déjà elle avait disparu entre les arbres.
James ne m’avait pas quitté des yeux pendant que j’exécutais mon tableau,
silencieux et attentif comme il savait si bien le faire quand j’étais
concentré, jusqu’à ce qu’il intervienne vivement.
- Magnifique ces couleurs !!! Mais bien sûr.. C’est cela qui manque…Ces
subtiles variations de lumière…Je dois également introduire dans mes tableaux
des coloris plus clairs et plus francs !
Je le regardais d’un air amusé et pensais : Ah, l’enthousiasme et la ferveur de
la jeunesse…
Les années qui suivirent, nos tableaux se côtoyèrent dans les différents
salons, oeuvrant tous deux pour le développement de l’art en général, et en
Belgique en particulier. Pour lui à l’apogée de sa maturité, et pour moi, sur
la pente douce de la vieillesse, outre la peinture, le plus important restait
notre amitié.
408. Série Palestine © Véronique Vercheval V15
Joie d'enfants
Je suis venue en Palestine pour faire une série de photos, représentant
l'aspect humain de ce pays en guerre. J'y ai trouvé la désolation et la misère.
Les maisons étaient détruites, les villes étaient ravagées. Les personnes,
quant à elles, vivaient dans une grande pauvreté et la plupart des familles
souffraient de la perte d'un des leurs. Cependant, dans ce pays en crise, j'ai
également trouvé de la gaieté. En effet, j'y ai rencontré une femme qui avait
perdu toutes sa famille lors d'une fusillade. Elle paraissait ne plus avoir le
goût de vivre, elle semblait désespérée. Un jour, alors qu'elle errait, elle ma
croisée entrain de prendre des photos d'enfants dans la cour d'une école. Elle
s'approcha d'eux et en particulier d'une petite fille qui jouait avec ses
amies. Cette scène se déroulait comme à l'habitude, entre le passage de chars
militaires et de soldats armés prêts à faire feu. Malgré cela, les enfants
riaient et s'amusaient. Ceci provoqua chez la femme arabe une réa
ction intense de joie et elle se mit à sourire. A cet instant je réalisai
que, malgré toutes ces violences et ces conditions de vie très dures, non
seulement l'espoir et l'innocence persistaient, mais également que le peuple
palestinien en avait conscience. J'ai donc pris une photo de ces enfants pour
immortaliser cet instant, pour symboliser la possibilité d'un avenir meilleur
en Palestine.
409. Jean-François Millet Le Printemps ORSAY19
Le printemps
J’ai choisi cette image car, dès que je l’ai vue, je l’ai tout de suite aimée.
J’aime la façon dont les arbres sont placés, les couleurs… et surtout je
pourrais rester des heures à la regarder. Ce paysage m’a fait penser au
printemps (comme l’auteur l’a appelé), à la renaissance.
Il y a un chemin qui coupe l’image en deux parties. On a l’impression qu’on va
y entrer, passer sur ce chemin si sombre et même effrayant. Mais, plus on
avance, plus il s’illumine et s’éclaircit : il devient plus accueillant. Il me
fait penser au chemin des contes de fée. Il me fait aussi penser à une vie qui
n’est pas toujours rose. Cette vie peut être sombre, effrayante, triste, on se
pose plein de questions, on doute, mais, heureusement, il y a des jours où la
vie vaut la peine d’être vécue. L’arbre à droite est tordu, bossu comme s’il souffrait.
La lumière illumine son tronc et on peut y distinguer comme un visage
diabolique ; le reste de l’arbre n’est pas éclairé, mais on aperçoit de petites
fleurs roses et blanches. L’image à droite est dans la pénombre. A gauche, dans
l’ombre, on voit un petit potager avec des légumes (des salades !) qui
poussent, ce qui est très symbolique du printemps : toutes les plantes et les
animaux qui hibernent, se réveillent. De l’autre côté d
u potager, il y a deux arbres bien fleuris et bien éclairés et, plus
loin, devant les arbres de la forêt, on voit une petite prairie. Au milieu de
l’image se dresse un grand arbre avec une personne dessous, peut-être qu’elle
attend quelqu’un.
Chaque fois que je regarde cette image j’ai envie d’y entrer et d’aller
rejoindre ce personnage, de pouvoir lui parler, marcher avec lui dans ce
paysage magnifique. J’ai l’impression que d’autre gens vont venir se promener
dans le tableau pour faire un pique nique ou jouer à la balle… On voit à
gauche, juste derrière l’arbre, le toit d’une maison, mais on ne la distingue
pas très bien, elle est un peu floue et se confond avec les couleurs de la
lumière.
Derrière l’arbre du milieu avec le personnage, il y a une forêt. Elle semble
recouvrir une colline. Etrangement, la deuxième rangée d’arbres flotte sur la
première. Cette forêt surplombe le reste du paysage et fait face aux nuages. Le
ciel est en grande partie couvert de nébulosités grises. Mais, à droite, il y a
un bout de ciel bleu qui nous donne l’impression que le printemps veut renaître,
que l’hiver doit disparaître, pour que la chaleur de l’été revienne et que les
plantes repoussent, que les oiseaux se remettent à chanter… C’est pourquoi ce
bout de ciel bleu se bat contre les nuages.
Il a dû sûrement pleuvoir, car il y un arc-en-ciel à gauche de l’image,
il commence vers la maison, puis monte vers le ciel. Hélas, on ne le voit pas
en entier, car il sort de l’image vers le milieu. La lumière orangée fait
penser à une fin de journée. Elle tape le paysage de façon diagonale en partant
de la gauche et illumine le deuxième plan, en laissant le premier dans l’ombre.
Cette lumière, ces nuages et ce bout de ciel bleu créent un effet de
merveilleux.
En conclusion, cette image me fait penser à la vie. La vie peut être très dure,
des fois on n’a plus envie de vivre parce que tout va mal, parce qu’on a perdu
une personne qu’on aime, mais il faut toujours se battre comme le fait le bout
de ciel bleu qui représente l’espoir.
Bien sûr, tout n’est pas négatif dans la vie, il y a des moments de bonheur.
Pour moi, il y a même plus de moments de bonheur que de malheur, mais on ne
s’en rend pas compte, car on a tendance à ne voir que les choses négatives de
la vie. La personne au milieu du tableau me fait penser qu’il y a toujours
quelqu’un qui nous attend quelque part ou qu’on n’est pas tout seul dans la
vie, même si on ne voit pas ces personnes. Souvent on ne réalise que trop tard
qu’elles étaient importante pour nous. La plupart du temps on ne le réalise que
lorsqu’ elles sont déjà parties. Comme après l’arc-en-ciel.
410. Georges de La Tour La Madeleine à la veilleuse vers 1640-1645 huile sur toilelouvre(27)
Ô toi douce amie, dont le vêtement glisse sur ta frêle
épaule.
Ton portrait, ma peinture sera belle ; je le pressens, je te le promets.
Moi le misanthrope qui n’ai jamais cru en la nature humaine, je dessine
aujourd’hui son essence même.
Mon cœur tremble devant la difficulté de cette mission.
Ô douce amie, quel est donc ce duel que je lis dans ton regard ? Malgré ta
plénitude apparente tu ne peux me le cacher.
J’y devine ton effort, ta tentative désespérée de transcender la flamme, de te
fondre en elle pour dissiper tes ténèbres.
Ne tente pas de poursuivre ce que tu ne peux atteindre, car tout comme le
Soleil suit la Lune et le Jour suit la Nuit. Il est des choses édictées par des
Lois que nous ne pouvons changer.
Il en est ainsi !
Ô vous doux yeux devenus vermeilles et toi torturé regard qui plonge dans
l'abîme de ce feu ; qui vous cause tant de peines ? Qui vous a obligé à poser
près de vous cette discipline ?
Donnez moi le nom de cet homme touché par la grâce divine et mille fois béni de
votre amour.
Ah ! Vous noirs ténèbres qui profitaient de ma contemplation pour l’entourer de
toutes parts, écartez-vous d’elle !
Ne l’ensevelissez pas dans votre obscur linceul. Laissez moi l’auréoler de
cette flamme, comme la sainte femme qu’elle est.
Mille fois à Lunéville je l’ai cherché et aujourd’hui dans mon atelier je
l’immortalise.
Ô mon Dieu, comme le pinceau me paraît lourd à ce jour.
Sa charge m’épuise. La lumière m’éblouit. Toutes les couleurs me paraissent
grises.
Est-il donc arrivé, à l’aube de ma vieillesse, ce jour dont tant de peintres
avant moi ont parlé. Ce jour où, les genoux fléchis, nous pleurons de douleur
devant notre incapacité, notre faiblesse.
Aujourd’hui le plus merveilleux des modèles m’a été accordé, une déesse grecque
ressuscitée ; et moi, sot que je suis, je me lamente de mon sort car l’âge a
rendu mes mains débiles.
Non ! Il est temps que ma main se raffermisse, que mes yeux s’aiguisent
pour que ce soir enfin ce tableau se termine.
411. Photographie de Constance Griffon Du Bellay Constance (8)
Au cours d’un voyage en Italie, pays magique rempli d’odeurs
et de lumières, alors que je me promenais au gré des chemins et de mon humeur,
je fis une rencontre on ne peut plus inattendue !
Je venais de parcourir de nombreux kilomètres, mes pieds ne me portaient plus,
j’étais fatiguée et je ne pensais qu’à trouver un gîte quand je Le vis ! Il
était là, planté au centre d’un plateau tellement aride que sa présence
paraissait impossible. Il se dressait avec beaucoup de mal, il était tordu, bien
tordu. On aurait dit qu’une force invisible appuyait pour le faire fléchir
davantage, pour l’obliger à mettre un genou à terre. C’était un énorme olivier
aux senteurs du soleil, il transpirait la vie, il était magnifique !
Son feuillage impressionnant de majesté semblait m’appeler ! Je l’entendais
distinctement (du moins en étais-je persuadée) me parler, m’inviter à m’asseoir
un instant au pied de l’arbre. Je me laissai séduire par la proposition. Il
faisait calme, le vent tiède me caressait les joues et provoquait, passant
entre les feuilles, un léger bruissement qui ne tarda pas à me bercer. Et je
m’endormis !
Je m’étais sentie peu à peu échapper à la réalité, je m’étais imaginée sur un
nuage… ou sur un tapis volant, je ne savais plus… j’étais légère, très légère.
Je me trouvais pourtant bien fixée au sol, c’était comme si un liquide coulait
de la tête au pied, m’attirant vers la terre, me fixant par des racines !
C’était bizarre ce contraste !
Mon esprit voguait, m’échappait. Les branches de l’arbre m’enveloppaient
libérant une incroyable énergie. Je me nourrissais de sa sève, je devenais
forte, plus forte !
L’olivier et moi ne formions plus qu’un, il était moi, j’étais son double !
J’en étais à un point tel que je parvenais à goûter la terre sèche au début
puis de plus en plus humide au fur et à mesure que je pénétrais ses entrailles.
Le choc… froid… quand je touchai la nappe phréatique me fit réagir.
J’étais attirée vers le néant, il fallait que je reprenne conscience. Je devais
revenir, lutter pour ouvrir les yeux. A mon grand étonnement, cela se fit sans
mal. D’ailleurs, je dus me rendre à l’évidence, je ne les avais jamais fermés !
J’étais restée tout ce temps parfaitement éveillée.
Je touchai ma peau, elle était brûlée par le soleil. Ainsi l’ombre qu’apportait
le feuillage ne m’avait pas protégée ! Mais que s’était-il donc passé ?
Au-dessus de ma tête, les cigales s’en donnaient à cœur joie, on aurait dit
qu’elles se moquaient de moi.
Je me redressai brusquement, reculai pour mieux observer cet arbre particulier.
Et à nouveau je ressentis une étrange sensation ! Je ne pus m’empêcher de poser
la paume de ma main sur le tronc. Je le sentais vivre sous mes doigts. Il
m’insufflait son énergie, je lui offrais la mienne.
Une indéfinissable sensation m’envahissait ! Les mots qui si souvent bloquaient
et se bousculaient dans ma tête se rangeaient calmement les uns par rapport aux
autres. J’avais souvent l’impression qu’une autoroute bien encombrée occupait
mon cerveau mais là, tout semblait calme et facile. Je me sentais libre,
libérée de mes soucis d’adolescente, innocente comme un agneau qui vient de
naître.
La sonnerie de mon portable me tira de la torpeur dans laquelle je m’étais à
nouveau laissée entraîner. Retour à la vie moderne ! Avec son lot de soucis, de
problèmes.
J’hésitai. Il ne tenait qu’à moi de ne pas décrocher, de le jeter même mais
j’étais accroc et quelle que soit la magie du moment, il faisait partie
intégrante de mon univers.
J’avais déjà une main sur mon sac. Je savais que j’allais gâcher un instant
unique mais le système était vicieux… Il était déjà trop tard ! « Allo ?... »
La communication ne dura qu’un instant. On s’inquiétait pour moi. Où étais-je
donc passée ? Voilà des heures que j’avais quitté le groupe d’amis avec lequel
j’étais en vacances. Avais-je fini de râler ? Allais-je venir les retrouver ?
D’ailleurs je n’avais ni le choix ni le temps de traîner ! Les bagages étaient
déjà dans la voiture. On m’attendait pour repartir.
Il était là le problème ! Nous vivions à cent à l’heure ! Jamais le temps de
vivre, de profiter du bon temps !
Je me résolus à quitter mon arbre (je l’avais fait mien !). Une dernière
caresse sur son tronc noueux, un ultime regard mouillé. J’avais déjà tourné les
talons quand je me souvins que mon sac à dos contenait un trésor : un appareil
photos !
Je le pris, reculai pour avoir une vue d’ensemble et immortalisai l’olivier
qui, pour un instant, m’avait rendue si heureuse.
Cette fois, je pouvais partir. Je développerais bientôt la pellicule et ferais
un agrandissement de ce cliché qui avait déjà trouvé sa place au-dessus de mon
lit.
Je n’étais désormais plus la même : l’arbre m’avait vraiment donné de sa force,
n’en déplaise aux cigales !
412. Claude Gellée, dit Le Lorrain Port de mer, effet de brume 1646 louvre (34)
Je suis Julien, membre de l’équipage de l’Intrépide. Nous avions quitté le port pour rejoindre l’île du nord en fin de matinée. Tout se passait bien jusqu’en fin d’après-midi, les nuages et le vent commencèrent à se lever. Nous essayâmes de résister au courant tant bien que mal, mais rien ne peut résister à la nature. Du coup nous nous perdîmes au milieu de cette tempête qui s’intensifiait. Le vent devenait de plus en plus violent, une bourrasque arracha même une voile et emporta deux membres de l’équipage avec elle. Les vagues dépassaient dix mètres de hauteur. La suite, je ne la connaît pas. Etait-ce un mât ou une poulie ? Je ne sais pas. Je me rappelle seulement d’un coup violent à la nuque. Ensuite je me suis réveillé sur le pont du bateau. J’était allongé et je regardais le ciel, lorsque j’entendis des cris au loin. Quelques hommes vinrent me chercher dans une barque. Arrivé à quai, pendant que les hommes déchargeaient ce qu’il restait sur le bateau, je vis un peintre qui avait immortalisé mon arrivée au port. Je m’approchai de lui pour lui demander son nom. Il me répondit qu’il s’appelait Claude mais que dans la ville tout le monde le surnommait « Le Lorrain ». Lorsque je vis sa toile, j’eus le souffle coupé. Aucune autre chose, à part ce tableau à réussi à me faire revivre les émotions de cette nuit-là.
413. Jean Fouquet les grandes chroniques de France © BNF Partage du royaume de Clotaire Ier entre ses quatre fils fouq-bnf2
Un jour où j’étais en visite au Musée du Louvre, je me
perdis. J’étais à la recherche d’un des tableaux les plus célèbres de ce musée
: « La Joconde » de Léonard de Vinci. Au détour d’un couloir, je suis tombé sur
un magnifique tableau de Jean Fouquet, peintre du Roi de France durant la
guerre opposant les Français et les Britanniques. Il vécut de 1420 à 1480
c’est-à-dire à l’époque de Jeanne d’Arc. Il a ainsi peint quelques batailles de
cette guerre. Ce tableau représente quant à lui le partage du royaume entre les
fils d’un roi mort. Ce qui m’a interpellé dans cette peinture c’est le
contraste entre la discipline des soldats postés à l’extérieur du château et le
désordre total qui règne chez les occupants de la forteresse. On voit le même
contraste entre l’arrière plan extrêmement calme et le premier plan beaucoup
plus agité. C’est sur cette image que se termina ma visite. En effet un gardien
vint me demander de sortir car le musée allait fermer. J
e suis donc rentré chez moi et ai fait une rapide esquisse de cette
œuvre afin de n’en oublier aucun détail.
414. Jean Fouquet les grandes chroniques de France © BNF Partage du royaume de Clotaire Ier entre ses quatre fils fouq-bnf2
C’est en 1448 que je m’installais à Tours pour peindre au
service de Charles VII. Un beau jour il me commanda un tableau qui devait
commémorer un épisode de l’histoire de France. En quête d’inspiration j’allais
chercher dans un livre d’histoire le récit d’un soldat d’une autre guerre : «
Ce matin-là je me réveillais sous le bruit assourdissant de l’énorme rocher qui
était tombé non loin de là, projeté par une catapulte : c’était la guerre. J’étais
capitaine et commençais à rassembler mes hommes en dehors du campement dans
lequel nous résidions en tenant le siège d’un château. Celui-ci n’était autre
que celui ou résidait le frère de mon roi; les deux frère se disputaient les
terres de leur père récemment défunt. Une fois les hommes réunis à l’extérieur
je me retournai encore une fois pour observer le cadre de la bataille : d’abord
le château, énorme et menaçant dont la muraille signifiait la mort de
beaucoup d’entre nous lorsque l’assaut serait donné. Puis séparé par des douv
es les campements, composés de nombreuses tantes d’où sortaient petit à
petit de nombreux soldats s’entassant sur la rive avant l’assaut qui paraissait
inévitable. Le temps était dégagé, pas de nuages à l’horizon et le jour se
levait à peine. Les cygnes nageant dans les douves ne se doutaient pas de la
bataille qui allait se dérouler dans quelques instants. Pourtant les bannières
flottant aussi bien au dessus du campement qu’au dessus du château étaient les
mêmes, bleues avec des fleurs de lys ». C’était exactement le genre d’épisode
historique qu’il me fallait peindre.
415. Photographie de Constance Griffon Du Bellay Constance (8)
C’est une photographie en noir et blanc qui représente un paysage. Au 1er plan,
on voit un gros olivier qui est placé au centre de l’image. Cet arbre est
penché vers notre droite, le tronc est en forme de « Y » et il bifurque en deux
branches, celle de droite étant légèrement plus grosse que celle de gauche,
puis toutes les branches se divisent en plus petites pour donner naissance à un
feuillage dense et volumineux. La forme général de l’arbre est celle d’un
champignon. Le tronc bien que penché ressemble à la tige et le feuillage au «
chapeau ». L’olivier est penché sur un méplat, il n’y a pas d’autre végétation.
Cependant en contrebat de l’arbre il y a quelques buissons peut être même des
arbres.
A l’arrière plan on voit une autre colline probablement du même genre que celle
d’où la photo à été prise. D’après l’inclinaison du soleil, on peut
déduire que la photo vers midi heure solaire. Cette photo dégage un sentiment
d’interrogation, elle peut entraîner toute une réflexion sur la vie et la mort
ou sur ce qu’est l’homme dans l’univers. En effet pourquoi cet olivier est il
le seul à avoir résister aux ans ? Pourquoi toutes les autres plantes sont
elles relativement jeunes par apport à cet olivier est il là ? Dans quel sens ?
Toutes ces questions qui ont fascinés les hommes depuis qu’ils existent, qui
ont occupés les plus grand philosophes Grecs et Romains sont restés sans
réponses. Alors même que l’homme est capable d’aller sur d’autre planètes, il
n’est pas capable de dire qui il est ni d’où il vient mais si toutes les
questions que se pose l’humanité depuis plusieurs millénaires de civilisation
peuvent être résumées grâce à une simple photo n’est-ce pas là le signe
d’une grande pauvreté ou richesse ?
416. Detaille Le Rêve.ORSAY18
Cette nuit, j’ai revécu ce tragique épisode de l’Histoire. Je me trouve au beau
milieu d’un campement militaire français. Il doit être environ 5h00 du matin.
Je vois un enfant au visage d’ange remuer sous les pâles rayons de la lune. Lui
aussi doit croire entendre gronder au loin les coups de fusils, les cris des
blessées, le silence des morts. Il n’a pas dû fermer l’œil de la nuit,
appréhendant le lendemain : une bataille acharnée et interminable, au corps à
corps, sans autre possibilité que de se battre ou de tomber à terre. Il se
lève, essaie péniblement de se frayer un chemin parmi les corps gisants de ses
camarades endormis. Ce labeur réussi, il se trouve désormais à côté de moi mais
semble ne pas me voir. Je ne suis qu’un fantôme, une âme en peine errant dans
les abîmes du temps et de la Mémoire.
Le jour commence à se lever ; le jeune fantassin, seul éveillé et perdu,
reprend petit à petit conscience et lève ses lourdes paupières vers les cieux.
Je le regarde, l’observe : ses yeux ébahis se sont fixés au ciel. Il avait
subitement adopté les couleurs d’un cadavre. Que se passait-il donc ? Je décide
finalement de diriger mon regard dans la même direction que celle de
l’orphelin. Quelle est ma stupéfaction !
Je reste pétrifié devant un tel spectacle. Chaque soldat, figé, impassible, est
en train de défiler au dessus de cette vaste étendue de terre boueuse, aussi
noire que la poudre à canon de leurs armes. Dans un ciel masqué de sang, les
nuages déformés témoignent du sort de ces innocents rêveurs : à l’assaut, dans
leurs uniformes déchiquetés, ils brandissent fièrement leur drapeau mutilé.
Soudain, je suis aveuglé par le soleil qui ne cesse de croître. Mais déjà, je
ne suis plus sur ce champ de bataille… quand je rouvre les yeux, je suis dans mon
lit, assis, le visage et le corps tout entier en sueur. Les oiseaux chantent et
la lumière éclairant l’ensemble de ma chambre, me rassure. Je n’ai pas pris le
temps de déjeuner, j’ai couru à l’assaut de mon atelier, reproduire sur une
immense toile cette vision que j’intitulerai Le Rêve.
417. Jean Fouquet les grandes chroniques de France © BNF Charlemagne à la bataille fouq-bnf4
Collez votre texte ici :: Comme tous les ans , au mois de février , mes parents
, ma sœur et moi partons en vacances en montagne. Ce que j’aime le moins c’est
le trajet en voiture ; cela me paraît trop long et ennuyeux. La première
matinée s’est bien passée. L’après-midi, mes parents, ont voulu nous emmener
voir une exposition, dans la ville voisine, centrée surtout sur les tableaux de
Jean Fouquet. Mes parents aiment tout ce qui se rapproche du domaine des arts.
Nous sommes entrés dans le musée ; un guide nous a accueillis ( je ne les aime
pas ; ils m’ennuient !). Après avoir regardé quelques tableaux et écouté le
guide, j’ai commencé à comprendre le style qu’avaient ses peintures. Tout à
coup, mes yeux se sont arrêtés sur un tableau sensationnel nommé : «
Charlemagne à la bataille ». Il m’envoûtait et faisait surgir en moi des
émotions étranges. Ce tableau a été peint à la fin du
Moyen-Age, il est composé de quatre couleurs : le bleu, le jaune, le vert, le
rouge. Tou
t petit, déjà, j’adorais les batailles ; je regardais tout ce qui s’y
rapportait. Sur ce tableau on peut voir une bataille entre deux armées, montées
sur des chevaux, habillées d’armures, de boucliers, de lances de combat
dirigées vers l’ennemi. Sur le sol, gisent des hommes morts, dont un transpercé
–la bataille me paraissait très acharné- . Puis, on peut reconnaître que la
personne que l’on voit la mieux, celle qui m’a fasciné était le fondateur de la
France : le roi Charlemagne ! On peut le reconnaître grâce aux fleurs de lys
dessinées sur le tissu que porte son cheval. La combativité et la beauté que
fait ressortir le roi a provoqué en moi un frissonnement. Au loin, on peut
remarquer que le tableau est disproportionné ; car, le sapin, devant les
collines, est pratiquement aussi grand que le château.
Après ce moment d’admiration, devant cette peinture, j’ai rejoins mes parents, déjà partis vers d’autres œuvres, qui eux ne s’étaient pas arrêtés.
418. Caravage La Diseuse de bonne aventure vers 1594-1595 Louvre01
Lors d’une visite chez un ami, celui-ci
m’a montré des reproductions de tableaux qu’il étudie en histoire de l’art. Mon
regard s’est posé sur cette scène : La diseuse de bonne aventure. Un peu plus
tard, j’ai dû quitter mon ami, prétextant une grande fatigue. Aussitôt arrivée chez
moi, je me suis allongée et j’ai somnolé…Mon esprit m’a aussitôt ramené à ce
tableau. Ces visages ronds, ces grosses
joues, ces habits volumineux me surprennent un peu. Je ne vois personne habillé
ainsi autour de moi, et je ne rencontre que des enfants ayant ces joues
potelées.
Il n’y a pas de décor autour de ces deux personnes, celles-ci sont coupées à
mi-corps. On ne peut situer cette scène que dans son propre imaginaire. Les
ombres sur les êtres donnent une impression d’espace, le soleil éclaire le
visage de l’homme. Ils ne peuvent p
as être enfermés, des vies passent autour d’eux ; mais le Caravage ne les
dessine pas, sans doute, trouve-t-il cela
inutile.
Cette lumière qui éclaire le visage de ce gentilhomme laisse dans l’ombre celui de la diseuse, comme si le peintre désirait montrer l’homme naïf, candide, en pleine lumière alors que le mal, le mensonge restent cachés.
La diseuse de bonne aventure
est sans doute une gitane. Elle porte un manteau vert et rouge et un voile sur
ses cheveux. Elle dirige son regard vers celui du gentilhomme. Leurs bouches
sont closes comme si les paroles pouvaient s’échanger par les gestes et les
regards.
L’homme, main sur la hanche, semble pressé, mais je peux sentir que ses yeux
attendent le récit, le présage de la gitane. Il paraît calme et son
visage –même si le Caravage peint ainsi ces deux personnes avec des
figures rondes, ce qui semble normal à son époque- me donne envie de croire à
la crédulité de cet homme. Cette figure d’enfant sage ressemble ainsi à un ange
attiré par les démons qui habitent la diseuse de bonne
aventure.
Je sors de mon rêve ! Seul le visage de la gitane reste présent à mon esprit. Je ne me rappelle plus où je suis, je me sens perdue. Est-ce toi, gitane, qui m’as privée de mes repères ?
419. Rops L'ATTRAPADE Rops-attrapade
Ce fut une grande reception où Léopold II avait convié la haute société.
Quelques personnes de condition moins élevée étaient aussi présentes.
Entre notables et gens du monde, je vis pour la premiere fois, une déesse.
Elle trônait parmi eux, telle la fleur douce et pure à la rosée du matin.
Sa chevelure émanait d'un noir si profond et si intense que l'ovale de son
visage ne faisait qu'accentuer le reste de ses lignes faciales où se
dessinaient deux subtils diamants d'une couleur rare, indéfinissable tant leur
beauté était envoûtante.
Ses lèvres finement déssinées, maquillées d'un rouge sang, se détachaient de la
blancheur de son teint satiné qui laissait apparaître une ligne droite
dépourvue de défault au dessus de sa bouche.
Au cours des festivités, mes pensées se voyaient voguer à chaque instant à ses
cotés.
Créant un monde imaginaire autour de mes songes les plus charnels, je nous
voyais dévoiler notre amour dans un royaumme de cristal où elle deviendrait
alors ma reine.
Mes yeux ne purent se détacher de sa silhouette quand quelques pas dirigés vers
le piano, la firent passer non loin de moi.
Contemplant la grâce de ses formes qui s'annonçaient sous une robe blanche de
dentelle brodée, j'admirais de là, son buste aux rondeurs généreuses.
Je la vis prendre une pose telle une pécheresse vétue de ses plus beaux atours
quand elle se mit à chanter, envoûtant mon ouïe mélodieusemlent.
Sa voix, sublime, tint la cour en émoi; mon coeur n'en battait que plus fort.
Je buvais ses paroles accompagnées au rythme de celui qu'elle caressait d'une
main, le piano.
Des fantasmes me vinrent à l'esprit, me changeant en cet instrument de musique
où sa main si délicate et ses doigts si finement posés sur moi, je la sentis
rire aux éclats tel un ange au seuil des portes du Paradis...
Mes phases poétiques sensuelles s'interrompirent quand soudain le valet du roi
s'avança vers elle.
Quelques mots lui furent ennoncés aux oreilles que je pensais si inocentes.
D'un pas tranquille, tout en me frôlant, je la vis se déplacer en direction du
roi.
Mon enchantement s'écroula...
Je pus sentir un parfum âcre qui émanait de son âme, celui de la possesion des
hommes.
C'est à ce moment précis que je compris ce qu'elle était réellement.
La culpabilité vint ternir les belles images de mon escapade imaginaire, ne
laissant place que pour le mépris de celle qui venait à tout jamais casser mon
monde de cristal.
La divinité que j'avais découverte sur ces escaliers me parut à présent, bien
que sa beauté fut là, semblable aux autres femmes.
Eprouvé et affligé devant un tel spectacle, je ne pus rester et tirai ma
révérence.
Je sentais sur moi les yeux, de l'Assemblée, fixer mon teint pâle et mes pas
hésitants.
J'éprouvais la forte et désagréable impression qu'ils pouvaient lire en moi
comme dans un livre ouvert et y découvrir la deception que je venais de subir.
Passant entre la foule scrutatrice de mon échec sentimental, je pris ma cape et
sortis de cette salle.
De retour à mon humble demeure, la culpabilité vint frapper à la porte de mon
ressentiment.
Je ne pus m'empécher de chercher les raisons qui m'avaient fait fuir.
Voulant essayer de chasser ce pathétique épisode de mon esprit, je montai me
coucher.
Ces images perpétuelles de sa beauté me hantaient et je ne pouvais y trouver le
repos.
Décidant de me lever, je me dirigeai vers une pièce noire, froide et lugubre
qui me servait de salon.
Mon regard ne put s'empécher de fixer une toile blanche qui avait été posée
machinalement sur le coin de la table.
Je m'assis devant elle et sans même y penser, mes doigts, agrippant un fusain,
se mirent à dessiner la beauté que j'avais rencontrée.
L'élan de ma main retraça sans difficulté les courbes si fines et si
provoquantes de celle qu'elle était quand elle déscendit l'escalier, tenant un
éventail de sa main gauche.
Qand le tableau fut terminé, je m'aperçus à mon grand étonnement que je n'avais
pas seulement peint cette étoile mais aussi son univers qui la regardait et
l'admirait sûrement autant que moi au moment où j'étais présent.
Les rayons du soleil vinrent envelopper le tableau maintenant achevé.
Bien qu'elle ne fut pas ici, j'avais cependant le sentiment d'avoir passé la
nuit à ses cotés.
Cette jouïssance inexplicable fit couler le long de mes joues de minuscules
perles d'eau.
420. Georges Lemmen, La plage d’Heist, lemmen_ plage
Je m’appelle Georges
Lemmen. Cela fait des années que je veux tenir un journal ; mais je n’ai jamais
malheureusement pris le temps de le commencer.
Je suis né à Bruxelles en 1865. Jusqu’à mes neuf ans, j’ai toujours aimé
contempler les œuvres des peintres d’Europe. C’est à cette époque que j’ai
exposé mon premier tableau à Termonde, à l’exposition des Beaux-Arts. De douze
à dix neuf ans, j’ai fréquenté régulièrement les salons, pour trouver un style
tout en étant élève de l’Académie des Beaux-Arts de Saint Josse – Termonde. A
dix-huit ans, j’ai trouvé un style qui me plaisait en copiant Khnopff, des
écrivains symbolistes et des pré-raphaélites anglais. Deux ans plus tard, ma
palette s’éclaircissait en admirant les œuvres de Degas et de Toulouse-Lautrec.
Au début de l’année dernière, suivant Finch puis Van Rysselberghe, je me
convertis aux pratiques néo-impressionnistes. C’est au cours de l’un de mes
voyages, que je vis cette plage à Heinst : cette scène était magnifique et
s’accordait pleinement avec le style pointilliste que j’expérimentais. Elle me
permettait de représenter un paysage dépouillé, tel un épure, afin que
l’attention soit concentrée uniquement sur l’invisible, sur ce qui habitait le
lieu où je me trouvais. Plus précisément, il y avait un bateau posé sur la
plage ; la mer était basse et semblait terriblement paisible. Le ciel avait des
couleurs pastels. Le ciel et l’océan, l’océan et la plage se mêlaient et
cherchaient à se confondre. Peindre cette toile fut très difficile ! Je suis
plutôt mécontent de mon travail. Pourtant, j’y perçois quelque chose de magique
: la trace d’un désir.
421. Michel-Ange, Michelangelo Buonarotti L’Esclave enchaîné, ou l’Esclave rebelle Italie (1)
Quel privilège j’ai eu d’avoir été
choisi pour être le modèle d’une statue destinée au tombeau du Pape Jules II,
et réalisée par le génial et célèbre humaniste Michelangelo Buonarotti, plus
simplement appelé Michel-Ange. J’ai été choisi parmi cent autres
adolescents de sexe masculin pour être sculpté dans un bloc de marbre blanc de
deux mètres de haut. Les premiers jours où je devais poser, nous les
avons passés à préparer le bloc, les pics, les pointes, les râpes, le trépan…
Nous avons aussi décidé ensemble de la pose dans laquelle je resterais durant
les mois à venir.
Puis le travail commença réellement. La première semaine, l’artiste
enleva les parties du bloc inutiles à l’œuvre ; moi, j’étais là, immobile dans
cette position fort peu agréable. Je devais tenir afin que l’artiste
puisse élaborer les contours du corps qu’il allait arracher au bloc immense.
Par la suite, je passais de longues heures comme pétrifié dans la pire
position que l’homme ait imaginée et Michel-Ange, lui, travaillait silencieux,
pensif et appliqué. Je l’observais durant des dizaines de minutes, les
bras m’étaient lourds, mon corps tout entier souffrait mais je ne bougeais pas
même si la fatigue engourdissait mes membres. En fin de journée, lorsque
Michel-Ange était fatigué, nous cessions de travailler.
Il posait ses outils et les rangeait. Moi, je m’asseyais par terre et je
soufflais. Je respirais profondément, mon corps semblait enfin reprendre
vie, je sentais mes muscles se détendre. Le marbre prenait vie, une
épaule commençait à se dévoiler, des jambes, une tête puis un visage
apparaissaient. Bien sûr, les formes étaient encore grossières mais tout
était reconnaissable malgré le travail encore long.
Quelques semaines plus tard, Michel-Ange décida de s’attacher aux détails de
mon visage et de mes cheveux. Un matin, quand j’arrivai à l’atelier,
Michel-Ange m’apprit que la statue n’ornerait pas le tombeau du Pape.
La sculpture était presque terminée, mon corps entier était là devant
moi. Un géant de marbre blanc étincelait. Les muscles étaient
surdimensionnés, déformés par des liens, son anatomie occultée par un simple
morceau de tissu réalisé avec une telle finesse qu’on avait l’impression qu’il
pourrait se soulever au moindre souffle de vent.
Son visage semblait doux et tendu à la fois Il fixai le ciel comme s’il
attendait que quelque chose se passe pour le sauver de tout ce qu’il avait
subi, la statue était polie et brillante. Mais Michel-Ange ne finit
jamais la statue et il l’offrit à son ami Strozzi qui en fit don au roi de
France.
422. Photographie de Jean-Michel Fauquet fauq (4)
SOUVENIR
L’histoire commença quand je vis cette photographie de Jean-Michel Fauquet qui
fut d’abord mon professeur, puis par la suite, je le suivis à Paris en tant
qu’assistante. J’admire cet homme pour son originalité et son ouverture sur les
différentes formes de l’art : le dessin, la peinture, la sculpture, la
photographie…
Tout commence au Canada, plus précisément au Québec, là où je suivais mes
études à l’université, m’ouvrant des débouchés sur la photographie. Depuis mes
neuf ans je suis attirée par cet art. Mon père était reporter et voyageait
beaucoup à travers le monde à la recherche de diverses informations. Chaque
fois, il me rapportait des souvenirs, de petits objets ; mais ce qui me passionnait
le plus était ses clichés représentant des gens, des cultures, des traditions
mais aussi la Guerre. Des photos pouvaient choquer, ce qui fut le cas les
premiers temps ; mais par la suite, elles m’ouvrirent les yeux sur la réalité
du monde. Tout ceci était très émouvant et je compris que je devais me diriger
dans cet art.
Mes premières années à l’université sont passées très vite, j’aimais mes cours
mais jamais aucun ne me transporta comme celui du professeur Jean-Michel
Fauquet, il m’offrait un raisonnement plus large que ceux de mes professeurs
précédents. Mon seul regret était de ne jamais lui avoir parlé.
Je décidai un jour de lui demander à voir ses photos, car ses cours étaient
toujours basés sur d’autres artistes. Il refusa d’abord mais finit par accepter
après maintes tentatives et divers arguments :
-Je veux bien vous en montrer mais, il vous faudra des explications, et vous me
donnerez votre interprétation. J’acceptai sans difficulté et fixai le
rendez-vous le lendemain avant le début des cours. Ce jour-là, mon réveil ne
sonna pas et ce fut la course pour arriver à l’heure.
-Bonjour professeur veuillez m’excuser pour le retard…
-Ce n’est rien je viens d’arriver aussi.
Il était réputé pour être souvent en retard ; et nous nous assîmes.
-Voici ce que je vous ai promis, commença-t-il en me tendant une photographie.
Je fut surprise mais après maintes réflexions, cette image d’abord froide,
laissait percevoir une sincérité dans ses sentiments. Il me raconta d’où elle
venait ; quand il était petit, il ressentait souvent le besoin de se sentir
seul, de pouvoir méditer. Il habitait dans les environs de Lourdes en France.
Il avait d’ailleurs une vague nostalgie de ce pays et aimerait y retourner. Sa
maison se situait dans la campagne qui avait des reliefs montagneux. Il s’y
promenait le soir quand ses parents dormaient car il pouvant ainsi échapper à
leur surveillance. Il courait, chantait, rêvait à sa guise jusqu’au jour où il
trouva « son » endroit. Il l’aimait car d’ordinaire cet endroit suscitait plus
la peur que la protection. Il voyait un contraste entre la lumière de la lune
et le noir profond de la nuit. L’ombre des arbres dessinait des monstres
écartant leurs multiples bras osseux, noueux près à l’attaquer…
S’arrêtant dans son récit, il me demanda mes impressions :
-J’ai d’abord été étonnée car cette photo est très sombre et vous, vous me
semblez un homme passionné, et j’associe la passion aux couleurs. Mais tout
réfléchi, cette lumière au second plan donne un autre regard, une beauté qui
est plus profonde, qui vient de votre âme elle-même. Le fait que cette lumière
ne soit pas uniforme laisse entrevoir la perplexité de votre personnalité.
L’opacité renforce l’idée de l’esprit torturé.
-C’est une analyse très judicieuse, mais sache que pour exprimer la passion il
n’est pas nécessaire d‘utiliser la couleur, elle peut même enlever de la
beauté. D’ailleurs la plupart de mes photos sont argentiques. Je vous ai choisi
celle-ci, car elle me correspond le mieux.
Nous débattîmes ainsi jusqu’à la sonnerie et il me pria de revenir à la fin des
cours pour cette fois, parler de sa composition, sa structure, enfin en
d’autres termes sa construction.
Nous étions un vendredi et j’avais hâte de pouvoir me reposer le week-end et
aussi de méditer sur le cours personnel que me faisait Monsieur Fauquet. J’y
avais pensé toute la journée, l’esprit occupé par cette photo qui me paraissait
réelle, mais un détail me dérangeait, il m’était impossible de trouver lequel.
A l’heure dite je me trouvais devant la salle attendant enfin la réponse à ce
qui m’avait torturé toute la journée. J’entrai et il me sourit en me demandant
:
-Alors, avez-vous trouvé ce qui cloche ?
-Comment savez-vous ?
-Tout le monde se pose la question. L’originalité de cette image est que les
arbres que vous voyez ne sont pas des arbres.
-Pardon ?
-Toutes mes photos sont faites en atelier et j’utilise la sculpture ou plutôt
le modelage sur plastique. Ceci est une représentation précise de l’endroit
dont je vous ai parlé, le tout mis en scène avec cette lumière qui change
l’aspect du paysage. Au jour, ce paysage n’est pas le moins du monde effrayant.
La nuit procure un sentiment de suspense, de mystère, d’inconnu. Le noir cache
les imperfections de mes maquettes.
Je restais sans voix, impressionnée, bernée par tant de particularité, il me
semblait alchimiste.
Depuis ce jour, une complicité s’est installée entre mon professeur et moi, je
le considère presque comme mon père que j’ai perdu jeune, trop jeune. Je l’ai
suivi à Paris et aujourd’hui il est reconnu comme un réel artiste. Il figure
même dans un concours où des étudiants doivent interpréter ses photographies.
423. Odilon Redon Le Bouddha vers 1908 Pastel sur papier ORSAY16
La vision de l’aveugle.
Je faisais un voyage passionnant en Inde dans le but d’enrichir mes
connaissances sur la religion bouddhiste, plus précisément sur l’autre monde,
après la mort, le Nirvana et l’enfer.
Lors d’une visite du temple Min Chiang, l’un des plus ancien, je fis la
connaissance d’un vieil homme chétif et aveugle. Il était en train de dessiner
sur le sol. Je ne compris pas ses dessins et je lui demandai, avec beaucoup de
curiosité de me les expliquer. L’homme parut très étonné de ma démarche car son
aspect sale et négligé repoussait toute personne passant prêt de lui. Sauf moi.
Je m’assis alors à ses côtés. Il posa ses mains sur ma tête, me demanda
de fermer les yeux et de faire le vide en moi. Sans parler, au simple contact
de sa peau, je sentis mon esprit envahi d’un apaisement si intense que je
pensais être dans un rêve. Défilèrent alors devant moi des univers
particulièrement intrigants, dont les cinq premiers représentaient les cinq
enfers Hindou et le dernier le paradis.
Le premier, gouverné par la famine, rassemblait des personnes souffrant
d’une faim extrême.
Le second était un monde où tout être était transformé en animal. Seul
le plus fort se faisait respecter.
Ensuite, un univers où les âmes erraient sans fin parmi une épaisse et
sombre brume.
Puis un lieu où régnait des brigands et voleurs dans un paysage de
roches acérées.
Enfin, des terres submergées par la chaleur, les flammes et les laves où
la souffrance des coupables était éternelle.
Finalement, j’aboutis au Nirvana où se manifestait une lumière
aveuglante. Toute personne saine d’esprit était accueillie par Bouddha,
l’être suprême. Mais dans cet univers, les pensées devaient être en
harmonie avec la paix, la pureté. Sinon les portes des enfers s’ouvraient
devant l’être coupable. S’imposait alors à lui le choix de sa souffrance
éternelle.
Après ce rêve, je compris que mon destin avait été de rencontrer cet
homme. Je pris alors la décision de créer une peinture pour garder en mémoire
ce merveilleux voyage.
424. Série Palestine © Véronique Vercheval V14
Beit Jala, le 30
avril 2002, à 14h37. Le couvre-feu de ce village voisin de Bethléem est levé
pendant quatre heures, tous les quatre jours. L'ambiance semble sereine, mais le
décor est gris et poudreux. Dans une petite rue parallèle à la rue Ashtar, des
enfants jouent avec un vieux ballon. Quelques mètre plus loin, deux femmes se
retrouvent, avec aux lèvres un large sourire tout droit venu du coeur. C'est
Iman et sa soeur cadette. Nous sommes devant le théâtre. C'est l'Inad, un
théâtre pour enfants, régulièrement bombardé. Il l'a encore été il y a trois
jours, dans la nuit. Heureusement, il n'y avait aucune représentation ce soir
là. Si la destruction avait eu lieu 24 heures avant, plusieurs centaines de
personnes auraient trouvé la mort, écrasées sous des blocs de béton. Le 26
avril, la troupe locale interprétait une pièce qu'ils avaient entièrement
créée. Une pièce moderne, où les personnages tentent d'échapper aux violences
d'une guerre fratricide
. Une histoire de conflits entre deux communautés, issues de deux pays
différents, avec des croyances différentes, des appartenances ethniques
différentes. Une histoire de guerre. Un peu l'histoire de l'Histoire... L'Inad
Théâtre, c'est une arme. Il fonctionne clandestinement pendant le couvre-feu.
Car les enfants ont besoin de culture. Pour ne pas sombrer. Pour évacuer en
riant ces images de destructions, de violence omniprésente. Le théâtre a la
capacité d'offrir comme comique ce qui ne l'est pas. Une façon comme une autre
de lutter contre la violence et la laideur. Le théâtre a le pouvoir d'envoûter
la pure naïveté des enfants, d'éduquer par la satire, par le rire. Il dénonce
la réalité.
Maintenant, il faut tout reconstruire. Encore une fois. Obstinément. Au nom de
la culture, de la liberté. Pour les deux femmes, le bilan est positif. Cette
fois-ci, il n'y a pas de cadavres sous les décombres, pas d'innocents aplatis
sous la pierre. Alors elles sourient. Elles s'embrassent. Même si elles ont
déjà perdu leur père, et deux autres membres de leur famille. Même si l'avenir,
le futur proche, le lendemain, est incertain. Personne ne sait ce que réserve
la minute suivante en lots de surprises, de victimes, de massacres. Personne ne
sait combien de murs s'écrouleront cette nuit, combien de tonnes de chair
humaine il faudra ramasser à l'aube. Combien de litres de liquide lacrymal
couleront à la vue des rivières de sang. Combien d'enfants, de femmes,
d'hommes, autant d'âmes innocentes, victimes de la colère des rois du monde,
faudra-t-il encore ? Dans le brouillard, dans le noir, quelques rayons lumineux
apparaissent parfois. Ce sont les survivants qui s'enlacent. Les
sourires percent la brume poisseuse des gravats. On ose encore croire,
éspérer. Rêver de paix. Sans savoir où la trouver. En attendant, on
s'encourage, on se soutient, on tente de préserver l'amour. On continue de
vivre. Les vivants profitent qu'il soit encore permis de s'aimer. Qu'il soit
encore gratuit de s'embrasser. Pour l'éternité ?
425. Edgar Degas Le défilé, dit aussi Chevaux de courses devant les tribunes orsay10
Lettre à mon ami Pierre
Cher ami, tu m’avait demandé lundi, où je pouvais bien trouver mon inspiration
pour mes peintures et ce qu’elles pouvaient signifier à part la première
impression qu’elle dégageait. Sur le moment, je n’ai pas pu te le dire, mais
j’ai réfléchi et après réflexion je vai te l’expliquer
Il suffit d’un couché de soleil, d’un paysage somptueux, ou même d’une scène
banale de la vie, des scènes urbaines, pour que je trouve mon inspiration qui
n’en fait qu’a sa tète. J’aime faire passer mes points de vues, comment je vois
la vie à travers mes peintures, c’est pour moi une manière de m’exprimer car je
suis assez timide comme tu le sait. Je vais te donner l’exemple du « Défilé de
chevaux devant les tribunes »un de mes tableaux les plus représentatifs de ce
que je viens de te dire.
Ce dimanche là, j’avais décidé d’aller visiter la petite ville située à
quelques kilomètres de chez moi. On m’avait dit qu’elle possédait un superbe
centre ville. En arrivant à la bordure de cette ville, je vis des personnes
très bien habillées allant vers un très grand bâtiment. Poussé par ma
curiosité, je les suivis et ils me menèrent dans un hippodrome. Celui-ci
n’était occupé que par des gens de la haute société. Les spectateurs étaient en
place, les paris étaient faits, seuls les chevaux n’étaient pas encore prêts ;
c’est à ce moment-là que je vis mon futur tableau se construire en voyant le
contraste entre ces gens et les destriers. C’était la scène idéale : elle était
banale mais montrait beaucoup.
Ces bourgeois qui se sentaient au-dessus de tout, de tout le monde, n’était
rien en comparaison des chevaux : tellement plus grands, plus forts et plus
gracieux. Je décidais de me mettre juste au bord de la piste pour pouvoir
visualiser cette scène et pouvoir la reproduire par la suite.
Voilà, je crois que c’était la manière idéale pour te faire comprendre mes
peintures : elles ne sont pas seulement esthétiques mais aussi philosophiques.
426. Palestine, carnets de notes » de Véronique Vercheval V14
C’était le 25 avril 2002, j’étais tranquillement installée chez
moi à Charleroi, une petite ville flamande au sud de la capitale, quand soudain
je reçois un coup de téléphone de mon directeur de journal. Il me dit de partir
immédiatement en Palestine. Nous étions huit à partir pour cette destination,
malgré la situation dramatique du moment. Je prends donc mon sac, quelques
affaires, un appareil photo, des pellicules noir et blanc, afin de rendre mes
clichés plus émouvants. Je me précipite ensuite à l’aéroport. L’avion partait à
15h54.
Le 30 avril 2002, je rejoins Beit Jala, un petit village voisin de
Bethléem où le couvre-feu est levé. Ce village est désert, des centaines de
maisons sont totalement détruites, à quelques mètres les rues sont défoncées,
les murs éventrés par de nombreux impacts de balles. Des cris et des pleurs
retentissent sans que nous distinguions le moindre petit signe de vie. Ici, les
enfants ne jouent plus comme avant, tout est dévasté, il n’y a plus rien. Le
silence me refroidit le sang malgré la chaleur qui m’assomme, il fait naître en
moi un sentiment de révolte face à ces destructions. « Je crois avoir fait un
mauvais rêve », malheureusement c’est la réalité. Celle-ci me fait prendre
conscience du drame que subit le peuple palestinien jour après jour.
En continuant mon chemin, mon appareil photo autour du cou et quelques
pellicules dans ma poche, je me dirige vers des maisons complètement détruites
qui ne sont plus qu’un amas de pierres à même le sol. La poussière me fait tousser
et m’éblouit, ce qui rend mon parcours encore plus difficile.
Au loin, je crois entendre une voix enfouie sous les gravats. Intriguée, je me
précipite en sa direction, sans être vue. L’atmosphère me fait peur, même si le
village est désertique, le danger est toujours là. Derrière les ruines, une
jeune femme apparaît en criant : « Samira, Samira ! », elle semble désespérée,
elle ne sait pas où se réfugier. Il semble qu’elle recherche quelqu’un,
peut-être sa sœur ? une amie ? De l’autre côté, une autre jeune femme apparaît,
est-ce celle qu’elle recherche ? Elles se regardent, hésitent, puis l’une
d’entre elles s’écrie, dans une langue que j’ignore : « Iman ! ». Elles se
rejoignent dans le silence le plus total, avec une expression de délivrance sur
le visage, et se serrent l’une contre l’autre. Je m’approche tout doucement,
appuie l’appareil photo contre mon œil et actionne le bouton. Elles ne
s’aperçoivent pas que je les regarde, elles semblent être dans une bulle où
plus rien n’existerait autour d’elles, leur bonheur est si intense que
la Terre aurait pu s’arrêter de tourner. Plus tard, j’apprenais que ces
femmes sont toutes deux de Ramallah, Iman est directrice du théâtre Ashtar et
Samira du centre d’Art Populaire. A ce moment précis, Iman retrouve sa belle-sœur
à l’Inad Théâtre, un théâtre pour enfants qui est régulièrement bombardé.
« Au-delà des ruines, il y a toujours des hommes, des femmes des
enfants » qui veulent croire en un monde meilleur. C’est pourquoi ces deux
femmes luttent quotidiennement pour préserver la culture, pour que chaque
enfant puisse s’évader et « extérioriser ses peurs » par le biais du
théâtre, un Art malheureusement peu pratiqué dans un pays où la guerre
prédomine.
Cette photo prise sur le vif, m’émeut. Elle montre qu’il existe, malgré les
ruines, les destructions, un bonheur qui ressurgit sous les décombres. Elle
montre le droit de vivre dans une patrie couverte de sang. Ce peuple
palestinien « s’efforce de vivre normalement et veut croire en l’avenir en
terme de liberté ».
Pendant ce séjour,« j’ai vu un peuple humilié mais fier ; j’ai voulu
photographier l’espoir ».
427. Léonard de VinciTête de jeune femmepointe d’argent sur papier préparé vert, louvre(31)
Écrire son regard
C’était un jour comme un autre. On avait tout le regard fixé sur notre écran
d’ordinateur. On faisait défiler des images, plusieurs images, tellement que je
ne me souviens pas de toutes. Et puis, je suis tombée sûr celle-ci et ce fut le
coup de foudre. Voilà l’image telle que je la vois :
L’aube se lève, les ombres s’allongent. La femme tourne lentement la
tête d’un ovale parfait vers cette source de lumière. Dans ce mouvement, bien
que délicat et léger, se défait une mèche de cheveux qui vient balayer son
front et chatouiller le bout de son nez.
Elle est perdue dans ses pensées.
Elle réagit instinctivement. C’est une habitude, un rite de tous les matins : elle
aime méditer quand le soleil se lève.
Elle regarde une fleur dont les pétales sont transfigurés par les rayons
du soleil qui illuminent la rosée matinale. Elle se dit qu’au fond les choses
sont toujours cachées derrière un prétexte, comme les pétales derrière la
rosée. La vérité n’existe pas. Personne ne la dit, cette pensée la chagrine.
Elle se dit que le gris représenterait à merveille sa mélancolie, mais
la lumière est là, elle ne doit pas partir. Sans elle, sa vie serait perdue,
plate, elle ne distinguerait plus la nuit du jour.
Aucun décor ne vient déranger ses idées.
C’est le gris absolu, le silence.
Elle est dans son monde, elle ne voit rien d’autre et pour la sortir de là, il
suffit que le soleil se lève. Quand il a émergé de derrière la colline, elle
commence à remarquer le chant des oiseaux, le bruit dans les rues et revient
sur terre en regrettant ce moment qui ne dure que très peu, et qui lui permet
d’être elle-même. C’est pour cela que tous les matins elle attend le lever du
soleil : pour être elle-même.
428. Caspar-David Friedrich L’Arbre aux corbeaux louvre(24)
La mort de mon frère
Un jour mon père arriva dans ma chambre, se mit devant moi et me dit: « Écoute
Caspar, tu ne peux plus continuer comme cela. Ton petit frère est décédé, mais
toi tu es encore là, sur la terre et tu dois continuer à vivre. Ton frère
n'aimait pas que tu sois triste alors s'il te voit, il doit être très
malheureux que tu sois dans cet état à cause de lui. Cesse de t'en vouloir, car
personne n'aurait pu le sauver. »
Deux mois auparavant mon petit frère était mort noyé. Nous faisions
tranquillement du patins à glace sur la mer Baltique gelée quand, soudain, la
glace se rompit au passage de mon petit frère qui fut immédiatement emporté par
le courant. Je n'ai pas réussi à le sauver.
Sa mort m'a plongé dans une immense tristesse de laquelle je ne pouvais
m'extirper. Elle me rappelait le décès de ma mère et mes sœurs; mon frère et
moi avions surmonté notre peine ensemble. Maintenant, j'étais seul; il ne me
restait que mon père, qui ne m'accordait jamais la moindre attention.
J'étais obsédé par le souvenir du petit, ma mémoire me faisait revivre toute
notre affection, nous avions été liés autant par les joies que les peines.
Toute notre complicité, la légèreté de nos amusements, la gaieté de nos jeux,
la compétition qui marquait nos défis, et aussi le soutien échangé avec douceur
et courage pour ne pas laisser l'autre deviner notre désarroi. Toutes ces
petites choses qui lient deux enfants séparés trop tôt de l'amour maternel,
défilaient sans cesse dans mes pensées. Rien ne pouvait plus retenir mon
attention. J'avais certes de l'intérêt pour de multiples sujets, mais mon
esprit tel un oiseau, s'envolait à la rencontre des images du passé qui
tournoyaient sans cesse dans ma tête et rendaient ma tristesse de plus en plus
pesante.
Je voyais mon père qui avait repris sa vie comme avant. Je ne trouvais pas cela
normal, mon frère était décédé. Pouvions-nous reprendre notre vie comme si rien
ne s'était passé? Nous n'avions pas le droit d'être heureux sans lui.
Mon obsession était de ne pas savoir ce qui attendait mon frère, qu'allait-il
devenir après la mort? Est-ce qu'il allait retrouver notre mère et nos sœurs?
Reviendrait-il sur terre? Irait-il au paradis?
Serait-il seul? Serait-il heureux? Me protégera-il? Est-ce que je le reverrai
un jour?
Voilà toutes les questions que je me posais et me reposais. Je ne voulais pas
le savoir seul, depuis qu'il était tout petit je devais le surveiller, mais
maintenant je ne pouvais plus rien faire, je n'étais plus avec lui.
Aujourd'hui, en 1822, je n'ai toujours pas réussi à faire le deuil de mon
frère, je n'ai pas toujours pas réussi à cicatriser ma blessure. Et je me
pose toujours la même question: que se passe-t-il après la mort? Y a-t-il
quelque chose après? Où sont ma mère, mes sœurs et mon frère?
Une chose est sûre, c'est que je ne pourrai jamais le savoir. Mais je
m'accroche à ce que je crois, je crois à un autre monde, un monde merveilleux,
sans tristesse et sans solitude, un monde illuminé et chaleureux où nous aimons
être.
Pour nous qui restons sur terre, quand un proche décède, nous ne voyons que le
côté triste et noir de la mort, parce que nous sommes malheureux de cette
absence. Mais pour cette personne, quand elle s'envole vers « ce mon
merveilleux », elle est très heureuse. Cela est ma conviction profonde. J' ai
peint mes sentiments face à la perte de ces être chers, et plus spécialement
face au manque de mon petit frère. J' espère que, après le moment « noir »de la
mort, il connaît maintenant « ce monde merveilleux » qui est comme le ciel
coloré que j'ai peint dans ce coucher de soleil.
429. Jacques-Louis David Marat assassiné louvre(17)
30 juillet 1793
Cher journal,
En ce jour, je t'écris dans la tristesse, la peine et la douleur d'avoir perdu
un être qui m'est cher. Mon ami Marat a été assassiné dans d'effroyables circonstances,
puis abandonné dans un bain de sang, avec encore les traits de son visage
exprimant la terreur qu'il put ressentir à ce moment.
Comment un être tel que lui put être assassiné et trahi si injustement? Je
tente tant bien que mal de me convaincre qu'il n'est plus de ce monde mais je
ne peux pas y croire, je ne veux pas y croire! Je le sais mais ne le réalise
pas encore. Je ressens toujours sa présence et m'attends constamment à le voir
a tous les endroits où il va quotidiennement; j'entend parfois une voix, des
rires et, croyant que c'est lui, croyant qu'il se trouve juste derrière moi, je
me retourne... mais il n'est plus là, il n'est plus auprès de moi.
Il me manque tant! Je me sens si vide à présent. Cet être qui m'est si cher et
me complète si bien, m'a été enlevé de force et, maintenant, je ressens un
manque qui ne pourra plus jamais être comblé, comme si une partie de moi, de
mon coeur , de mon âme a disparu en même temps que la flamme dans ses yeux
s'est éteinte lors de sa mort.
Pour honorer sa mémoire j'ai peint un portrait de lui, afin que tous puissent
voir qui il était et que personne n'oublie tout ce qu'il afait pour le peuple
français!
Marat est un martyr et, cela, tout le monde doit dorénavant le savoir!
J'ai pris la décision de le peindre tel que je l'admire tout en décrivant
précisément les terribles circonstances de sa mort. En donnant un calme austère
au tableau, en modifiant légèrement le décor, j'ai tenté de traduire la
grandeur de son âme. En plaçant minutieusement quelques objets familiers près
de sa main, sa plume, son encrier..., j'ai essayé de faire ressortir son esprit
de poète et d'écrivain. En travaillant la douceur de l'expression de son
visage, j'ai voulu qu'on se souvienne de sa bonté et de sa générosité. Afin que
tous puissent, en contemplant son image, ressentir ce que moi j'ai appris grâce
à lui.
J'espère ainsi pouvoir honorer sa mémoire. Mais, quoiqu'il advienne, son
souvenir restera toujours gravé dans mon coeur, pour rien au monde, je ne
pourrai l'oublier. Il fut, il est et sera à jamais mon meilleur ami.
Je te remercie, cher journal, de m'avoir écouté et compris. Toi, désormais le
seul à qui je puisse me confier, le seul avec qui je puisse vraiment partager
mes doutes, mes peurs, mes angoisses...
Tant de menaces ... tant de souffrances... tant de trahisons... pourquoi le
rêve de fraternité est-il devenu cet insoutenable cauchemar?
430. Les Travailleurs de la mer : Dans la brume HUGO7
Je peins. Mon esprit embrumé se laisse aller au vague à
l’âme. Rien ne pourra me redonner l’amour. Mon cœur, fendu à jamais, n’est
qu’une épave, plaie ouverte aussi vaste que l’océan.
Tandis que j’achevais l’esquisse frêle de ce voyageur solitaire, je sentis la
brise s’échapper et me rafraîchir le visage, comme si j’étais le spectateur involontaire
de ma toile. Un sloop vogue, dans ces jours où les flots ont emprunté aux cieux
leurs mouchoirs de coton, là, quand le ciel devient sentimental, se laissant
aller à des tempêtes de sanglots. Peu à peu les pleurs laissent place à un
esprit embué, perdu dans l’adversité. Oh, qu’il est beau, cet adversaire de la
puissante mer, cet orgueilleux Cashmere qui a bravé, la belle, la magnifique
immensité salée, devenant peut-être par chance pendant un moment plus fort que
la submergeante et déstabilisante puissance marine : ce bateau mince et
minuscule vu de loin paraît ridicule, mais la bravoure de son équipage a retiré
aux abîmes ses naufragés comme une âme errante peut être sauvée des souffrances
causées par sa propre existence...
431. Georges de La TourLa Madeleine à la veilleuse louvre(27)
Elle est là, assise à la table, une intense flamme, un crâne
sur ses genoux, deux gros livres, un crucifix et une discipline. Elle, la femme
de Job, ce pauvre paysan qui a perdu sa vie par décapitation. Que lui a-t-on
laissé de lui ? Son crâne, où seul le maxillaire supérieur est encore présent.
Chaque jour, il l’interpelle. Mais malgré toute sa souffrance, elle reste
calme. C’est son souvenir qui la retient. Pourtant, elle a plus envie. Plus
envie de se battre, plus envie d’exister. Elle a l’impression d’être seule.
Seule pour traverser cette étape. Pourquoi lui a-t-on enlevé le seul être qui
comptait à ses yeux ? Sans lui, sa vie est désarticulée, désabusée,… quand elle
y pense, elle se dit que c’est peut-être elle qui aurait dû être à la place de
son mari. Pourquoi rester sur terre maintenant qu’il n’est plus là ?
Mais non, elle doit vivre. Vivre pour montrer qu’ils ont eu tort. Rien ne
pourra jamais les séparer. Ni eux, ni la mort. Elle a renoncé au luxe, à la
vanité, à la séduction. Elle reste là, assise, son corps posé de
trois-quarts. Son visage penché repose sur sa main gauche ; son bras
ne veut pas se poser sur cette table. Sa main droite caresse ce crâne
posé sur ses genoux. Elle est vêtue d’une chemise blanche froncée à manches
bouffantes. La chute de sa chemise a dénudé son épaule et une large partie de
son bras. Le vent glacial de la mort frôle son corps lui laissant une drôle de
sensation. Sa jupe droite d’un rouge noir rappelant la lie du vin est retenue
au-dessus de son ventre tendu en avant par une forte corde de chanvre. Sur la
table, une veilleuse en forme de verre jette une longue flamme qui se perd dans
l’obscurité de la pièce. Cette lueur lui est suffisante pour le voir, lui,
l’amour de sa vie qu’on lui a enlevé. A côté, deux livres très épais posés l’un
sur l’au
tre et, sur un crucifix rustique, une discipline maculée de sang laisse
pendre ses lanières sous la table. C’est bizarre ce qu’elle ressent quand elle
songe à lui. Elle le voit, là, la tête sur son genou. Il est vivant. Mais
dans le miroir pourtant elle ne distingue rien. Sauf des tons brun, beige, brun
roux et sa jupe rouge noir qui se mélangent, dansent dans la pièce. Pourtant il
est là à ses côtés et sa présence la rassure. Mais qui est réellement mort ?
Depuis qu’il a quitté sa vie, elle ne vit plus, elle survit. Survit à ce monde
que ne la laisse pas respirer. Elle aimerait pouvoir sortir, aller se promener
mais c’est impossible. Les femmes en n’ont pas le droit. Depuis qu’il l’a
quittée, tout son quotidien s’est plongé dans l’obscurité. Sa vie ne rime plus
à rien. Quand va-t-elle donc être délivrée de cet enfer ? Toutes ses pensées,
elle sait qu’il les reçoit. Sa main posée sur le crâne permet leur
transmission. Et le simple fait de penser à cela, lui permet de tenir. De
rester en vie, pour lui, pour elle. Un jour,elle le retrouvera et sa vie sortira
des ténèbres.
432. série all stage © Véronique Vercheval V5
Véronique Vercheval photographe du XXème siècle, enseigne
cet art, aujourd'hui depuis dix-sept ans. Elle travaille également pendant
quatre ans comme photojournaliste pour un magazine et a réalisé dans ce cadre
de nombreux reportages sur la condition des femmes. "Mon histoire d'une
image" se batira, à partir donc, d'une photo de Véronique Vercheval
s'intitulant "Flamenco" paru en 1990. Elle fit d'ailleurs une
exposition "All Stage", concernant le thème de la danse et du monde
du spectacle. Cette représentation, en noir et blanc, de cette femme pratiquant
le flamenco évoque (en moi), à la fois, l'expression du corps ainsi que la
magie du ballet. La danseuse, en plein mouvement, laisse rejaillir toutes ses
émotions aux spectateurs; à travers ses gestes, elle se livre totalement à eux.
Un artiste n'est évidemment pas le même sur une scène et dans sa vie
quotidienne. C'est pourquoi la magie du spectacle rentre en jeu, car pouvoir
rencontrer les artistes
avant ou apres qu'ils ne prennent sur scène, un autre personnage, un
autre visage, permet de concevoir à l'artiste plus profondément. Ces
photographies de l'exposition "All Stage" sont les traces de
moments éphémères, d'instants de plaisir, tout comme les lumieres de la scene.
L'atmosphère du spectacle est tout autant essentielle que le danseur. Avant
tout ce que cela indique de jeux et de nuances de couleurs, decontrastes et de
formes. Avec tout ce que cela implique de charge émotive également. Ces
instants délicats et si fragiles, ces étincelles subtiles qui jaillissent tout
à coup et par laquelle la photographie devient art, Véronique Vercheval les
maîtrise avec énormément de bonheur. On ressent à travers cette image le
langage du corps, qui lui est peut-être plus facile de s'exprimer que notre
bouche. ON voit l'artiste s'évader dans son monde et transmettre ses émotions,
à l'aide du rythme, de la musique, du costume. DAns ce domaine qui est la danse
chaque élément est un supplément. Le corps bénéficie de cette facilité de se
laisser guider par la musique pour s'exprimer. Le danseur emmène le spectateur
dans son univers, il l'entraîne dans un tourbillon de grâce et de légèreté. Ce
décor spontueux qu'il offre à nos yeux éveillent un sentiment de reve et
d'évasion. Le mouvement et la musique transportent, à eux d'eux,l'esprit des
temoins. même si la photo est figée, elle provoque cette vision d'agitation
ordonnée. Le contraste noir et blanc de cette photographie accentue, sûrement
encore plus l'émotion que renvoient cette femme et cette image.
Car sur ce cliché, c'est à travers le talent du photographe que l'on perçoit
l'art et la beauté de la danse. Par sa générosité, Véronique Vercheval, réussit
surtout à donner une vie à ses créations, sa passion envers sa profession se
lie sur ses photos. C'est peut-être à la vue de cette image que l'on s'imagine,
l'imaginaire de la danse. Cet art "voyageant" peut nous enivrer, nous
et notre corps dans une ambiance charmeuse voire même dangereuse.
433. Xavier Mellery L’escalier mellery_escalier
Tous les jours étaient les mêmes pour madame Lartigue, la vielle dame de
l’ancienne Belgique. S’asseoir au coin d’un grand immeuble et vendre des
cruches, faits par elle-même, était son métier. Auparavant elle avait tenté de
vendre des légumes sur la place
centrale, mais ces derniers vieillissaient avant d’être vendus, comme la
vendeuse des cruches qui vieillissait en attendant de gagner de l’argent . Elle
avait donc décidait de suivre les pas de sa famille et de vendre des
cruches.L’hiver s’approchait et Mme Lartigue n’avait pas argent pour acheter
des vêtements pour se protéger du froid. Elle les avait vendus pour vivre ‘‘une
année de plus’’, au printemps dernier.
Un jour, le garde de l’immeuble, un homme maigre qui avait travaillé là depuis
assez
longtemps, lui donna une lettre d’un monsieur dont je ne me rappelle pas
le nom .La
lettre,qui semblait avoir été écrite longtemps avant ce jour-là, disait:
« Mme. Lartigue, vos cruches m’intéressent beaucoup. Apportez au pied de
l’escalier du troisième étage, une de vos cruches, tous les jours de
cette semaine à 5 heures et demi de l’après midi, vos efforts seront bien
remerciés. »
Il n’y avait pas de signature, mais cela ne l’inquiétait point. Mme Lartigue
remercia
le garde et se prépara pour le jour suivant.
Le lendemain matin la vieille femme retourna faire son métier quotidien. Elle
attendait impatiemment le moment de monter au troisième étage et livrer son
produit. Enfin l’heure arriva et elle monta aussi rapidement qu’elle pouvait et
elle arriva au pied de l’escalier du troisième étage. Personne n’était là, mais
une lettre avec son enveloppe se trouvait par terre. À l’intérieur, Mme
Lartigue trouva quatre francs belges avec une lettre qui disait : « Laissez la
cruche par terre. J’espère que ces quatre francs vous
suffisent. Merci, je vous attends demain. »
La femme du troisième age était tellement joyeuse qu’elle ne se rendit pas
compte qu’il n’y avait pas, toujours pas de signature.
Toute la semaine la vieille dame a livré les pots à la même heure et toujours
elle
recevait la même quantité d’argent. Elle a même acheté ses vêtements pour
passer
l’hiver, mais même avec ces vêtements elle se tomba malade.
Le dimanche elle ne pouvait pas marcher car cette étrange maladie se
développait très rapidement, mais quelque chose lui disait qu’elle devait,
coûte que coûte, livrer le dernier pot. À cinq heures et demie elle rentra dans
le bâtiment. L’endroit lui semblait plus froid que d’habitude et un silence
étrange se dégageait du bâtiment. En arrivant au second étage elle se rendit
compte qu’une personne, dont on ne voyait pas le visage, vêtue de noir
l’attendait. Une voix lointaine se propagea dans l’habitation. Mais la vieille
femme ne s’effraya pas et se demanda qui était ce personnage si
mystérieux. L’étrange homme lui parla avec une voix très sombre :
« C’est l’heure. Laisse ton pot au pied de l’escalier et suis-moi. ». Grâce à
une force qu’on ne peut pas décrire Mme Lartigue laissa le cruche au pied
de l’escalier et le suivit au quatrième étage. Mais l’escalier ne s’arrêtait
pas pour elle, elle n’arrêtait pas de monter les escaliers jusqu’à arriver au
ciel… au paradis.
Le jour suivant le garde de l’immeuble la trouva morte au pied de l’escalier.
Ce garde là s’appelait Pierre Mellery, frère du fameux peintre Xavier Mellery.
L’histoire lui fut racontée.
Xavier devint obsédé par cette histoire, il cherchait des réponses: pourquoi
cette vieille dame est morte en apportant des cruches dans un immeuble?
Etait-ce son destin ?
Le peintre chercha des théories sur la mort dans différentes religions,
différents philosophes…mais cela ne le satisfaisait pas. Ses nuits étaient
sombres, il avait de terribles cauchemars. Un jour, en visitant l’immeuble où
travaillait son frère, il eut une vision sur la mort et les âmes qui la
suivent: il vit des escaliers, un qui descendait et une autre qui montait. Il
sentit un froid lui geler les os et un silence insupportable. La chambre était
sombre, les couleur très obscures. Et il vit une cruche au pied de l’escalier
qui montait, puis neuf marches plus haut, il trouva la vieille femme qui
suivait le chemin du tapis des escaliers. Cette dame continuait à monter, à
suivre quelque chose ou quelqu’un… mais elle n’arrêtait pas de monter. Xavier
imagina qu’elle arriverait au ciel. Il pensa alors que ce chemin conduisait au
paradis et il voulut le suivre. Mais l’autre escalier qui descendait… était
alors le chemin de l’enfer? Et Xavier eut peur. Soudain il se réveilla de son
merveilleux rêve. Il eut sa propre philosophie sur la mort et décida de la
montrer. Il peignit donc « l’escalier ».
434. « Tempête, barque fuyant sous le vent » de Victor Hugo(Illustration pour les « travailleurs de la mer » HUGO 4
Tant de souvenirs en contemplant ce lavis, que je ne sais par où commencer pour
décrire mes émotions.
Ces souvenirs d’un vécu inoubliable de par ses richesses, surgissent à chaque
nouveau trait que j’observe en ce dessin.
C’est en voyageant dans les îles anglo-normandes puis au cours de la rédaction
de « les travailleurs de la mer » que Victor Hugo esquissa plusieurs lavis,
dont celui-ci intitulé « Tempête – barque fuyant sous le vent ».
La mer, l’océan, les éléments apportent à mes yeux des sensations uniques. Je
n’ai jamais parcouru ni le ciel ni la terre, mais je considère que ma chance
est plus grande d’avoir parcouru la mer de si nombreuses fois.
De La Rochelle à Bilbao, de Ouessant au Touquet ou encore de Calvi à
Capri, des tempêtes se sont élevées contre « Le Kéa », voilier de mon père, qui
portait le nom d’une île grecque où il avait été acheté. Environ quarante
pieds, une remarquable grand-voile, de part sa taille et sa couleur (bleue,
telle la barque d’Hugo) ainsi qu’un foc faisant gîter le bateau, tantôt à
bâbord, tantôt à tribord selon notre position par rapport au vent. « Le Kéa »
n’était pas un très grand voilier mais on s’y sentait en sécurité, d’autant
plus que mon père s’était toujours montré professionnel à la barre.
Voilà ce qui me permit de prendre goût aux tempêtes.
Lorsque les éléments « se déchaînent », sans qu’il y ait toutefois trop de
dangers, autour de toi, tu te sens à la fois complice et esclave de la nature,
qui fera de toi ce qu’elle voudra si tu ne respectes pas les limites de
sécurité. Bien des fois, nous fûmes cette « barque fuyant sous le vent » pour
aller nous réfugier dans le port le plus proche. Il nous arriva même d’arriver
avec les voiles éventrées par la tempête malgré les ris pris par mon père par
précaution. Et cette manœuvre n’était guère des plus simples à effectuer. Mon
père muni d’un harnais de sécurité rattaché au pont du bateau, devait se rendre
jusqu’à la grand-voile, pour la choquer un peu, puis attacher le reste de voile
et enfin revenir à la barre. Tout ceci avec le risque de se faire renverser à
un moment ou à un autre par la baume, qui suit les mouvements de la houle gonflant
petit à petit. Mais le plaisir que l’on peut éprouver à toucher au danger
explique cette impression de vivre des moments dangereux
mais passionnels.
Dans le dessin d’Hugo, un violent grain hachure le paysage. On ne distingue que
peu le ciel de la mer : tous deux sont représentés à l’encre brune. Cependant
la mer s’associe à la voile du bateau, de par les reflets bleus qui s’en
dégagent. Mais ceci a quelque chose de très inquiétant. Est-ce que le bateau
gîte tant que la mer se reflète sur sa voile et qu’il pourrait chavirer ? En
effet, cela nous informe peut-être également sur le destin de cette barque :
va-t-elle rejoindre les profondeurs ? Ou peut-être pourrions-nous dire aussi
qu’il s’agit de montrer à quel point la barque se hâte, s’enfuit sous le vent
pour échapper à la tempête qui la domine. Le bleu de la mer serait alors le
sillon de la barque qui n’est quasiment représentée que par sa voile, d’une
couleur inattendue. En effet, il s’agit d’un bleu ciel, qui est tout à fait en
discorde avec la noirceur du ciel épais et chargé. La troisième « couleur » de
ce dessin est le blanc et je pense que si j’avais eu à choisir
trois couleurs pour définir la mer, j’aurais pensé aux mêmes : le bleu
pour l’océan, le noir pour la tempête et le blanc pour l’écume laissée après le
passage de chaque déferlante.
L’océan est la mesure de l’œuvre d’Hugo, qui se définit par rapport à celui-ci,
en s’identifiant tantôt à la mer, tantôt au marin. Un invincible courage, une
destinée entière s’exprime dans ce lavis qui fixe autant qu’il nourrit
l’imaginaire du poète.
« Il y a des hommes océans en effet. Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va et
vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces
transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en
plein ouragan, ces aigles dans l’écume (…) tout cela peut-être dans un esprit,
et alors cet esprit s’appelle génie » a dit William Shakespeare. Victor Hugo
est un homme océan, et il n’a pas besoin d’être marin pour en parler ou pour en
représenter des instants.
Je ne pense que j’aurais porté le même intérêt à ce domaine si dans ma famille,
ils n’avaient pas été marins de père en fils.
Les souvenirs s’accumulent…la tempête évoque des instants que l’on ne peut
oublier de par leur intensité. Une nuit, à mi chemin entre la Corse et Antibes,
une tempête s’affala sur nous. Ma sœur, ma mère et moi-même, trop légères pour
rester dans le cockpit, étions allongées toutes trois sur une couchette avec
les jambes tendues au plafond afin d’éviter d’être projetées tantôt à bâbord
tantôt à tribord. Le mât pouvait presque toucher l’eau à chaque gisement.
Harnaché, mon père tentait tout de même de rester à son bord. Et lorsque tout
se calma, je dormis comme jamais…
A mon réveil, tout était si différent… Avions-nous beaucoup progressé dans
notre route ? Non, pas tant que cela, mais les humeurs de la nature s’étaient
calmées et la mer nous offrait alors ses trésors. Nous naviguions dans une eau
dorée par le soleil, accompagnés par une famille de cachalots souffleurs qui
s’amusaient à faire remuer notre bateau en passant sous sa quille. Trois cent
soixante degrés de solitude à l’horizon, mais pourtant nous n’étions pas seuls…
Comment la barque de Victor Hugo s’est-elle sortie de la tempête ? Telle est la
question que je me pose en contemplant une fois de plus l’esquisse.
Je suis née sur un bateau et c’est en ce même lieu que j’égarerai ma vie, tel
Tabarly sur son Pendwick, un jour où j’oublierai la sécurité pour ne penser
qu’aux sensations. Mais avant cela, je continuerais à découvrir d’autres mers,
d’autres océans et les éléments, cela fait si longtemps…
435. Titien La Vierge au lapin vers 1530Louvre (52)
Écrire son regard
L’hésitation
Parcourant le vaste musée du Louvre, je m’arrête devant une peinture du Titien,
célèbre peintre de la Renaissance vénitienne.
Mon regard se pose immédiatement sur le visage de la jeune fille située au
centre du tableau.
La lumière qui provient de la gauche touche tous les personnages et effleure
son visage. C’est comme si la lumière émane d’elle. Comme si rien ne peut
toucher cette douceur, cette passivité.
Tout autour d’elle me semble calme, presque poétique.
Sur la gauche, une nourrice richement habillée lui tend un enfant couvert d’un
drap blanc. La jeune femme est assise sur l’herbe verte du pré, une corbeille
de fruits à ses pieds. La belle tient dans sa main potelée un lapin blanc.
Au second plan, un berger et ses moutons surveillent les deux femmes et le bébé.
Les collines, les montagnes, le ciel bleu et doré me procurent un sentiment
d’apaisement. Cette peinture à l’air tellement vraie. Je peux presque
apercevoir le fond des yeux qui me regardent. Je me sens dans le même espace
que tous ces personnages.
Le peintre a su traduire, en connaisseur, la délicatesse d’une mère envers son
enfant et y rajouter même de la finesse en dessinant le voile doré posé
délicatement sur les cheveux de la mère.
Pourtant, paradoxalement, dans toute cette douceur, une sorte de tension émane
de ce tableau. Les couleurs en sont peut-être la cause.
Quand je regarde le bleu profond de la cape de la jeune femme, je m’y enfonce
sans rencontrer d’obstacles, je me perds jusqu’à l’infini, jusqu’au rêve.
Mais lorsque le bleu de la cape vient rencontrer le blanc du lapin, je ne peux
m’empêcher de penser à l’ascension de la Vierge.
Ce blanc ne signifie-t-il pas que rien n’a encore eu lieu ? Que l’ascension n’a
donc pas eu lieu ? Après tout, l’herbe est encore fraîche, les fruits mûrs de
la corbeille, les fleurs, le petit lapin qu’on ne voit qu’à moitié sont encore
là. L’ascension ne s’est pas produite.
Et puis le drap blanc couvrant l’enfant, associé au bleu, n’indique-t-il pas
que l’enfant est encore impubère, que rien n’est décidé pour lui, qu’il n’est
pas encore pleinement matérialisé ?
Ce rouge et ce bleu, couleurs du vêtement de la jeune femme, ne manifestent-ils
pas aussi les rivalités du ciel et de la terre ? Et si c’était le peintre
lui-même qui ne voulait pas laisser monter au ciel cette femme, sa femme ?
Le berger au second plan, tapi dans l’ombre avec ses moutons qui veillent, voit
tout, comme le soleil. Peut-être, lui aussi se pose-t-il des questions ?
Le ciel, si loin dans cet espace tridimensionnel, symbole des puissances
supérieures, symbole de Dieu ; ce ciel, couleur or, viendra à la rencontre du
blanc durant l’ascension de la Vierge dans le bleu céleste.
Comment dans ces « quelques » centimètres, dans des visages apparemment si
calmes peuvent éclater autant de sentiments, autant d’hésitation ?Hésitation à
laisser cette femme monter au ciel et rejoindre Dieu. Comment tant de
sentiments peuvent-ils circuler dans un espace si réduit ?
C’est là tout le génie d’un artiste
436. « Olympia » Edouard Manet ORSAY9
Antonin Proust me raconta un jour qu'Edouard lui avait dit, alors qu'ils se
promenaient ensemble à Gennevilliers, en voyant des femmes se baigner: « Il
paraît qu'il faut que je fasse un nu. Eh bien, je vais leur en faire un... Dans
la transparence de l'atmosphère, avec des personnages comme ceux que nous
voyons là-bas. On va m'éreinter. On dira ce que l'on voudra... » Je crois que
c'est llà que lui est venue l'idée du Bain et d'Olympia. Quand il était à
Florence, il avait copié la Vénus d'Urbin de Titien qui représente, à ce qu'il
m'a dit, une courtisane célèbre de la Renaissance. Il s'inspira de cette copie
pour son tableau.
Un jour, il avait vu une femme dont il aurait voulu faire son modèle, mais elle
avait catégoriquement refusé et c'est ainsi qu'il fit appel à moi. J'avais déjà
posé deux fois pour lui et je recommençais pour le Bain et Olympia, ainsi que
pour beaucoup d'autres par la suite.
Je devins son modèle favori.
Olympia est nue, mais cela ne me posait aucun problème car je ne suis pas
pudique. J'ai entendu dire de moi que j'étais « une libre fille de bohème,
modèle de peintre, coureuse de brasserie, amante d'un jour [...] avec sa tête
d'enfant vicieuse aux yeux de mystère », que le tableau montrait mon « regard provocateur
de femme consciente de sa supériorité féminine devant ll'homme qui la désire et
qui montre mon lien avec Edouard. » Mais moi, pour lui, je n'étais qu'un
caprice, car Manet était très attaché à sa femme qui lui apportait l'équilibre
dont il avait besoin.. C'était en effet un « homme à femmes », cependant il lui
revenait toujours et elle lui pardonnait ses petites iinfidèlités. Je n'étais
pas la seule à me sentir frustrée, mais, après tout, je n'étais que son
modèle...
Dans le tableau de Titien, il y avait un chien aux pieds de Vénus, Edouard l'a
remplacé par un chat noir, suggéré par son ami Beaudelaire, car il venait
d'écrire un poème sur les chats. Tous deux adoraient les chats... Ce chat donne
aussi une petite note ironique au tableau: c'est un animal satanique et il
représente justement ce que cache Olympia de sa main... Ce qui rendait l'oeuvre
encore plus provoquante . Pourtant, Edouard l'avait ajouté en le sachant très
bien et il était effondré par les critiques, autant sur le sujet que sur sa technique.
Le titre du tableau a aussi été suggéré par un ami, Zacharie Astruc, qui avait
écrit un poème dont je me souviens:
« Olympia la fille des îles.
Avant le bain, propice aux amoureux mensongers,
Tu fais du souvenir un chant plein de bonheurs
Et, demandant au ciel de te garder les coeurs,
Méchante enfant, tu ris de voir périr nos songes
Et ton réveil, Olympia, se donne aux fleurs. »
Olympia a été peinte juste après le Bain, tableau très mal accueilli par le
public et la critique, qui le jugeait trop chocant, car il représente une femme
nue entre deux hommes habillés dans une scène non mythologique. Il avait été
refusé par le jury du Salon. A ceux qui l'accusaient de provoquer, Manet
répondait: « Faut-il qu'on soit niais pour dire cela! [...] Je rends aussi
simplement que possible les choses que je vois. Ainsi l'Olympia, quoi de plus
naïf? Il y avait des duretés, me dit-on. Elles y étaient. Je les ai vues. J'ai
fait ce que j'ai vu. »
C'est après avoir fait quelques esquisses de moi couchée sur un lit qu'il
commença son tableau. Il peignait chaque détail jusqu'à ce qu'il en fût
content quitte à le râcler une dizaine de fois, s'il ne lui plaisait pas. Après
de nombreuses séances, il parvint à rendre ce qu'il voulait.
Voilà comme ça s'est passé.
Victorine Meurent
437. Claude Gellée, dit Le Lorrain Port de mer, effet de brume louvre54
Le soleil se lève en ce matin brumeux, dernier souffle de
vie, dernier matin qui se lève, dernière couleur de feu à l'horizon. Les
matinaux guettent ce dernier moment d'éternité avant de partir ailleurs à la
recherche d'un autre monde qui les accueillera.
Les bateaux sont déjà sur la mer prêts à partir dès que le signal sera donné,
d'autres partent déjà et s'éloignent tout doucement sans bruit, des âmes
paisibles dans l'amertume et dans les souvenirs qui s'effacent au fil des
noeuds qu'ils parcourent. Tous n'est plus qu'une question de temps, les gens
voudraient sûrement qu'il s'arrête, juste un point du temps, pour immortaliser
ces derniers instants quui malgré le fond tragique restent d'une merveille
incomparable et unique.
Mais c'est aussi la première fois que les gens prennent le temps d'admirer ce
beau paysage qui chaque jour leur était offert comme un dernier cadeau de la
mer, son ultime beauté.
Les gens gens prennent conscience que rien n'est acquis dans ce monde, que tout
ce qui est beau ne se voit pas forcément.
La mer est calme, les nuages restent figés, pourtant ce soir, l'apocalypse
marine balayera tout sur son chemin.
Une jeune fille fredonnait une douce mélodie, elle ne semblait pas effrayée par
cette triste destinée; une douce confiance l'habitait, simple inscouciance qui
ranimait les flammes des autres égarés.
On peut encore profiter de ces bribes de vie, l'odeur de la mer exalte les sens
et le vent frais du matin se mêle à la rosée, tout est si calme.
La mélancolie anime tous les coeurs présents, mais malgré tout une lueur
d'espoir gît dans les yeux.
Parce que je l'ai vu pour la première fois, pour que mes enfants sachent que
l'espoir est renaissance, j'ai immortalisé sur ma dernière toile ce moment au
goût d'éternité.
438. Claude Lévêque photographie est extraite d'une série de photos « Appartement occupé ». LEV9
« Prise de conscience »
C'est une photographie qui a été prise entre 1993 et 1994 par Claude Lévêque.
Cette photographie est extraite d'une série de photos qui s'intitule «
Appartement occupé ». Elle a été prise dans une cité de Bourges et montre
une scène de tous les jours. Cette image évoque une situation de souffrance.
Dans un premier temps, l'image en noir et blanc fait ressortir le côté obscur
et sombre de la vie. Le gris évoque la froideur, la tristesse, la solitude, la haine
et la violence. A travers cette image, la cité est vue comme un endroit où tous
les immeubles se ressemblent et où tout est construit en béton. Le béton est de
couleur grise et, quand on le touche, on a une sensation de froid. Dans un
deuxième temps, on aperçoit une bande noire horizontale et les barreaux
verticaux du balcon. Dans un troisième temps, derrière les barreaux, on peut
distinguer deux personnes. Peut-être ce sont des enfants, peut-être des
adolescents. On remarque aussi un espace de jeux sans enfants, un banc
libre et, derrière, des voiture garées.
On ressent un vide, une vie sans joie car on ne voit personne qui s'amuse et
personne assis sur le banc. A travers cette image, la cité est associée à une
prison ou à un endroit abandonné. De nos jours, dans notre société actuelle, la
cité est montrée du doigt et mise à l 'écart, car la violence y domine. Mais la
cité est-elle seulement synonyme de violence et de tristesse?
439. GUSTAVE CAILLEBOTTE Les raboteurs du parquet orsay 3
Par une belle journée ensoleillée, lors de la deuxième exposition
impressioniste de 1876 organisée dans les locaux du marchand Durand-Ruel
Lepelletier, Emile Zola regardait avec attention les différentes oeuvres
exposées. D'un seul coup, son regard fut porté sur un tableau. Il se rapprocha
pour pouvoir lire le nom de l'auteur. Il lut l'inscription:
« GUSTAVE CAILLEBOTTE. Peinture à l'huile sur toile ». Il se retourna, avec un
visage de mécontentement.
_ « Ecoutez vous autres, il est vrai que Caillebotte a exposé l'oeuvre que vous
observez derrière moi d'un relief étonnant. Seulement c'est une peinture tout à
fait anti-artistique, une peinture claire comme le verre, bourgeoise, à force
d'exatitude. La photographie de la réalité, lorsqu'elle n'est pas réhaussée par
l'empreinte originale du talent artistique, est une chose pitoyable ».
Tous les gens qui l'écoutaient se taisaient.
Personne n'osait parler, ni même bouger. Pas même Claude Monet, ami de
Caillebotte.
Emile Zola reprit :
_ « Quel est l'homme qui a laissé Caillebotte exposer son oeuvre? »
Se frayant un passage à travers la foule, Renoir apparut.
_ «C'est moi-même qui ai demandé à ce que Monsieur Caillebotte fasse partie de
l'exposition! »
Gustave Caillebotte toussa d'un air gêné pour montrer qu'il était là, pour ceux
qui ne l'auraient pas vu.
_ « M. Zola, cela m'offense de savoir que mon tableau ne vous plaise pas. J'ai
peint Les raboteurs du parquet en créant des perspectives inhabituelles et une
scène de la vie moderne... D'autre part, puisque vous m'écoutez, je tiens à ce
que vous sachiez tous que j'ai déjà rédigé mon testament ».
Il s'arrêta de parler, plus un bruit dans la salle.
En regardant autour de lui, Caillebotte remarqua l'impatience des gens à
connaître le contenu de son testament. Il se sentit important. Au fond de lui,
il avait envie de rire à chaudes larmes. Il pensait :
« Que les gens sont curieux. Regarde-moi tout ça, tous ces gens qui ne peuvent
s'empêcher de rester là, à attendre que je reprenne la parole ».
En effet, ses amis, ses admirateurs, même Jean-Léon qui n'était pas son ami,
restaient figés.
Il sortit une feuille de sa poche et continua donc son discours:
- « En effet, je donne à l'Etat les tableaux que je possède; seulement, comme
je veux que ce don soit accepté et le soit de telle façon que les tableaux
n'aillent ni dans un grenier, ni dans un musée de province, mais bien au
Luxembourg et plus tard au Louvre, il est nécessaire que s'écoule un certain
temps avant l'exécution de cette clause jusqu'à ce que le public, je ne dis pas
comprenne, mais admette cette peinture. Ce temps sera peut-être de vingt ans au
plus. En attendant, mon frère Martial, et à son tour défaut de mes héritiers,
les conservera. Je prie Renoir d'être mon exécuteur testamentaire ».
Il était fier de lui, de son discours, de ses paroles. D'ailleurs assez fier
pour s'en aller, devinant l'étonnement des gens et leurs chuchotements. Renoir
était lui aussi très fier de Caillebotte et content d'avoir cru en lui. Il
souriait, et s'écria :
« Que l'exposition continue ».
En revanche, Emile Zola était fou furieux. Il quitta la salle en marmonnant une
phrase que personne ne comprit.
440. Léonard de Vinci Saint Jean-Baptiste Italie (19)
Je te regarde. Discrètement, je te suis des yeux. Tu marches, tu avances
dans cette galerie comble et pourtant tu parais seule. Tu ne m'as pas encore vu.
Je t'aperçois. Tu me fixes. Immobile, muet, tes yeux m'interpellent. Je cours,
et je bouscule cette foule qui d'un coup disparaît. Nous sommes seuls.
Je souris, car je ne te connais pas encore. Et je me sens nu sous ton regard
qui me dévisage.
Je te contemple. Je t'ai déjà vu quelque part... ce regard troublant, ce
sourire malicieux...
...j'essaie de diriger ton attention ailleurs avec mon doigt; tu as l'air
émue...
...c'est ce doigt levé vers les cieux, geste mystique et prophétique annonçant
la nécessité divine du sacrifice. J'ai peur, m'aurais-tu choisi?
Non, te voilà étonnée maintenant.
Et cette lumière venue du ciel pour t'éclairer...
Peut-être devrais-je me présenter ?
... »Saint Jean-Baptiste ». Ton portrait est très réussi. Il est agréable de
suivre les contours de ta silhouette qui émerge des ténèbres, vraiment tu es
parfait.
Merci de me porter autant d'attention...
Ton personnage m'intrigue; le contraste de valeurs fait si bien ressortir tes
traits, ton regard sombre et ton sourire mystérieux.
... je ne suis qu'un tableau.
Réaliste. Tu es mon préféré.
Bientôt tu m'auras oublié et je quitterai tes pensées qui m'ont fait vivre
pendant un instant..
Et tu vivras encore longtemps dans mon esprit.
Derrière ce cadre, je te vois reculer doucement, je perçois des bruits...
... la foule réapparaît, je m'en vais.
... je te laisse t'éloigner, tu penses encore...
Parfois, j'ai peur d'oublier. Je vois tant de choses et de gens merveilleux,
mais l'oubli fait partie de la vie... adieu.
... adieu.
441. Germain Eblé,sans titre, septembre 1932 Papier au gélatino bromure d’argent Eble
Cette image en noir et blanc est très sobre, toutes les personnes
photographiées connaissent leur rôle; elles donnent l'impression de savoir
quels sentiments elles doivent éveiller chez chacun de ceux qui verront cette
photographie : de l'attendrissement, mais aussi du respect.
Les six enfants et leurs parents sont bien habillés, cependant ils ne doivent pas
être très riches. Serait-ce une photo de famille ouvrière ou paysanne?
D'autant plus que l'arrière plan démontre qu'ils sont allés chez le photographe
et que ce dernier ne s'est pas déplacé comme il l'aurait fait pour une famille
plus riche qui l'aurait payer en conséquence.
Je trouve intéressant le fait que le seul garçon de la famlle paraisse plus
âgé, avec son air protecteur et sa main dans la poche.
Ces personnes ressemblent à des petites poupées, aucune cligne des yeux ou n'a
bougé pendant la prise de la photo. Ils posent et on se sent fixé par leurs
regards. Même le petit bébé donne l'impression d'avoir compris ce qui se passe;
l'importance pour toute la famille de ne pas rater la photo.
Le flou qui les entoure fait ressortir leurs visages, les rend plus clairs,
plus purs.
Leurs expressions sont figées, les enfants ont l'air très matures.
J'ai beaucoup aimé le sérieux qui se lit sur les visages des petits, sentiment
peu fréquent chez des enfants.
442. Georges de La Tour Saint Joseph charpentier louvre(28)
« Etonnante translucidité de ces doigts! » Un homme brisa le silence, je me
retournai. Je restai à mon tour comme paralysée devant l'intensité de la
chandelle et en admiration face à cette apparition qui n'était autre que le
visage de Jésus.
Mon corps frémit, mes mains tremblèrent. La gravité de ce spectre, tout enfant
qu'il soit, a quelque chose de profondément mûr et de profondément troublant.
Son visage est le vrai foyer de la clarté, l'oeil grand ouvert sur plus grand
et sur plus lointain que ce qu'il voit, comme s'il sentait croître en lui la
divinité. L'enfant est déjà un homme. Sous cette enveloppe frêle de profonde
puérilité, je lis déjà une maturité bien digne du fils de Dieu.
Sans pouvoir détourner les yeux, je contemplai, je détaillai. Les veines
gonflées sur le front, les stries des rides sur la peau parcheminée et les
muscles saillants de Joseph me ramenèrent à la réalité. Son visage est
expressif, empreint de noblesse, même dans l'humilité. L'homme est la force
même devenue chair. Un sentiment de culpabilité s'empara de moi. St Joseph, «
taché » par la lumière que détient l'enfant, est maigre et l'apparence qu'offre
son corps est creusé avec un réalisme que la faim si familière, tourmente
encore. Son visage, rivé sur la flamme, est grave mais très beau : le front
proéminent, les yeux enchâssés, la barbe légère, traitée comme un nuage de
poussière brune, la bouche inexistante.
Toujours immobile, j'admirais encore et encore. J'admirais ces bruns dominants,
ce clair obscur qui forge une atmosphère d'intimité, ce jeu d'ombre et de
lumière qui réduit les volumes et ces ténèbres qui ne sont jamais dans un noir
absolu. J'étais obnubilée par ces personnages, ces saints, tous deux à l'échelle
humaine, intriguée par ce sol qui n'est sol que lorsque les personnages le
touchent, fascinée par ces poses équilibrées et traditionnelles, captivée par
ce cercle en rotation que je percevais autour de la flamme.
Soudain,je tressaillis. J' aperçus que le foret présent dans les mains de
Joseph formait une croix. Je fermai douloureusement les yeux en songeant au
supplice et à l'agonie que subira cet enfant divin,spiritualisé par
l'éclairage. La croix grandit sous les doigts de son père. Je réalisai le
pathétique de cette scène. Il y a une vie cachée dans l'enfance qui es la
préfiguration de ce qui va être vécu et qui l'imprègne. Une larme s'échappa de
mes yeux. Un fils de charpentier ne peut finir que cloué sur du bois.
« on ferme! ».
Je sursautai et me retournai vivement, le corps tremblant. Un fonctionnaire du
musée du Louvre me demanda de sortir. Après avoir repris mes esprits, je
jetai un dernier regard sur le tableau, puis, et toute hâte, me dirigeai vers
la sortie.
443. Canaletto, L'entrée du grand canal et l'église de la Salute Italie(7)
C'était un soir d'avril; je me promenais dans la rue. J'étais jeune alors. Ce
jour là, je me suis dit que, plus tard ,je ferai comme mon père. J'adorais le
regarder peindre! Je pouvais rester des heures à admirer ce qu'il faisait. Il
peignait les décors des théâtres; il était scénographe. C'est lui qui m'a
initié à la peinture. Je me souviens : j'ai tout de suite adoré!
J'ai toujours aimé ma ville natale, Venise, ses îlots, ses canaux, ses
magnifiques paysages, la vue sur la mer Adriatique, la Piazza San Marco et sa
basilique, tout me plaît. Sa beauté est incomparable. A l'âge de vingt ans je
me suis mis à peindre des vues de Venise: Le Grand Canal, le bassin de Saint
Marc, et tant d'autres lieux de ma ville...
Un jour, un homme très bien vêtu, sûrement un riche aristocrate, d'après son
accent et son italien très rudimentaire, ub anglais sans aucundoute, m'a
commandé un tableau. Depuis, les riches anglais ont été mes principaux
commanditaires.
Je me souviens, quelques années plus tard, l'un d'entre eux s'est avancé vers
moi, alors que j'étais entrain de peindre. Il est resté un moment à regarder ma
peinture presque achevée. Il m'a dit: « C'est joli ce que vous faites. » Je
l'ai remercié et j'ai continué mon travail. Je l'ai trouvé plutôt sympathique
sur le moment. Il m'a ensuite commandé un tableau. Je pouvais choisir l'endroit
que je voulais. Il désirait simplement un souvenir de son passage à Venise. Il
m'a proposé un marché: si la peinture lui plaisait, je serais bien payé. Si au
contraire, celle-ci ne lui convenait pas, je pourrais garder le tableau. Au
début, j'ai hésité; je me suis dit qu'il avait quand même un sacré culot.
Qui était-il pour juger mon travail? Je ne lui avais rien demandé, moi. Le
doute se lisait certainement sur mon visage. En regardant mon expression,
l'anglais s'est mis à rire et m'a demandé: « Alors, c'est d'accord? Vous
acceptez mon marché? » Finalement j'ai accepté, je ne sais pas vrai
ment pourquoi. Peut-être avais-je pris ceci trop à cœur. Peut-être
l'avais-je pris comme un défi à relever. Je ne sais pas... La vérité c'est que
je ne me souviens pas très bien.
Le soir venu, je suis rentré chez moi. Je n'ai cessé de repenser à cet homme.
D'ailleurs, je n'avais même pas son adresse! Comment allais-je lui remettre sa
toile? Est-ce que j'allais le revoir? Je ne savais pas qui il était. Malgré
cela, j'ai tout de même commencé son tableau le jour suivant. J'ai tout de
suite choisi l'endroit : l'entrée du Grand Canal. Cet endroit me plaisait.
Chaque fois que j'y allais, je sentais cette chaleur sur mon visage, le ciel
bleu, ces quelques nuages blancs, les reflets de la lumière dans l'eau, les
gondoles et l'Église Santa Maria Della Salute. C'est un paysage d'une grande
splendeur.
Le lendemain, je me suis installé au même endroit que la veille afin de
poursuivre ma peinture. L'aristocrate anglais est revenu et m'a demandé si
notre accord tenait toujours. J'ai répondu que oui. Il m'a alors dit d'un ton
sec: « C'est dommage, parce que moi j'ai changé d'avis. Il ne tient plus. Je
trouve votre tableau assez laid. » Je ne savais plus que dire ni que faire dans
cette situation fâcheuse. Il avait été vexant. Après quelques instants, il a
éclaté de rire en disant qu'il plaisantait. Je n'ai pas vraiment apprécié. Son
sens de l'humour ne me plaisais pas du tout. Pour qui se prenait-il? J'ai
trouvé cet homme antipathique. Il est ensuite parti en disant: « Je reviendrai
vous voir. Et ne vous en faites pas, vous avez du talent! Croyez-moi! » Je le
trouvais quand même assez arrogant, ce monsieur. Tantôt bon, aimable, tantôt
culotté et plutôt déplaisant.
Les jours passaient et l'aristocrate anglais venait voir son tableau qui
n'avançait pas assez vite à son goût. Parfois, il venait accompagné de la plus
belle femme qui soit. Nous échangions des regards, des sourires. Je crois que
j'étais amoureux. Je ne pouvais m'empêcher de penser à cette femme jour et
nuit, de me rappeler son visage. Je l'ai rencontrée un après-midi, par hasard
dans la rue. Nous avons bu quelque chose sur la terrasse d'un café et nous
avons longuement discuté. C'était une femme exceptionnelle, hélas pour moi,
mariée à ce riche aristocrate. Nous avons continué à nous voir en secret
jusqu'au jour où j'ai fini la toile. Ce jour-là, l'anglais est venu en
compagnie de sa femme chercher son tableau. Heureusement pour moi, il lui plut;
il l'a trouvé magnifique. C'est aussi la dernière fois que j'ai vu cette femme.
Nous avons échangé un ultime regard, puis je l'ai suivie des yeux jusqu'au
moment où elle disparut au loin.
Je ne l'ai pas oubliée et je n'ai jamais aimé une autre femme qu'elle.
444. Eugène Delacroix Jeune orpheline au cimetière louvre(4)
La dureté de la vie
Dès le premier regard, nous sommes emmenés dans un monde de panique, d’ horreur
et de tristesse. Pour transmettre ce sentiment de stupeur, la technique du
hors- champ a été utilisée. On se demande pourquoi cette fille est apeurée, on
se pose des questions, ce qui nous fait entrer dans le tableau. Eugène
Delacroix a laissé apparaître, dans le second plan, des tombes qui informent le
spectateur sur l’avenir incertain de la jeune fille ou sur l’instant qu’elle
est en train de vivre.
L’environnement de la jeune fille est très sombre. Le sol est d’une couleur
très foncée et dans cette partie du tableau se trouvent des tombes, ce qui
représente la mort. Le ciel, au contraire, est très clair et
dégradé, ce qui peut traduire un signe de vie après la mort. Ce ciel est
beaucoup plus accueillant que la partie terrestre du tableau, mais dans
l’ensemble de l’œuvre, l’ambiance est tragique.
Avec un effet de plan moyen, on arrive à se retrouver dans le contexte, dans
l’environnement du tableau, en étant quand même pas trop éloigné de « l’esprit
» et du sentiment de la jeune fille. Sa stupeur est soulignée, mise en évidence
par un effet de profondeur : elle se sent affaiblie face aux montagnes et au
reste du paysage. Le peintre a voulu pousser le spectateur à regarder les yeux,
ce qui crée un sentiment de malaise et de compassion à l’égard de la femme.
Cette œuvre montre les liens qui unissent Delacroix au Romantisme, étant donné que les artistes rattachés à ce mouvement peignaient fréquemment des scènes de mort, de guerre ou encore de misère. On peut remarquer cette tendance simplement en se basant sur le titre d’autres œuvres de Delacroix: La Décapitation du doge Mario Falerio (1827) ou l’Assassinat de l’évêque de Liège (1831).
Il y a peut-être, derrière cette envie de peindre la mort et le mal, une
mauvaise expérience personnelle et l’envie d’essayer de la repousser.
Pour ce tableau, le peintre a aussi voulu montrer que même si une chose
horrible nous arrive, le monde continue à tourner et qu’il faut essayer
d’oublier et de continuer à vivre comme avant. De toute façon nous devons
continuer à vivre, donc nous avons intérêt à prendre la vie de son meilleur
côté.
445. Ethiopie, Goba au sud d'Addis Abeba. V 7
Juin 2001
Un mois déjà que je vis ici, dans cette petite ville à l'entrée du
désert, loin de l'agitation et du stress de Paris.
Le temps passe si vite...
Comme tous les jours à quatre heures, je termine les dernières consultations.
Les quelques patients restants quittent la salle d'attente, ils reviendront
demain: ici, le temps n'a pas d'importance. Et pour finir, je ferme la porte du
dispensaire.
Les rues sont désertes, l'air est chaud, sec, irrespirable.
Je plonge dans ma voiture "liberté" direction: la maison. Sur
le chemin du retour, je passe devant la supérette du quartier. A cet endroit,
je regarde toujours vers la gauche pour voir si le bus est à l'heure. Il ne
transporte guère de personnes à ce moment de la journée: c'est l'heure de la
sieste. Pourtant, "elle" est là, comme toujours, avec son petit sac à
dos rouge, assise sur la banquette centrale près de la fenêtre. Revient-elle de
l'école? Travaille-t-elle dans l'usine textile de Goba? J'imagine qu'elle en a
peut-être encore pour deux heures de route dans ce bus dépourvu de tout moyen
d'aération avant de rejoindre son village. Mais peu importe, les heures ne
comptent pas dans la région. Aujourd'hui, comme à son habitude, elle s'assied le
dos contre la vitre. Je regarde plusieurs fois pour tenter de voir son visage
et comme à chaque fois, je n'y parviens pas. Mais au moment où je peux enfin
l'apercevoir, un flash m'éblouit et nos chemins se séparent.
Je tourne à droite, j'essayerai à nouveau demain!
Le bus continue sa route dans un nuage de poussière, comme si de rien n'était.
Février 2003
France, Paris
Ecole Nationale supérieure des Beaux-arts.
Je l'ai reconnue, c'est la petite fille du bus et ma voiture est juste
derrière...
Mon séjour à Goba a duré six mois. Six mois sans jamais parvenir à voir son
visage, six mois à me demander qui était l'autre personne présente dans le bus
ce jour-là. Et voilà qu' un an et demi après, je me retrouve en face d'
"elle", séparée une fois de plus par une vitre, à Paris cette fois.
Quelqu'un me bouscule, il s'excuse, mes pensées s'arrêtent. Un flash, un
visiteur photographie sa femme devant l'oeuvre d'à côté. Un coup d'oeil à
l'horloge: 14 heures vingt-sept. Une heure déjà que je me trouve devant ce cliché,
absorbée par le regard de cette petite fille. J'aurais tant voulu pouvoir lui
dire merci pour tout ce qu'elle venait de me faire revivre.
Le temps passe beaucoup trop vite.
L'émotion monte, je n'ai plus le courage de regarder les autres oeuvres.
Je quitte l'exposition... des souvenirs pleins la tête.
Un frisson me parcourt... Est-ce le vent qui envahit les rues ou l'émotion qui
me submerge?
Décidément il y a trop de monde, je presse le pas.
446. Edouard Detaille (1848-1912) Le RêveORSAY18
Je suis né en 1848 à Paris et dès mon engagement dans
l'armée en 1870, j'ai toujours gardé le goût de la vie militaire qui a
d'ailleurs constitué la majeure partie de mon oeuvre. L'histoire que je vais vous
conter est celle de l'une de mes plus grandes fiertés ...
Il y a quelque temps de cela, en 1888 plus exactement, alors que j'étais en
pleine force de I’âge, je me posais des questions existentielles. Les gens
autour de moi avaient le regard rempli de haine, d'acharnement, de mépris et de
violence. Ils se détruisaient les uns les autres en s'enfermant dans la
noirceur de la vie et en ruminant leurs problèmes. Ils semblaient désemparés,
dénués de toute envie de vivre .On aurait dit qu'une seule chose leur tenait à
coeur : pleurer sur leur sort en espérant gagner le « prix du désarroi » ! Je
n'en pouvais plus, j'en avais assez et, contrairement aux autres, je rêvais
d'un monde meilleur... J'ai alors pensé à quelque chose de nouveau, une chose à
laquelle les gens ne s'attendaient pas ... Beaucoup de peintres essayaient de
faire passer la joie, la tristesse et l'amour dans les yeux et visages de leurs
portraits, mais moi je voulais innover, je voulais leur montrer ce qu'était
réellement la souffrance afin qu'ils se rendent compte du luxe
dont chacun jouissait et dont chacun ferait mieux de profiter. J'ai
alors décidé d'entreprendre une nouvelle oeuvre, une oeuvre qui, j'osais
l'espérer, allait ouvrir les yeux au monde. Je voulais voir tous ces gens
mornes et sans visage rire et rêver ... Je cherchais à montrer quelque chose de
simple à l'extérieur et de complexe à l'intérieur, je voulais donner un choc à
toutes ces personnes, de l'émotion, une sorte de baiser de l'enfer ... Tout de
suite j'ai pensé à la guerre, sujet directeur de ma vie. Et qui dit guerre dit
bataille et qui dit bataille dit morts ... J'ai alors repensé à mon engagement
militaire et j'ai imaginé tous ces soldats, loin de chez eux, de leurs proches,
de la vie. Je les revoyais penser au jour où tout serait terminé, au jour où le
soleil aurait regagné leur coeur pour des jours meilleurs. Hélas, pour la
plupart d'entre eux, cet instant n'arrivait jamais et ils mouraient à petit
feu. Ils voulaient une chose plus forte que toutes, ils voulaient q
ue leur mort n'ait pas servi à rien et tenaient à mourir en héros. Mais
la guerre est loin d'être un roman où l'on arrive à faire de sa mort une
victoire .C'est un dur combat entre la vie et la mort. Tous ces soldats sont
des humains avant tout et, comme tout le monde , il leur arrive d'avoir peur.
Ils ont peur de penser à demain tout simplement. Leur seul moment de répit est
le sommeil, quand il leur est permis ... Beaucoup de gens les voient comme des
pions sans cervelle qui courent bras tendus vers l'ennemi pour une nouvelle
boucherie, comme des êtres abrutis de discipline. Mais ces guerriers sont aussi
humains que vous et moi, et ils rêvent eux aussi ... Et pas seulement à des
choses superficielles comme la vengeance ou des toasts au caviar ; dans leur sommeil,
ils mettent leur âme à nu et rêvent de liberté ... Eux ils peuvent pleurer, eux
ils peuvent avoir peur, eux ils peuvent être tristes et ruminer sur leur sort
!!!
Alors j'ai décidé de les représenter, ou plutôt de représenter leurs rêves.
J'ai essayé de mettre en peinture la souffrance qu'éprouvaient ces hommes et je
me suis mis à peindre... Je voyais mon pinceau défiler sur la toile blanche et
je sentais l'inspiration venir en moi. Le ciel prenait forme sous mon regard
minutieux et je le représentais déchaîné, noirci par la tristesse de tous ces
soldats morts. Les couleurs parlaient d'elles-mêmes, la toile prenait forme ...
Une fois le pinceau posé, je pris du recul afin de contempler un peu mon
oeuvre. Je fis quelques pas en arrière et, pour la première fois, je sentis
l'émotion monter en moi et j'étais fier ! Ce tableau était si représentatif de
ce que je voulais exprimer, il venait du plus profond de moi et ; en le voyant
achevé, je surpris une larme sur ma joue. Ces soldats entassés sur le sol et cette
étendue de terre sans âme qui vive... A perte de vue il n'y avait plus qu'une
seule chose, la mort. La noirceur de la mort avait e
nvahi tout le paysage, tout paraissait si ... triste. Même les couleurs
avaient l'air désemparées, tristes et mornes ... Le ciel n'était plus qu'un
chevauchement interminable de couleurs. Le bleu, le mauve et le gris
s'enlaçaient et semblaient vouloir exprimer un sentiment d'injustice et
d'effroi face à cette scène devant laquelle nous étions tous impuissants. Quant
au reste, il était aussi sombre que les êtres qui y gisaient ...
Je l'aimais tellement cette oeuvre, j'en étais presque amoureux. J'ai alors eu
le premier élan d'égoïsme de ma vie ; j'ai décidé de la garder exclusivement
pour moi et je l'ai exposée dans mon atelier. C'est seulement quelques années
plus tard que j'ai accepté l'exposition de ma peinture. Je ne sais pas si elle
a eu l'impact que j'aurais aimé et, à vrai dire, je ne veux pas le savoir. On
aime ou on n'aime pas ... En tout cas, je me souviens qu'à l'époque, elle avait
remporté un franc succès et j'espère qu'elle restera encore longtemps un
symbole. Et qui sait, peut-être que grâce à elle, un jour quelqu'un relèvera la
tête et se dira que la vie n'est pas si mal que ça !
447. Georges Seurat Cirque 1890-1891 Orsay 21
Ce soir-là, je décidai de me rendre au « Cirque Fernando »
dans le but de me détendre un peu après toutes ces heures passées à peindre
dans mon atelier exigu, entouré et asphyxié d'odeurs de peinture. Cela faisait
quelque temps que je passais toutes mes soirées libres à assister à la
préparation du spectacle, lorsqu'il n'y a encore personne. J'aimais arriver
bien avant que les premiers spectateurs n'envahissent la petite tente
multicolore où des dizaines d'entre eux s'entassaient soir après soir. Je m'y
sentais vraiment bien, un peu comme si j'étais avec une famille que je
retrouvais après des années d'exil. Mais je me rendais compte que cela ne durerait
plus très longtemps. J'étais fatigué, à bout de souffle, le fait même de
peindre ne me donnait plus entière satisfaction.
Et puis soudain, je les vis, ils étaient entrés durant mon introspection. Des
spectateurs, enfin ! Je ne les attendais plus. Ils s'assirent bruyamment en
faisant craquer le bois vieilli des bancs et se turent immédiatement lorsque
s’éteignirent les lumières. Eux aussi attendaient avec impatience le début de
la représentation. Le Monsieur Loyal, lumineux dans son habit rouge, arriva sur
la piste et prononça les mots fatidiques « Que le spectacle commence ! » Et les
artistes entrèrent sur scène dans de resplendissants costumes pailletés. Les
voir si vivants, si heureux, me fit prendre conscience que la vie avait autant
d'importance pour eux que pour moi. Alors, je décidai de graver à jamais ces
images dans ma mémoire et de les peindre sur une de mes toiles qui se
désolaient de périr désespérément blanches dans mon atelier.
Bien entendu, je ne possédais pas tout mon matériel là mais j'avais tout de
même avec moi une petite mallette contenant quelques objets qui me servaient à
esquisser de petits dessins. Je commençai donc, à la simple lumière des
lampions, à crayonner les personnages se trouvant en face de moi.
L'équilibriste virevoltant sur sa monture blanche attira d'abord mon regard et
elle fut la première à être couchée sur mon papier à gros grains. Ensuite ce
fut au tour de l'acrobate d'être immortalisé, cabriolant pour l'éternité dans
sa tunique orange. Puis vint le clown et sa draperie, situé au premier plan non
loin de la place que j'avais. Et enfin, je tentais de dessiner quelques
spectateurs, tellement absorbé par ce spectacle qu'ils ne me virent pas les
dévisager. Je sentais que j'allais faire de cette peinture une oeuvre impressionniste
tout en rigueur, contrairement à mes prédécesseurs qui peignent d'une manière
trop anarchiste.
Dés la fin de la représentation, je rentrai chez moi, m'attardant peu dans les
rues bruyantes. Je posai le livre de croquis sur la table et, en allant me
coucher, je me promis de faire de ce cirque un rêve éternellement brillant et
merveilleux, entouré d'une aura bleue qui fixera les limites du tableau, et
l'empêchera de s'enfuir de la toile.
448. L homme de barre de Théo van Rysselberghe (1892).
Journal d’ Achille Dewitte.
13 mai 1930.
Il est neuf heures en ce doux matin de mai. Je viens de réceptionner les toiles
prêtées par un musée parisien en vue de notre exposition « les peintres de la
mer »...
Mon dieu ! Quelle émotion ! Quel choc ! Mes mains tremblent, mon coeur bat la
chamade. Je ne peux décrire le trouble qui m'envahit...
Je vais essayer : une des oeuvres qui nous ont été livrées tôt ce matin est
signée Théo van Rysselberghe, elle s'intitule « L'homme de barre ». Je la
connaissais de réputation mais je n'avais jamais eu l'occasion de l'admirer.
Maintenant elle est là devant moi et oui, je le reconnais l'homme de barre,
c'est lui, c'est Josef. C'est ma vie, mon enfance qui me rattrape, me bondit au
visage...
Je me souviens, c'était bien avant que j'entreprenne ces longues années
d'études d'histoire de l'art qui m'ont permis de devenir conservateur de ce
musée...
Je suis né là-bas, « à la côte ». Ma famille et moi nous vivions dans une
petite maison, une cabane plutôt, toujours humide et battue par le vent. Notre
existence était rude et ennuyeuse. Mon père était un homme sévère et frustre,
pour lui exister c'était travailler encore et encore. II disait que tout ce
qu'on pourrait apprendre à l'école ne servirait à rien ; très tôt, ma soeur et
moi avons donc été privés d'école – que j'aimais tant –, ma soeur fut placée
comme servante, moi comme apprenti dans une minoterie. Les journées étaient
éreintantes. Mais, au fond de moi, le rêve était là : j'échapperais à ce monde
et je deviendrais célèbre ; je voulais être peintre. Comment cette vocation
est-elle née? Je ne saurais dire. Mais je sais que j'ai toujours aimé la
beauté. Et alors, entre le travail, les corvées et les punitions, je profitais
de rares moments de liberté et j'allais admirer ce qui, pour moi, symbolisait
totalement la beauté et la liberté : la mer.
Je restais assis sur le sable ou sur la digue à m'enivrer du bruit des vagues,
de l'odeur de sel, de la couleur surtout : un bleu vert indescriptible.
Et puis, il y eut cette rencontre avec Josef.
Un matin d'hiver, le verglas régnait partout. Rien pourtant n'aurait pu
m'empêcher de longer la digue pour voir la mer. Mais je fus imprudent, je fis
une glissade qui entraîna une chute spectaculaire. Ma tête heurta un muret et
je restai à demi assommé. Quand j'ouvris les yeux un homme était penché sur
moi, il était revêtu de l'uniforme des hommes de la mer, ciré, bottes et
chapeau de pêcheur, il épongeait le sang qui coulait d'une blessure que j'avais
au front. Il ne disait rien mais il souriait. Il m'aida à me relever puis eut
un geste que je n'avais jamais reçu de mon père et que je ne recevrais jamais :
il me tapota la tête en mettant mes cheveux en désordre ... C'était tellement
simple et tellement affectueux, que j'en eus les larmes aux yeux...
Aujourd'hui encore à l'évocation de ce souvenir...
Alors je le regardai partir, il prenait la mer avec le reste de l'équipage. Je
revins les jours suivants et j'appris qu'il s'appelait Josef. Je ne lui
adressais jamais la parole, je me contentais de repérer son navire et de le
regarder quitter le port ou y rentrer. La silhouette de Josef était repérable,
c'était lui, l'homme de barre, le regard fixe, toujours droit et fier, si
stable dans ce mouvement infini de la mer.
C'est bien dans cette attitude que Théo van Rysselberghe l'a représenté :
solide et inamovible dans cette perpétuelle allée et venue des vagues, dans ces
tourbillons de vent qui gonflent les voiles. Et puis cette couleur : un bleu
vert indescriptible.
L'artiste, pilier du néo-impressionnisme, applique cette technique du contraste
des couleurs, les touches de couleurs primaires donnent naissance à des
couleurs secondaires, la lumière se décompose merveilleusement.
« L'homme de barre » est empli de ces contrastes, de cette mouvance dans la
représentation de la mer -qui occupe la presque totalité de la toile - et du
ciel. C'est un univers de bleu et de vert découpé horizontalement par l'écume
bouillonnante d'une vague ; cette écume, tout comme la voilure de
l'embarcation, n'est pas d'un blanc uniforme mais tout en reflet, en mouvement
d'ombre et de lumière. A l'avant-plan, stoïque, figée se dresse la figure du
marin revêtu du costume typique, ciré et chapeau. La couleur de ses vêtements
est d'un bleu plus foncé, plus compact, ce qui accentue encore l'impression de
solidité, de maîtrise de l'homme face aux éléments. Les cordages de la voile
sont tendus et se découpent nettement sur cette mer démontrant à nouveau que
l'homme garde le contrôle, le cap, dans cette mobilité éternelle de l'eau et de
l'air.
Je sais qu'on a reproché à Rysselberghe parfois une manière de peindre un peu
trop figée mais ce tableau de «l'homme à la barre» est empreint de réalisme, le
peintre a travaillé pour qu'apparaissent le mouvement et le volume de ses
sujets. J'entends le bruit des vagues, je sens l'odeur du sel, je m'enivre de
cette couleur que je ne peux nommer.
Tout ce passé de misère me semblait si loin, presque enterré mais il a ressurgi
arrivé sur une «déferlante» et il a inondé mon coeur. Je crois comprendre
maintenant que, si j'ai eu le courage de briser le cours du destin auquel mon
père me destinait, c'est grâce à ce geste de Josef, grâce à sa force tranquille
qui a toujours été pour moi le signe d'une volonté farouche de tenir le cap
malgré les éléments, les intempéries. Inconsciemment cette image a toujours été
là en moi et m'a permis d'atteindre mon but.
Alors quand j'accrocherai «L'homme à la barre » au mur de la galerie, je sais
qu'une larme coulera, elle sera aussi douce et aussi salée que la mer dont la
couleur est d'un bleu vert indescriptible...
449. Photographie de Constance Griffon Du Bellay. constance (5)
Cher
journal,
Comment exprimer ce que je ressens ? Il y a maintenant quelques mois,
j’ai pris en photo ce qu’on pourrait appeler un signe de la vie. Là encore je
la regarde comme pour la première fois.
Quelle
pureté ! Quelle douceur ! Quelle envie de vivre ! Chaque fois que je passe
devant cette photo, je ne peux que me souvenir des sentiments qui m ont envahie
lorsque je me suis approchée de l’eau.
Apres une
déception amoureuse, j’aurais plutôt eu envie de sauter dans cette eau glaciale
de début de printemps. Mourir de chagrin par la noyade comme certaines de ces
héroïnes de romans, déçues par la vie, déçues par l’amour. Il parait que cette
mort est la plus lente. Mais je ne veux pas le savoir, non je ne veux plus.
J’ai trouvé
dans cette eau et cette lumière, de l’espoir, je crois. Ne serait-ce pas plutôt
un désir sûr de vengeance, qui m’aurait poussée à ne pas tomber? Non, je dirais
avec plus de conviction que je n’ai pas sauté, parce qu’une partie infime de
moi voulait reprendre le dessus. Cette volonté d’affronter la vie a dû
s’étendre dans tout mon corps puis mon esprit car j’ai tout de suite voulu
donner à mon cœur, la chance d’aimer mais également celle d’être aimé à
nouveau.
Portant
toujours un appareil photo sur moi, j’ai immortalisé le spectacle. Cette
fraîcheur de vivre m’avait profondément touchée, à un point tel, que je
compris que désormais j’apporterais plus d’attention et d’amour à cette société.
Il fallait que, dès cet instant, je partage ce message reçu de la nature à un
maximum de personnes.
Désormais, tu
connais, cher journal, ce que j’éprouve en voyant le reflet de la lumière dans
l’eau. Mais j’ai peur, cher journal. Comment pouvoir montrer cette photo aux
gens ? Et s’ils ne comprenaient pas ce que j’ai ressenti à ce moment –là !
Cependant, en réfléchissant bien, il se pourrait qu’ils trouvent la prise très
prenante au niveau des sentiments. Je crois que pour finir, je leur montrerai.
Oui, je pense que ce serait même une excellente idée.
Merci cher Journal
pour m’avoir permis, dans un sens, de partager mes pensées avec toi ! A bientôt
j’espère.
Non, mais quelle
photo ! Quel souvenir ! Quelles sensations !
450. Série Palestine © Véronique Vercheval V15
Lundi, 23 février 2017 – New York
Jour 1
Cher journal,
Tu te demandes probablement pourquoi tu existes. C'est très simple, j'ai
ressenti le besoin de me confier tel à un psychologue ou à une amie qui aurait
été impartial face à la situation que je vais t'exposer. Mais, je doute de
cela. Alors que toi, tu es le parfait compagnon de partage, ou tout du moins,
d'écoute. Aujourd'hui, j'ai entendu un journaliste rapporter un attentat dans
une ville palestinienne revendiqué par des Israéliens. C'est évidemment une
situation que beaucoup qualifieraient de banal, beaucoup excepté moi. Les
conditions de cet incident ont joué le rôle d'une boîte à souvenirs pourtant
bien cachée à mes yeux. Mais, malheureusement, je l'ai aperçue et je n'ai pu
m'en détacher...
Il faut que tu connaisses une partie de ma vie pour me comprendre et éviter
toute situation brumeuse entre nous. J'avais huit ans. Mes parents avaient pris
la décision de m'envoyer à l'école du camp de réfugiés Al-Amary où nous nous
étions établis. Ils devaient non pas vivre mais y survivre dans une existence
obscure. C'est d'ailleurs dans ces conditions qu'ils m'y inscrites. Ils
souhaitaient me préserver au maximum. Nous étions mille filles de tout âge.
Malgré nos différences, une chose en commun: le souhait de voir ce conflit
cesser. Seulement, comme certains rêves, je m'en rends compte pour le moment,
presque inaccessible. Nous ne connaissions pas grand chose à ces batailles, ces
attentats, nous ne pouvions y mettre des mots sous peine de comprendre une
situation qui se voulait hermétique: en savoir le moins possible dans le but de
prendre parti très facilement pour sa cause et de la servir, cette cause que certains
nous avaient décrite comme juste.Nous ne savions donc rie
n et nous défendions une cause pour certains mais, pour nous, c'était
surtout notre vie. Après être entrée dans l'école fondée par l'UNRWA – chargée
de la gestion du camp – j'ai appris que mon père avait été lapidé après avoir
été pris dans une embuscade tendue par – ce que la hiérarchie appelait - « nos
ennemis jurés ». J'avais de toute façon déjà été confrontée au pire : meurtres
en série, viols, ... Mon seul frère était parti dans les forces extrêmes pour
répondre à l'appel d'Allah comme le lui avait dicté son supérieur. Il ne
possédait aucune information véritable... juste de l'endoctrinement. Depuis que
nous étions gosses, nous avions pour ordre premier de détester les Juifs, ceux
qui nous avaient pris nos terres avec l'aide de nos bourreaux, serviteurs de
leur majesté. Il fallait les anéantir pour pouvoir enfin vivre. Mon frère y a
cru... et nous l'avons perdu! La destruction était donc partout: les villages,
les quartiers, les maisons, mais pire que cela, l'anéantisse
ment psychologique avait gagné sa place!
Et c'est dans ces instants-là que l'école nous a été bénéfique à toutes.
Les personnes, en général, des artistes, nous aidaient à exprimer nos
craintes, nos envies mais aussi nos espoirs face à cette société en plein
déclin. Nous dansions, jouions avec eux qui avaient pour priorité non plus la
sauvegarde de leur art mais de nos vies. Ils étaient, comme ils nous
l'expliquaient, « entrés dans la résistance » mais d'une façon plus constructive
que ce à quoi nous avions déjà assisté. Ce projet d'enseignement, de thérapie
même, était devenu notre famille pour la plupart d'entre nous déjà orphelines.
Et cette institution s'était vue couronnée internationalement pour son apport.
Elle attira, évidemment des journalistes. Mais, je me souviendrai toujours de
cette femme photographe qui disait « vouloir rencontrer des gens, les
connaître, expliciter leur vie ».Après le flash, tout ce bonheur, du moins s'il
existe dans le chaos, disparu... et apparemment, c'est ce qui s'est reproduit à
Tel-Aviv, quinze ans plus tard, comme la presse l'a raconté. En fait,
après avoir interviewé nos « grands frères » - nous appelions nos
moniteurs ainsi – elle a pris une photo de nous mais c'était une de trop, je pense.
Après l'éblouissement lumineux, tout a sauté. Notre cocon durement construit
avait explosé : un attentat perpétré contre notre école, notre espoir!
Pourquoi? Jamais, vraiment, nous ne pourrons l'expliquer si ce n'est par la
bêtise humaine. Après ce drame, j'ai appris que j'étais la seule survivante...
Je lui en ai tellement voulu à cette femme... Pourquoi nous avoir
photographié?... Nous aurions dû refuser car nous avions toujours su que les
photos dans notre culture capturaient l'instant, figeaient le bonheur,
...jusqu'au point de le détruire.
Je me rends compte, que tant que tout cela n'aura encore jamais cessé, je serai
prisonnière de mon passé, ma culture, ma civilisation comme me l'a rappelé la
photo prise par cette Occidentale... Malgré notre liberté, nous étions prises
au piège de notre histoire de leur conflit! Même les habits à cette époque nous
l'indiquent, symboliquement...seulement?
451. Photographie de Constance Griffon Du Bellay. constance (8)
Cette journée-là, je me suis levée d’humeur assez triste.
C’était un de ces jours où on aimerait que tout se passe le plus vite possible.
En regardant par la fenêtre, je vis cette ville polluée et ce temps maussade,
ce qui me rendit encore plus nostalgique. Un déclic se fit en moi et je décidai
d’aller me promener en pleine nature, là où on entend les oiseaux chanter et où
il fait bon respirer le grand air.
Avec le recul, je me demande pourquoi j’ai pris cette décision. La seule chose
que je me rappelle est que cette idée me donna une sensation étrange de
bien-être. Je me dépêchai de me préparer et partis en hâte, sans oublier mon
appareil photo fétiche, celui qui immortalise certains moments de ma vie.
Après quelques heures de route, je me promenais en pleine nature. Je savais que
le temps n’était pas propice à cette escapade mais respirer cet air frais ne
faisait que du bien à mon corps et à mon esprit.
J’avais déjà terminé mon rouleau entier de pellicule. Je m’assis donc pour changer
le film, tout en pestant car il ne m’en restait plus qu’un noir et blanc.
En relevant les yeux, je le vis, cet arbre. Il se dressait si majestueusement
devant moi qu’il finit par me fasciner.
Pourtant, son tronc n’était pas bien imposant et partait en oblique, d’un côté,
puis de l’autre, comme s’il voulait symboliser les sinuosités de la vie.
Peut-être était-ce son feuillage abondant qui m’interpella sur le moment ? Je
ne pouvais pas l’expliquer. Au premier abord, un arbre n’est pas très
intéressant, pourtant il représente une forme de vie qui dure de nombreuses
années. Il s’en passe des choses devant lui pendant ce temps. Des amoureux s’y
sont promenés et peut-être se sont-ils adossés à son tronc. Il y eut des fous
rires, des engueulades. Mais seul l’arbre est le gardien de tous ces secrets.
Je le mitraillai aussitôt avec mon appareil, le prenant sous tous ses angles de
vue possible. Ma photo préférée est une de celles prises de face.
Depuis ce jour, je trouve les arbres vraiment passionnants. J’y suis retournée
à maintes reprises, devant « mon » arbre mais il ne m’a jamais autant séduite
que la toute première fois. J’en ai fait aussi des promenades à travers les
bois, en examinant chaque arbre mais jamais aucun d’eux ne m’a paru aussi
majestueux, somptueux que celui de la photo qui immortalisera à jamais cette
fabuleuse découverte.
452. Les Travailleurs de la mer : La Mouette passant dans l'ombre HUGO10
Je vis dans les ténèbres que je me suis fabriquée. Je suis
ici et ailleurs, je suis tous le monde et personne. Je suis tout, je ne suis
rien. Je ne suis jamais tout à fait moi-même ni jamais une autre. Je suis en
perpétuelle mouvement. J'habite dans un lieu froid, noir, je suis seule. Je ne
vis plus, je ne survis même pas, je ne suis plus qu'un corps inanimée,
dépourvue de mon âme. On m'a volée l'essence même de ma vie, j'ai voulu mourir
et j'ai réussie. Je n'existe plus que dans vos souvenirs, telle un éclair dans
un ciel obscur, telle une bribe de lumière tellement futile qu'on m'aperçoit à
peine. Je ne suis plus de chair, je suis au delà de la chair. Mon corps est à
vous puisque vous ne me laissez pas en disposer mais mon esprit, j'en reste la
seule maîtresse. une vie perdue qui m'échappe à moins qu'elle ne m'est toujours
échappé. J'ai vécu la passion, déchirante, dévorante, si intense, si
destructrice mais si savoureuse. J'ai aimé chaque instant,
adoré chaque seconde de ce temps qui me paraît aujourd'hui si loin. Je
suis dépassée par le temps. Le temps n'existe plus, je suis un ange déchue et
perdu en enfer. Je ne trouve plus mon chemin, mon amour était ce qui guidait ma
route. Désormais, sans amour, sans cet être si merveilleux, comment continuer ?
Pourquoi ? Vous disposez de mon corps, tentant de la préserver des intentions
de mon esprit mais je dois me libérer de la souffrance, m'envoler et sortir de
ces ténèbres de souffrances, de peurs et de douleur, je cherche un ciel
voluptueux, je veux un passage si petit soit-il vers cet autre monde, celui où
mon amour m'attend et où je le rejoindrais indibitablement. La mort n'est rien,
pourquoi tant de gens la craignent-elle ? Ce n'est qu'une passerelle, une étape
que nous sommes tous condamner à franchir à un moment ou à autre alors pourquoi
l'ignorer ? Pourquoi vivre comme si nous étions éternelle ? NOus ne le sommes
pas, nous mourrons tous, un jour. La mort peut être b
elle. Sa mort à lui, à mon amour a été magnifique. Je me sans vasciller
en repensant sa peau, son odeur, ses lèvres, tous cela est à moi pour toujours.
Tel l'océan, il pouvait être beau, grand, fort et même hypnotique mais aussi
menaçant, dangereux et meurtrier. Je me suis subtiliser à sa violence, j'ai
enmagasiné sa folie et à mon tour, j'ai sombrer. Les coups, les humiliations,
l'amour pervers mais si jouissant qu'il me prodiguait se sont retournés contre
lui. Je l'ai tué. Mort pour qu'il ne soit plus jamais la violence mais qu'il
reste pour toujours la bonté, la tendresse. Les ombres se dégagent, j'apparais,
je vole, une mouette au-dessus de l'océan déchainé et je l'inonde de ma
lumière. Je le soigne, il guérri, je l'aime, il m'aime et je
meurs.
453. Rops_attrapade
Le Masque
J’ai toujours aimé Paris, paroxysme de la modernité, aujourd’hui encore je ne
me l’explique pas.
Peut-être était-ce en raison de la finesse et de l’intelligence de cette ville,
peut-être à cause de son public particulièrement connaisseur sur le sujet de
l’art.
Sans doute parce que Paris me fascinait avec son étalage quotidien de
richesses, de luxe honteux, d’opulence et de narcissisme bourgeois. Je sais,
c’est facile, me direz-vous, de critiquer un monde bourgeois qui me fait vivre
et auquel j’appartiens, mais cette abondance ostentatoire me révoltait déjà à
l’époque, je n’y pouvais rien.
J’avais justement été invité par Edouard André, qui se vantaient de réunir chez
lui, quartier de la Plaine Monceau, l’une des plus grandes collections d’art
d’Europe. Cette visite, un soir d’été 1877, fut pour moi la meilleure source
d’inspiration que j’eu dans ma vie. Son hôtel particulier, ou plutôt devrais-je
dire son palace, regorgeait de cette richesse que l’on jetait avec tant de
plaisirs à la face de ses invités sous le Second Empire. Il était à lui seul
l’archétype même de cette richesse exagérée, de ce luxe indescriptible ou des
escaliers de marbres rivalisaient avec des colonnes antiques recouvertes de
feuilles d’or.
Edouard tenait à m’acheter une œuvre, ou plutôt à m’en commander une, qui
symboliserait la beauté et le charme de Paris et du Second Empire.
Nul besoin de chercher, le décor était déjà en place. Il y avait là tout ce que
j’aimais et que je haïssais en même temps dans cette ville : ce faste vulgaire
et provocateur, ce goût inouï pour les belles choses, du moment qu’elles soient
chères ; cette volonté inexplicable de ne pas être quelqu’un parmi les autres.
Et tous rivalisaient en beauté provocante. Les hommes, avec leurs plastrons
immaculés et leurs complets impeccables, les femmes avec leurs pierres
précieuses et leurs robes soigneusement plissées. Il y avait là des hommes de
lettres, de riches notables, des artistes et des politiques qui se pavanaient,
gonflaient leur poitrine et tentaient de parler plus fort que les autres.
J’ai longtemps attendu, observé, cherché le scène qui serait juste. Je vis
cette trivialité facile des personnes qui tentent de se faire passer pour ce
qu’ils ne sont pas, cette femme en bleu qui appelait bien fort son mari en
n’omettant pas de préciser tous ses titres de noblesse, « Mon cher Duc de
Nevers, Vicomte et Comte de paris ! », et ce riche banquier qui en profitait
pour dévorer des yeux les formes de la Duchesse de Nevers (Vicomtesse et
Comtesse de Paris), mais rien ne me convenait.
Je la vis apparaître comme un fantôme, une créature mystérieuse et effrayante.
Elle aurait pu être quelconque et passer inaperçu au milieu de la foule,
anonyme dans ce fatras mondain, mais elle avait choisie, justement, de ne pas
se contenter d’une grâce naturelle, d’une beauté élégante. Comme tous ceux qui
l’entouraient, elle voulait qu’on la voie. Il me fallut du temps pour
reconnaître Nélie Jacquemart, la ravissante Nélie, madame, l’amie de monsieur,
comme on aimait dire dans les salons, invitée cinq ans plus tôt pour réaliser
un portrait et qui ne quitta plus le palais. A cette époque, elle n’était pas
encore madame Jacquemart-André.
Immédiatement, ces quelques vers des Fleurs du Mal de Baudelaire, dont j’étais
un grand admirateur, me vinrent à l’esprit :
« La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne!"
A cet être doué de tant de majesté »
Elle s’était enveloppé dans une longue robe blanche de soie aux reflets de
couchant, qui s’accordait avec son teint blafard, accentué par son maquillage
exagéré. Sa peau, recouverte d’une épaisse couche de fard, n’avait plus ni
taches, parsemées par une nature outrageuse, ni grain ; elle n’était qu’un
masque artificiel qui rapprochait Nélie de la statue, intemporelle. Ses longs
cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules blanches, ses yeux
disparaissaient derrière d’épais traits de khôl. On eut dit un de ses esprits
qu’on s’amusait tant à appeler lors des soirées, où les dames du monde aimaient
venir frissonner en cachette de leur mari. Son éventail rouge sang tranchait
sur son teint cadavérique.
Alors qu’une voix l’interpella, elle se retourna, allongeant son cou filiforme
ceint d’un collier assorti à la noirceur de ses yeux, étendant de tout son long
son corps svelte, gonflant sa poitrine, dévoilant ses charmes. Alors qu’elle
écoutait ce qu’on lui disait, je restais inactif dans la contemplation, gravant
cet instant au plus profond de ma mémoire.
C’est alors que je me persuadai que la suite du poème, dont j’avais oublié le
titre, « le Masque », correspondait en fait bien plus à Nélie.
« Mais non! ce n'est qu'un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d'une exquise grimace, »
Elle descendit le grand escalier à pas lents, se tenant à la rambarde
recouverte de riche soie de chine. Elle paraissait hors du temps, elle était parfaite
pour symboliser le Second Empire : une créature irréelle qui semblait voué à
disparaître. Prétextant une migraine, je me suis excusé auprès de monsieur
André avant de m’éclipser dans l’atelier de Nélie où je trouvai tout le
matériel nécessaire. Immédiatement, je commençai à croquer le décor, l’escalier
couleur grenat, la foule grivoise et surtout, au centre, la créature
fantomatique, ses traits marqués et tirés. J’insistai sur son visage carré,
sublimé par ces artifices superficiels afin de consolider la fragile et
éphémère beauté féminine. J’épaissis d’un grand coup de fusain ce trait noir
qui encerclait l’œil comme une fenêtre ouverte sur sa beauté, qui rendait son
regard plus profond, plus singulier.
Il ne me fallut que deux heures pour réaliser le premier croquis, puis je
rejoignis la soirée où je me mêlai à la décadence. Une fois rentré, je me remis
au travail et je terminai l’œuvre en huit mois. Dès qu’elle fut parfaite,
j’allai immédiatement la présenter à Edouard André.
Etonnement, il refusa de me l’acheter.
454. François Clouet Élisabeth d'Autriche, reine de France louvre (16)
Je suis né aux alentour des année 1510-1520 je ne sais pas
exactement en quelle année je suis né. Mon père, Jean, m’a tout appris de la
peinture, c’était un peintre de renom. Très jeune ; mon père a quitté son pays
natal, les Pays-Bas pour se rendre en France et se mettre au service du roi,
François I. Il réalisa divers portraits de la famille royale. Il mourut en
1541. Le roi m’accorda la nationalité française et à mon tour fit de moi le
peintre officiel de la famille royale. J’avais tout ce que je désirais, je
réalisais les portraits des membres de la famille royaux, j’avais mon propre
atelier et en même temps j’avais le loisir de réaliser d’autres peintures.
J’aime surtout représenter des nus, rendre des effets de lumière sur les
étoffes et les bijoux. Je suis en train de réaliser une de mes plus belles
toiles : la dame au bain, comme j’aime à dire, j’en suis très fier et je crois
que celle- là, je vais la signer, je ne signe que les toiles que le
s toiles que je réalise pour mon plaisir et encore, celles que j’estime
très exceptionnelles. Tout me réussissait jusqu’à ce que je rencontre la reine
Elisabeth : à cette époque, j’étais au service du roi Charles IX, son époux,
j’avais déjà aperçu la reine à plusieurs reprises mais jamais d’aussi près.
Elle me semblait infiniment triste, elle avait souvent les yeux dans le vague.
Le roi me commanda de faire son portrait, il devait être terminé dans le mois.
Je me mis à l’œuvre rapidement en commençant à faire des esquisses. Elle posait
devant moi, les mains jointes, son visage au teint clair ressortait étrangement
dans la pénombre de la pièce où nous nous trouvions et elle avait un petit
sourire assez triste aux lèvres. Elle ne parlait presque pas et quand elle le
faisait, c’était en espagnol pour réclamer quelque chose à un domestique.
J’apprit très vite pourquoi la reine avait l’air aussi malheureuse : Les ragots
vont bon train à la cour, elle était très amoureuse de son m
ari, mais celui-ci n’avait de yeux que pour sa maîtresse Marie Toucket et
pourtant ils n’étaient mariés que depuis peu. La reine était très jeune, elle
n’avait pas une vie facile, elle n’avait droit à aucun regard et aucun geste
tendre de la part de son mari qu’elle aimait tant.
De retour à mon atelier, je fit convoquer tous mes apprentis pour leur
expliquer la situation, nous n’avions que un mois pour réaliser cette toile
donc je mit tout le monde au travail, il me fallait le matériel : Pinceaux,
pigment, une toile,.... Je dis à tout le monde comment je voulais que la reine
soit représentée, avec de riches vêtements brodés de pierres précieuses, un
fond unis et foncé de préférence pour faire ressortir son teint de velours,
pour le reste je leur montrais mes croquis car je voulais la représenter
exactement comme je l’avais vue. Un mois après, le portrait était presque
terminé, j’étais assez fier de moi ; il était tout à fait comme je l’avais imaginé.
Secrètement je me disais que le roi pouvait que remarquer à quel point sa femme
était belle mais aussi à quel point elle était triste à cause de lui. Je
voulais tellement la voir sourie au moins une fois ! Le tableau n’y changea
rien, je reçus simplement les remerciements d’usage pour mon travail et l’ar
gent qui m’était dû. Quelques années plus tard, le roi Charles IX mourut
et la reine repartit en Autriche, son pays d’origine, avec sa fille
Marie-Elisabeth. Je ne l’avais revue qu’une fois depuis que j’avais fait son
portrait, c’était à la naissance de la princesse et alors enfin je l’avais vue
sourire.
455. Claude Gellée, dit Le Lorrain Port de mer, effet de brume louvre (54)
Je me trouvais là, assis sous un arbre derrière cette toile
qui était la mienne à la recherche de l’inspiration. Une heure que je
contemplais cette pyramide de verre que j’avais pris pour modèle mais rien n’y
faisait, j’hésitais toujours sur la couleur à choisir pour commencer ma
peinture. Je décidais donc de rentrer dans cette somptueuse pyramide appelée
‘Le Louvre’. Les sujets exceptionnels qui y sont exposés seraient peut-être
susceptibles de m’aider dans mon ouvrage.
Je marchais tranquillement et admirais un bref instant les différents tableaux
qui mettaient de l’importance sur les jeux de lumières. J’avais fait le tour de
presque toutes les peintures du musée mais sans résultat. Soudain mes yeux
s’arrêtèrent et mon regard se fixa sur une peinture ; elle se trouvait là
face à moi comme-ci sa magnificence m’attirait vers elle. J’étais ébahi par la
beauté de cette toile et continuais à l’admirer de plus près lorsqu’une main se
posa sur mon épaule, suivie d’une vieille voix d’homme. Cette voix m’emportait quelques
siècles en arrière pour me raconter l’histoire de cette peinture : Ce tableau
avait été peint par un homme appelé Claude Gellée dit Le Lorrain. Cet homme
avait séjourné à Rome et à Naples pour apprendre le métier de peintre, de 1626
à 1630 il peignait des fresques pour le palais Muti à Rome et travaillait
énormément pour la noblesse romaine. Vers 1653, il se lançait dans la
composition de paysages imaginaires à sujets mythologique
s ou historiques. Dans ses peintures il définissait la forme du paysage
classique par le rendu de la lumière et de l’atmosphère. Il était surtout
spécialiste des vues de ports imaginaires où des édifices à l’antique attestent
de sa maîtrise de la perspective. Ses monuments antiques souvent en ruine
créaient un sentiment de nostalgie à l’égard de l’antiquité.
Dans cette œuvre-ci, il accordait une place croissante au soleil et à la
lumière. La main me lâcha enfin l’épaule mais quand je me retournai, l’individu
avait disparu.
A la sortie du Louvre je me dirigeai sous mon arbre pour enfin commencer mon
travail ; à ma grande surprise, je découvris que ma toile était achevée. Elle
représentait trait pour trait, dans toute sa splendeur, cette pyramide qu’est
Le Louvre… Mon tableau était signé ‘Le Lorrain’.
456. série all stage © Véronique Vercheval V6
La journée s’annonçait très belle, le soleil brillait, le
ciel était bleu et il faisait bon. Je me levai de bonne heure ce matin pour me
rendre à un repas avec un couple d’amis. Caroline m’a contactée il y a une
semaine, elle et son mari organisaient un barbecue avec d’autres collègues de
bureau et chacun devait apporter un plat. A peine levée, je devais me dépêcher
de me préparer et de déjeuner. Une fois prête, je commençais à confectionner la
tarte. J’étais en retard, heureusement que j’avais cueilli les fruits la
veille. La tarte était cuite, je pris soin de bien l’emballer. Je montai dans
ma voiture et me rendis à l’invitation, il fallait au moins une heure de route.
A mon arrivée, plusieurs amis étaient déjà présents. Après les salutations et
les retrouvailles, et une fois tout le monde arrivé, nous passions donc a
l’apéritif. J’étais assise en face de Caroline et nous parlions de choses et
d’autres. Son mari était absent, celui-ci coupait du bo
is pour le barbecue. Le repas commençait formidablement bien dans la joie
et la bonne humeur. Il fallait immortaliser cette journée, je pris donc
quelques photos. En voulant cadrer Caroline, son mari Mario arrivait au même
moment habillé d’un short et d’un débardeur avec sa hache sur l’épaule, il
passait derrière elle qui levait la tête et glissait affectueusement ses
doigts dans sa chevelure blonde. Ce fut ce moment de tendre complicité entre
eux qui restera en souvenir grâce à la photo. J’ai souvent eu as donnée des
explications au sujet de cette photo. En effet pour les personnes qui n’étaient
pas présentes à ce repas ce cliché leur paraient étrange et même mystérieux.
Plusieurs se sont imaginés que Mario allait accomplir une sale besogne…
457. L’ATELIER DU PEINTRE DE COURBET Orsay4
J’admire derrière l’artiste génial, le tableau qu’il en train de peindre avec
désinvolture. Je lui donne beaucoup d’inspiration me semble-t-il, le tableau
est magnifique et soigné, il est tout à fait réussi. La façon dont il pose les
poils de son pinceau, sa façon de caresser légèrement, tendrement et doucement
la toile, me donne véritablement la passion de la peinture. J’ai l’impression
que le tableau se construit automatiquement, le peintre ne réfléchit pas,
dirige ses coups de pinceaux inconsciemment donnant ainsi un paysage
magnifique. Tout paraît si facile pour Courbet, à croire que sa main se dirige
toute seule et lui guide le bon endroit. C’est spectaculaire devrais-je dire !
Je le rassure qu’il n’y a pas de rature, que tout est à sa place et qu’il est
remarquable ! C’est tellement beau qu’on dirait une fenêtre ouverte sur un
splendide paysage ! Chaque peintre a sa manière de peindre et moi,
personnellement, je pense que Courbet a un style très différent des autres.
458. Photographies publiées dans la collection "Achives de Wallonie" Les hommes en usine © Véronique Vercheval V1
Nous sommes en 1964,
un homme s’apprête à quitter son bled dans l’espoir de trouver une vie
meilleure puis de fonder une famille qui héritera de cette vie. Ayant « déserté
» le village d’Assaka, où l’eau en bouteille et l’électricité sont un luxe, cet
homme arrive en ville et cherche le premier autocar qui part pour Tanger. La
vente de ses quelques moutons (seule richesse qu’il possédait) lui a permis de
s’octroyer un ticket de transport.
Étant donné que les gouvernements belge et français recrutent de la main-d’œuvre,
le Marocain en profite pour s’inscrire dans les registres des bureaux ouvriers
de Tanger. Cette ambitieuse personne est analphabète, ce n’est pas grave : le
secrétaire du bureau s’en occupe. Après avoir passé une visite médicale et été
déclaré apte à travailler, le Marocain part à l’aventure, sans se soucier de
rien…
Nous sommes en janvier 1965, l’homme du bled est devenu mineur et passe le
Nouvel an dans une galerie souterraine à 40 mètres sous terre.
Cet ouvrier exécute son travail vigoureusement, il ne se plaint pas. L’ouvrier
est un homme, un être humain, il a donc peur tout seul dans ces galeries
sombres ou tout juste éclairées par la torche du casque. Ses débuts sont
difficiles mais, au fur et à mesure, il se familiarise aux autres cultures, à
l’environnement, aux conditions exécrables…
Nous sommes en 1967, l’ouvrier fait une demande pour l’obtention de la
nationalité belge, c’est accepté. C’est alors que le citoyen décide d’acheter
la Peugeot 504 Break – une voiture solide dont la capacité de transport est
énorme. Ayant tous les outils en main, il retourne rechercher, dans son village
natal, la femme de sa vie, celle qu’il a laissée et à qui il a promis le
retour.
Nous sommes en 1970, le couple vit à Bois-du-Luc ; la femme marocaine reste seule
à la maison ; déstabilisée, elle tombe malade pendant longtemps. Quelque années
plus tard, elle accouche d’une jolie fille, tandis que le mineur travaille nuit
et jour, aggravant sa santé sans vraiment le savoir, jusqu’au jour où un grave
accident se produit : la chute de l’ascenseur n°1 de la mine entraîne
l’effondrement de plusieurs galeries et la mort de nombreuses personnes. Le
père de famille est « heureusement » gravement blessé ; sa femme est
bouleversée et le bébé ne cesse de pleurer. Le médecin de la mine prescrit
trois mois de congé de maladie.
Nous sommes en 1973, la mine de Bois-du-Luc ferme, toutes celles du pays
suivent sur cette lancée. Le charbon extrait des mines puis vendu aux pays
étrangers, qui a servi à relancer notre économie et à reconstruire notre pays
après la seconde guerre mondiale, est désormais devenu inutile et abandonné
puisque de nouvelles formes d’énergie ont pris sa place. Il en résulte que le
mineur se retrouve sans travail, bien qu’il tente de rétablir sa situation.
Nous sommes en 1980, le chef de famille travaille à gauche, à droite pour
subvenir aux besoins de ses quatre enfants et de sa femme. Ensuite, il a l’idée
de faire beaucoup d’enfants pour n’être taxé que de quelques pièces.
En 1986, un enfant vient au monde, le sixième maillon de la chaîne.
Cet homme du bled, ce mineur, cet ouvrier, ce citoyen, ce père, c’était le
mien. Aujourd’hui, il souffre de la silicose ; c’est une maladie grave, due à
l’inhalation de poussière de silice et qui se marque par une transformation
fibreuse des poumons.
Il reste, de cette époque, une image en noir et blanc où l’on discerne une
grille métallique constituée de barres horizontales et de chaînes verticales,
qui recouvrent la quasi-totalité de sa surface. Cela semble être un ascenseur
de mine, une « cage » ; sept mineurs s’y trouvent. Le lieu est obscur, sombre,
funèbre et sinistre mais les rayons de lumière traversent les parois latérales
criblées et le sourire des mineurs illuminés de leurs torches allumées
resplendissent de joie.
On aperçoit trois mineurs du côté droit, avec les torches de leurs casques
éteintes et quatre autres, à gauche, dont les torches sont allumées.
Le plus petit tient ses mains sur la deuxième barre horizontale de la grille et
porte une grosse moustache noire, le seul parmi tous. Son visage est animé de
contentement, ses compères l’entourent, se tiennent debout contre les parois de
l’ascenseur ; ils fixent tous l’objectif et sont fiers d’être de courageux
mineurs : ils forment, comme le dit Jean Louvet, « l’aristocratie ouvrière ».
Merci à Véronique Vercheval, la photographe de cette image qui m’a frappé, ému,
effrayé…
459. Paul Louis Alexandre Bourgeois, Nice Portrait individuel, soldat de Garibaldi.
C’était un mercredi matin lorsque Mme DiBaggi trouva
une petite lettre sous la porte d’entrée de la maison, elle vit l’adresse
et se mit a pleurer, c’était une lettre de son mari. Ca faisait trois mois et
demi qu’il avait écrit la dernière lettre. En l’ouvrant une photographie
en noir et blanc de taille moyenne un peu déchirée sur les bords et un peu
salie était jointe à la lettre .C’était son époux sur la photo, il était
vêtu de son habit de guerre et tenait son fusil. Son visage et sa posture
donnaient l’impression d’une fatigue extrême. Sa barbe qui était plus longue
que quand il était partit de chez lui, donnait l’impression qu’il était
déjà depuis des années en campagne Garibaldienne bien qu’il n’était parti
que depuis un an et demi. A simple vue on ne pouvait pas le reconnaître,
mais c’était lui. Finalement elle le reconnut grâce au chapeau qui
était caractéristique des soldats qui luttaient pour l’unification.
Mais aussi par son vis
age et son attitude de toujours, celle d’un rêveur au regard perdu dans
le ciel
Turin, le 13 Mai 1845
Ma chère Michelle
C’était un vendredi soir quand ils m’ont fait cette photo de moi, je ne suis
pas mal n’est ce pas?
Nous étions tous ensembles après la victoire de Turin. Et je crois qu’ils
ont crus que le moment était décisif puisque comme toujours j’étais en
train de regarder le ciel .Je te promets que je me rase des que j’arriverai
à la maison et ces habits je les laisserai sur le champ de
bataille. Alors tout va bien dans la ferme, tu n’as pas de gros problèmes ?
(J’espère que les enfants sont sages et calmes).
Dis-leur que je suis bien même si ce n’est pas la vérité et dis leur que
je rentrerai quand l’Italie sera unifiée. J’ai de très bonnes nouvelles ; il
parait que nous commençons à gagner du terrain dans cette bataille
infernale. Peu a peu je sors, je sors de cet enfer, de ce lieu ou
même l’homme le plus insensible du monde se met à pleurer. Ce lieu ou
même les athées finissent par croire en Dieu.
Je souhaite de remporter le temps et de revenir près de toi
cherie. De ne jamais avoir vécu ce qu’on appelle vaguement « guerre ».Ca sent
toujours à la poudre ici, je marche sur la terre remplie de sang. La nuit c’est
le pire ce n’est pas calme et silencieuse comme chez nous mais rempli des cris
et des bruits des fusils et des canons. J’entends souvent les cris
des hommes qui pleurent pour leur famille, leur ami perdu
dans la bataille pour leur vie.
La seule idée d’écouter la voix de Garibaldi me donne la chair de poule.
Il est tout le temps en train de crier, << Avanti
avanti>> avancer, avancer. Mais je ne peux plus avancer je suis trop
fatigué .J’entends souvent les soldats qui crient : « Esperanza,
Esperanza per l’Italia »de l’espoir, de l’espoir pour l’Italie mais je crois
que mon espoir disparaît. La seule chose qui me soutient
c’est l’idée de te revoir, de te toucher, d’être avec toi ; de jouer avec
mes enfants de leur raconter mes histoires, de parler avec mes parents.
Je compte les jours jusqu'à ce que j’écoute « Victoria» Victoire . Chaque
jour parait une éternité, les heures se font de plus en plus longues, de
plus en plus lourdes comme les jours d’automne, et moi je deviens de plus en
plus désespéré de plus en plus en colère, je sens que chaque
seconde est un minute, chaque minute une heure, et chaque heure un jour de
plus………..
Madame DiBaggi s’assit sur le sol près de la porte et se mit à
pleurer encore plus. Puis elle vit son fils qui descendait les
escaliers elle se leva alla préparer le petit déjeuner. Peu à
peu les autres enfants arrivèrent. Le jour commença comme un jour quelconque
avec l’espoir de voir rentrer son époux dans la maison.
460. lemmen_plage
« Homme libre,
toujours tu chériras la mer »
L’immensité de la mer s’étendait devant moi. Ce voile de mousseline semblait
cajoler les mains de l’infini, étendu à mes pieds, il éveillait en moi des
désirs inconnus, des désirs d’un ailleurs : rêves de pays exotiques, de beautés
orientales et de sensations que je ne pouvais m’imaginer. La mer était calme,
elle flottait paisiblement devant moi. L’infini s’étendait à mes pieds, je me
sentais maître de tout. Les couleurs du ciel étaient une explosion d’aquarelles,
il semblait peint d’une main artiste. Le soleil nous donnait son dernier soupir
en un feu d’artifices de couleurs. Il nous cédait son dernier souffle
majestueux avant de sombrer dans la nuit. Les ultimes soupirs de son agonie se
jetaient sur la plage. Pareil à des fils d’or ils formaient des formes
fantastiques sur l’eau caressant la plage. Les couleurs de l’arc en ciel
éclairaient maintenant le ciel. Je me trouvais debout devant ma toile. Une
multitude d’étincelles faisaient de ce coucher de soleil une cérémonie u
nique. Le soleil se rendait, résigné, il expirait douloureusement
et projetait ses dernières larmes d’or. La nuit avait gagné, elle arrivait,
rapide, comme autrefois Selênê, englobant tout dans sa robe de velours. Au loin
on aurait pu croire s’envoler les crinières des chevaux d’Hélios. Celui-ci
laissait sa place à sa compagne de la nuit pour s’en aller chercher d’autres
aventures.
Nous étions deux sur cette plage. Rien ne nous liait, une douce solitude
voluptueuse nous enveloppait. Le petit bateau, abandonné depuis longtemps,
faisait face à la mer. Moi aussi, abandonné par tout être humain, je faisais
face à la mer. Seuls mon pinceau et ma toile me tenaient compagnie. Ils
m’aidaient à me reposer, à laisser entré le bonheur dans mon âme. Le pinceau
dansait sur la toile, il reconstituait la beauté de cette soirée d’été.
La petite barque semblait m’inviter à explorer l’infinité du monde. Elle
semblait m’attirer vers elle pour me permettre l’évasion, loin de mon petit
monde si sûr à mes yeux. Elle avait une force magique, détournant mon attention
du ciel majestueux, perdue dans la contemplation d’un frêle esquif imparfait.
Cette paix, ce calme, c’était un luxe rare que seul un petit nombre de personne
savent apprécier. Moi, j’étais un homme libre. Je cherchais la liberté et la
trouvait dans la beauté de mes tableaux. Je chérissais la mer, elle m’offrait l
a possibilité de savourer une liberté que je ne trouvais ailleurs. Elle
était partout... Autour de moi, dans ma main, dans mes poumons, dans le doux
parfum salé de la mer. Elle était insrite dans le sable, à jamais marquée
dans les vagues qui clapotaient légèrement sur la plage. Elle était
omniprésente mais se cachait telle une petite fille timide et se montrait sans
jamais se dévoiler entièrement. Ainsi qu’un trésor, elle était rare et ne se
trouvait que dans ce spectacle unique mais quotidien. C’était elle qui chaque
soir me souhaitait une bonne nuit. Ma liberté et la mer me donnaient ce
don me permettant d’inscrire à jamais mes désirs sur une
toile…
« Sur les images dorées
»
Sur ton image adorée
Je dessine ton nom
Ma
liberté