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"ECRIRE SON REGARD" : fiche méthodologique pour élaborer un commentaire personnel d'une image : deux exemples

Fiche réalisée en utilisant Louvre.edu, ressource intégrée à l'Espace Numérique des Savoirs

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Pieter I Bruegel, le Vieux Les Mendiants 1568 huile sur panneau 18,5 cm x 21,5cm
©[louvre.edu], photo RMN

Ecrire son regard, c'est rendre compte de son expérience de spectateur devant une oeuvre visuelle. Nous en proposons ici deux exemples à propos d'une même peinture: celle d'une professionnelle de l'art et celle d'un poète.
Dans le premier cas la subjectivité s'exprime en faisant appel à une culture et un goût qu'on espère partagés.
Dans le deuxième exemple le poète donne un libre commentaire où s'exprime pleinement la force des réactions personnelles.
La démarche que nous attendons pour le concours peut s'inspirer de ces deux attitudes: en fin de page quelques conseils de méthode qui s'en inspirent sont proposés.

I - le regard du spécialiste

Courage, estropiés...
Cinq culs-de-jatte placés à l’avant-plan devant une mendiante tenant une sébile semblent se séparer pour aller mendier à différents endroits. Au dos, une inscription en flamand signifie : « Courage, estropiés, salut, que vos affaires s’améliorent ». Malgré son petit format, cette œuvre est d’une grande puissance. Vus en gros plan, les personnages titubants sont habilement enchevêtrés et reliés entre eux par de savants jeux formels. Les poses contorsionnées sont saisies avec un sens de l’observation aigu. Le tout est vu dans une cour (d’hôpital ?) entre briques et verdures traitées avec un extrême raffinement d’une délicatesse qui fait contraste avec la dureté de la représentation.
Des interprétations multiples
La signification de cette œuvre a suscité de multiples interprétations, dont aucune n’est vraiment satisfaisante, notamment pour ce qui a trait à la queue de renard qui pare ici les estropiés (allusion à quelques coutumes populaires qui nous restent, il faut l’avouer, bien inconnues). Certains y voient une évocation mordante et satirique des souffrances humaines. D’autres une allusion à la fête annuelle des mendiants, qui avait traditionnellement lieu le lundi suivant l’Épiphanie, au cours de laquelle, parés de queues de renards et de déguisements carnavalesques, ils demandaient l’aumône. Les coiffures seraient aussi des attributs de carnaval, pastichant les différentes classes de la société : roi (couronne de carton), soldat (coiffe en papier), bourgeois (béret), paysan (bonnet), évêque (mitre). Leurs queues de renard renvoient, enfin, à la résistance des gueux contre les Espagnols dans les années 1560.
© [louvre.edu], texte de Marie-Hélène Cazaux
Ce commentaire est celui d’une historienne  d’art dont l’objectif est avant tout de fournir des éléments qui permettent de mieux connaître, comprendre et apprécier  la peinture dont il est question. Le texte s’efforce donc de conserver une certaine objectivité dans le ton et le locuteur ne parle pas à la première personne.
On  peut classer son propos en trois catégories:
—  Les passages en bleu relèvent du constat  descriptif : il s’agit simplement d’identifier clairement ce qu’on voit sur l’image.
— Les passages en rouge  en revanche portent un jugement de valeur: adoptant une position de critique,  la commentatrice s’efforce de mettre en évidence les qualités de l’oeuvre. Néanmoins cette appréciation n’est pas le fait d’une subjectivité qui se laisse aller  à la confidence personnelle : elle émane d’une spécialiste qui souligne des qualités qui peuvent être universellement appréciées .
Les passages en vert relèvent du commentaire érudit : on s'efforce de proposer des éléments d'interprétation en puisant dans la tradition historique. Cette tradition est cependant passée au crible de l'esprit critique, comme en témoignent les expressions soulignées qui sont autant d'indice d'énonciation par lesquels on prend ses distances par rapport aux informations données..
En témoignant du savoir , du sens esthétique et critique de la commentatrice, le texte relève bien d'une écriture subjective du regard. Cependant le cadre professionnel dans lequel intervient le texte en limite la subjectivité: Il ne s'agit pas d'une confidence personnelle.

II - le regard du poète:

Le soleil de février, quand il s'y met, est fin comme la poudre de sucre sur les merveilles. Je navigue le Louvre comme la mer un roulier hollandais. Mon crayon s'effarouche pendant la traversée de la salle consacrée par Rubens à la reine Marie de Médicis. Un émerveillement de lumière compose en couleurs Les Mendiants (1568) de Bruegel l'Ancien. S'il y eut cour des miracles c'est bien là qu'elle se tient. Tant de misère, d'abomination d'un coup transfigurées par le pinceau en une pièce musicale verte et blanche, et brun et rouge, et le ciel est très loin dans la trouée de quelques branches, au fond d'une enfilade de murs en briques, là-bas, derrière une muraille percée d'une ouverture voûtée. Abominable contradiction d'avoir fait de ce coin d'enfer un paradis pour l'oeil.

Robert Marteau le Louvre entrouvert © ed Champ Vallon A vec l'aimable autorisation de Robert Marteau et des éditions Champ Vallon

Comme tous les textes littéraires, ce texte du poète Robert Marteau est plus complexe dans la répartition entre subjectivité et simple constat.
— Il débute par un élément absent du texte précédent : une brève évocation des circonstances, y compris climatiques, dans lesquelles a lieu le contact entre le tableau et son spectateur. Introduits par le "je", le temps et l'espace subjectifs trouvent ainsi leur place dans le commentaire.

— Comme précédemment, des éléments descriptifs servent à identifier le tableau et la scène représentée mais la subjectivité se glisse subrepticement dans la description: ainsi au terme de misère qui qualifie l'état réel des personnages succède par gradation le mot abomination qui traduit l'émotion du spectateur. De même la polysyndète (accumulation des coordinations) qui encadre l'évocation des couleurs ( verte et blanche, et brun et rouge,) donnent à ce constat la valeur d'une exclamation lyrique : les couleurs sont un émerveillement.

Les passages où s'exprime la subjectivité sont très courts mais ils expriment poétiquement l'intensité des réactions personnelles par des hyperboles lyriques.
A cet égard il est intéressant de comparer deux passages qui se font écho dans chacun des textes : quand le texte de Marie-Hélène Cazaux parle d' un extrême raffinement d’une délicatesse qui fait contraste avec la dureté de la représentation, Robert Marteau s'exclame : Abominable contradiction d'avoir fait de ce coin d'enfer un paradis pour l'oeil : au terme relativement neutre de contraste répond la véhémence de l'expression : abominable contradiction.

Conclusion : conseils de méthodes
Ces deux exemples fournissent quelques pistes pour "écrire son regard" :
— On doit sans doute intégrer à son texte une description qui montrent qu'on a bien observé et identifié le contenu de l'image et que l'on en perçoit les éléments essentiels : sujet, couleur, composition,
point de vue adopté, cadrage etc. dans la mesure où ces éléments peuvent aider à la compréhension globale de l'image.
— Cette description peut déjà laisser entrevoir des réactions personnelles (cf. passage du texte de R Marteau )
— De même il peut être intéressant d'intégrer des précisions concernant le lieu (imaginaire) et l'ambiance dans lesquels on se trouve lorsqu'on découvre l'image.
— L'essentiel est évidemment de parvenir à exprimer le plaisir que procure l'image : comment et pourquoi éprouve-t-on ce plaisir... A ce stade il faut peut-être envoyer promener les conseils et laisser aller son esprit et sa plume.
En résumé : observer/ identifier /comprendre / se situer dans le contexte/dire pourquoi et comment on a aimé l'image.