| Ecrire l'histoire d'une image / IMAGE-FLM137
Français langue maternelle 30/03/2003 |
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137. Paul gauguin, Manau Tupapau,L’Esprit des morts veille, Buffalo Albright-Knox Art Gall
L’esprit des morts veille
Tehura sentit une perle de sueur rouler entres ses épaules
tandis qu’un frisson remontait le long de son échine. La jeune
fille enfonça nerveusement ses doigts dans l’oreiller, remua
la tête, avant de dissimuler ses lèvres derrière sa main.
Il lui semblait reposer sur un bloc de glace ; tout son corps tremblait au
contact des draps blancs, d’une froideur de linceul. L’adolescente
était terrifiée.
Un souvenir rejaillit soudain dans sa mémoire ; celui d’une nuit
noire, où la lumière même des étoiles perçait
avec difficulté l’obscurité des ténèbres.
Une peur ancestrale, venue du plus profond de la mythologie tahitienne, avait
alors saisie la jeune fille, s’emparant de ses sens st guidant tous
ses actes. Tehura était tombée à genoux sur le sable,
paralysée d’effroi à l’idée de traverser
un bois de cocotiers dont les contours fantomatiques se détachaient
au loin sur le ciel charbonneux. L’adolescente était restée
là plusieurs heures, sans bouger, de peur que ne la découvrent
les Tupapau , les esprits des morts, qui attendaient leur proie en ricanant
à la lisière des arbres. Soudain, des pas s’étaient
faits entendre. Le cœur de Tehura s’était mis à battre
très vite puis avait ralenti lorsqu’au lieu d’un spectre,
la jeune fille avait découvert un homme, tout comme elle, fait de chair
et de sang. Il s’appelait Paul ; il l’avait aidé à
se relever et ensemble ils avaient traversé la forêt. Plus tard,
Tehura avait appris qu’il peignait et c’est avec joie qu’elle
avait accepté de poser pour lui….
Cependant, à cette heure, l’adolescente n’avait qu’une
idée : se lever de ce lit glacé et fuir, fuir loin de ce crâne
grimaçant qui la fixait de ses orbites vides depuis le fond de la chambre.
Cette tête sans corps était une trouvaille de Paul . Celui-ci
se trouvait chaque fois une passion pour de nouveaux modèles, allant
parfois jusqu’à joindre le vif écarlate de l’hibiscus
à la pâleur macabre des ossements.
Le peintre ne semblait pas avoir remarqué le malaises de son amie,
trop occupé à reproduire la douceur de ses courbes maories.
Mais Tehura, elle, sentait ce regard sans vie, morbide, peser sur tout son
corps. Elle n’osa pas demander à Paul de retirer ce spectateur
indésirable de crainte de le déranger dans son laborieux travail
et puis, on ne demande pas à un vivant de faire sortir un mort…
Pourtant, rien à faire, une angoisse grandissante la submergeait. La
tête de mort surmontait désormais un corps, du moins une silhouette,
aux reflets d’outre-tombe tandis que des effluves putrides emplissaient
la pièce, manquant de suffoquer la jeune fille ? A la place du trou
béant des orbites, un regard de glace, taillé au couteau, semblait
lacérer de sa pointe la chair juvénile. L’adolescente
se consumait à présent, brûlée du désir
de quitter la pièce, d’abandonner Paul et son chevalet et, surtout
, cette tête abominable.
Manao Tupapau, l’Esprit des morts, surveillait sa victime et Tehura
semblait être la seule à le voir….